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Une majorité d’hommes pensaient encore récemment que les femmes leur étaient inférieures. Faut-il les excuser au motif qu’ils étaient de leur temps ou au contraire les blâmer d’avoir ignoré une évidence ? Pour le savoir nous devons nous demander si on peut échapper à son époque c’est-à-dire s’il est possible de s’affranchir de l’influence qu’elle exerce sur notre conscience ou si au contraire elle en détermine complètement les contenus.

Car si les hommes vivent tous à une époque et dans un monde particulier ne sont-ils pas libres de penser et d’agir à leur guise ?

Toutefois s’ils sont libres d’inventer leur conduite, comment expliquer l’unité des mentalités aux différentes périodes de l’histoire ? N’est-ce pas plutôt que les hommes ne peuvent concevoir ou faire que ce que l’époque leur commande ou ce qu’elle contient en germe?

Mais si les hommes étaient entièrement déterminés par l’époque, ne seraient-ils pas condamnés à la répéter ? Comment expliquer alors  la succession des époques ?

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Il est vrai qu’un homme vit toujours à une époque qu’il ne choisit pas et qui en apparence s’impose à lui : si on naît paysan au Moyen-âge on n’a pas les mêmes représentations ni les mêmes possibilités d'existence qu’ingénieur aujourd’hui. L’époque, c’est-à-dire la période historique et l’état du monde qui lui correspond, semble enfermer les possibilités huumaines dans les contours de limites précises.

Toutefois on observe aussi que les hommes ont des manières de vivre différentes à l'intérieur d’une même époque. Certains peuvent même perpétuer un mode de vie étranger à l’époque et qui ignore les évolutions du monde : c’est le cas des Amish au Etats-Unis. Cela montre que l’époque n’est qu’un cadre à l’intérieur duquel l’homme décide librement de sa manière de vivre et de penser.

En effet l’homme est un être doté de conscience. Il a la faculté de se représenter le monde qui l’entoure et de choisir en toute connaissance de cause la manière d’être qui lui convient le plus. Le libre-arbitre ou capacité de la volonté à se déterminer sans subir d’une influence extérieure, est en effet chose évidente, qui est inséparable de notre expérience d’être conscient.

Il est en outre doté d’une raison qui le rend capable de connaître objectivement son époque, d’en saisir l’unité et les principes. La compréhension rationnelle de son histoire est là encore une manière de s’en affranchir.

L’époque peut donc nous influencer si nous sommes passifs et que nous nous laissons conduire par les mots d'ordre de l'air du temps, mais elle ne peut pas commander notre manière d’être ou de penser; nous sommes les auteurs de notre existence, et donc aussi collectivement de notre histoire.  On voit par là que l’homme peut échapper à son époque s’il en a la volonté et la compréhension; et ainsi que nous avons raison de dénoncer comme des fautes les préjugés de nos devanciers et d’œuvrer à l’arrivée d’un monde meilleur, voire à un accomplissement de l’histoire.

Il semble donc établi qu’en tant qu’êtres raisonnables et conscients nous avons la possibilité de penser et d’agir comme nous l’entendons et ce, quelle que soit l’époque. Mais si tel est le cas, comment expliquer que certaines choses soient inconcevables d’une époque à l’autre ?  N’est-ce pas le signe que notre sentiment de liberté à l'égard de l’époque est totalement illusoire ?

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Le recul de l’histoire démontre de manière éclatante la profonde unité des mentalités au sein d’une même époque. Il n’y a qu’à observer avec quelle unanimité les peuples des différentes nations sont partis à la guerre au début du XX° siècle, à une époque où les valeurs patriotiques s’imposaient l'évidence de leur autorité à chaque conscience individuelle. Même le désir d’échapper à son époque ou à la société résulte des conditions historiques ou sociales qui y règnent. Ce fut le cas au début du capitalisme industriel, avec le mouvement romantique, ce fut le cas en France dans les années 1970 avec le mouvement de rejet de la société de consommation. Ces exemples accréditent pleinement la thèse de Marx suivant laquelle c’est la vie concrète des hommes qui en détermine la conscience et non l’inverse. De ce fait le sentiment de choisir arbitrairement ses représentations et ses manières d’être est totalement illusoire : l’individu pense et agit conformément à ce que l’époque exige de lui en fonction de sa position dans la société. L’homme peut seulement accompagner le mouvement de l’histoire, force qui le domine, grâce à une compréhension rationnelle des principes de son développement : la réalisation de l’Esprit absolu en ce qui concerne Hegel, la lutte des classes en ce qui concerne Marx. Il peut seulement choisir d’occuper la place que l’histoire lui assigne au sein de son époque et travailler ainsi à son accomplissement.

Ainsi contrairement à ce qu’on pouvait croire d’abord, il semble bien que les hommes n’ont pas la possibilité d’échapper à leur époque, qui les marque profondément sans qu’il en ait conscience. Toutefois si notre existence est bien toujours située dans une époque et qu’elle en porte la trace, n’en est-elle que le produit ? Comment expliquer en effet la nouveauté des idées et des styles, ou même simplement la diversité des formes d’existence au sein d’une même époque ?

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Léonard de Vinci (1452-1519) est bien un homme de la Renaissance, mais c’est bien lui et lui seul qui peint la Joconde et innove en peinture. Les romans de Zola, pas plus que l’œuvre de Marx d’ailleurs, ne sont concevables sans la première révolution industrielle et la misère du prolétariat urbain. Mais ce sont eux, à travers leur œuvre ou leur réflexion, qui rendent visibles ces phénomènes. Ceci montre que l’homme est bien toujours situé dans une époque et dans un monde, mais qu’elle constitue l’horizon et non la limite de son action. Car c’est au l’action du sujet  au sein de son époque –écrire L’assommoir pour Zola, décider d’écrire Le Capital pour Marx, qui en révéle la signification et les possibilités. Il faut donc récuser tant Descartes que Marx ; le premier parce qu’il ignore que la liberté n’existe qu’en situation, que la pensée et l’action s’inscrivent toujours dans la matérialité de conditions socio-historiques données ; le second parce qu’il ignore qu’il n’y a de situation que par la liberté, c’est-à-dire que les conditions socio-historique n’existent que vécues par les acteurs de l’histoire, et suivant leur manière de les vivre.

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Nous nous étions demandés si  l’on pouvait échapper à son époque ; nous savons maintenant qu’en un sens oui, puisque l’époque constitue le socle de la pensée et de l’action de l’homme sans en commander le détail. Nous avons en effet montré qu’il fallait récuser aussi bien la thèse d’une pure liberté sans ancrage dans le monde réel que celle d’une détermination socio-historique complète de l’existence : nos actes et nos pensées prennent donc appui sur les facteurs de l’époque mais ce sont nos intentions qui leur donnent forme et signification.

Tag(s) : #DISSERTATION

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