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Nous admirons ceux qui restent impassibles dans les situations difficiles parce qu'ils font preuve d’une maîtrise de soi qui semble le comble de la liberté. Mais le pourraient-ils encore  dans un monde qui leur serait en tout point hostile ?

Cela nous amène à nous demander si la maîtrise de soi, autrement dit la liberté morale, permet à elle seule de faire de nous des hommes libres, ou si cela dépend aussi de conditions externes relatives à l’ordre du monde, c'est-à-dire de conditions matérielles et politiques.

Pour le savoir nous devons d’abord préciser le rôle que joue la maitrise de soi dans la répresentation de l'homme libre. Puis examiner s'il est possible de se rendre totalement indépendant des circonstances de la vie. Dans le cas contraire, quelles sont les conditions externes de la liberté ?

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Ecartons d'abord l’opinion infantile qui voudrait que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qu’on veut. Car la liberté relèverait alors du fantasme puisque l’idée d’un tel pouvoir est un tissu d’impossibilités et de contradictions : si grand que soit le pouvoir d'un homme, il sera toujours insuffisant pour lui permettre de satisfaire tous ses désirs; l'imagination le portera à désirer ce qu'il n'a pas ou ne peut obtenir : l'amour d'un être -qui ne 'achète pas, l'immortalité, qui est impossible.

Pour définir correctement la liberté il faut donc partir des données de la condition humaine, à savoir que l’homme est un être pensant doté d’un corps -un sujet incarné- qui vit au sein d'un monde, c’est-à-dire dans un environnement physique, historique et social qui n’a pas pour vocation de servir ses volontés  et ses désirs. Dès lors si l’homme peut avoir le sentiment de régner en maître dans le champ de son intériorité, il ne pourra l’être en réalité qu’en surmontant d’une manière ou d’une autre la résistance que lui oppose le monde extérieur .Ainsi nous ne serions pas libres si nous n’avions ni le droit ni les moyens d’accomplir notre volonté, ou si le principe de nos actions nous était extérieur ; c’est le cas par exemple lorsque nous agissons à l’imitation des autre.

La liberté doit donc être définie comme pouvoir d’accomplir une volonté autonome, ce qui ne néglige ni la capacité du sujet à se déterminer lui-même, ni l’existence du monde extérieur.

Mais la dimension des conditions externes est-elle vraiment essentielle à la liberté? Ces deux facteurs ne peuvent-ils pas se ramener à un seul ?

En effet, quelle que soit notre situation matérielle ou l’état du monde, c’est toujours dans l’ordre de nos représentations que nous les appréhendons. Si je suis pauvre, je ne pourrais pas acquérir certaines choses. Mais ce fait ne devient une frustration que si j'accorde de l'importance à ce qui m'est inaccessible. Dans un autre domaine, la vue du sang pourra paralyser certains, mais laissera froid le chirurgien ou le secouriste qui ont appris à maitriser leurs émotions. Ces exemples montrent que ce n’est pas l’objet lui-même mais la représentation que nous en avons qui forme la trame du monde extérieur ; car le monde est vécu par le sujet, il est toujours monde pour nous c'est-à-dire n'existe qu'éprouvé par le sujet. Sous cet angle, la liberté est un état qui dépend de la maîtrise qu'un sujet exerce sur ses représentations et sur les émotions qui en découlent. C’est un problème interne et non externe. C’est ainsi que la pensée morale antique concevait la vraie liberté comme liberté intérieure, par exemple en affirmant, comme Epictète, que « ce n’est pas la mort qui est redoutable, mais l’idée qu’on s’en fait », ou comme Epicure que le bonheur et la liberté dépendent de l'inscritpion en soi, dans son âme, d'une opinion droite au sujet de la nature des choses et de la valeur des biens. On se rend donc libre par l’usage de la raison, qui a pour conséquence de nous rendre impassibles moralement et par là indépendants matériellement du monde extérieur.

Tout nous porte donc à penser que la maîtrise de soi suffit à la liberté, puisque une fois qu’elle est acquise nous ne dépendons plus de rien d’extérieur à nous. Toutefois ce degré de maîtrise de soi peut-il être humainement réalisé? Est-il possible qu’un homme puisse se rendre totalement indifférent et indépendant à l’état du monde?

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Certains hommes ont naturellement une très grande force caractère ; on sait d’autre part à quel point les exercices physiques et spirituels peuvent renforcer l’âme de l’individu comme le montre les grandes figures morales de l’antiquité. Ne disait-on pas à leur époque que « le sage est heureux, même dans les entrailles du taureau de Phalaris ? » Mais cette représentation d'une absolue maîtrise de soi peut-elle autre chose qu’un idéal ?

Il faut bien reconnaitre qu’elle a tout l’aspect du mythe infantile de la toute-puissance débusqu" par Freud et que l’expérience ne plaide pas non plus en sa faveur.

D’abord parce qu’un homme seul ne peut pas satisfaire ses besoins, même lorsqu’ils sont modestes, à moins d'y consacrer l'essentiel du temps de sa vie et de se contenter de survivre, d'animaliser sa condition. Ajoutons que chacun d'entre nous ayant été enfant avec que d'être homme, notre premier besoin est le besoin psychologique de relations à nos semblables : sans amours ou sans amis, sans tiers, sans reconnaissance dans la conscience de l'autre, comment vivre? Et si vivre suppose les autres, voire certains autres, voilà déjà une première dépendance et une première impossibilité d'indifférence à l'égard du monde extérieur.

Ensuite parce que la perception de ce qui nous entoure s’accompagne toujours d’affects, de sentiments, qu’on peut s’efforcer de contrôler, mais qu’on ne peut pas ignorer. Personne ne peut donc être totalement indifférent à la dureté ou à l’injustice d’une société ou aux malheurs des autres. Le pouvoir que l’homme peut avoir sur lui-même est limité ; il ne lui permet pas d’être complètement indifférent au monde qui l’entoure, encore moins indépendant de lui.

On voit par là que l’homme est un être qui par nature affronte la résistance du monde et qui vit en société, lié matériellement et psychologiquement à des semblables. On ne peut donc pas concevoir la liberté en dehors de ce cadre qui est la structure originaire de la condition humaine, le cadre a priori où se déploie notre existence. Pour être libre individuellement, l’homme devra donc apprivoiser ou maitriser l'adversité du monde - ce sera la fonction de ses techniques- et décider en commun avec les autres des règles de fonctionnement de la société -ce sera la fonction de la politique, qui est bien un élément de notre condition d’homme, comme le faisait remarquer Aristote lorsqu'il disait que « l’homme est par nature un animal politique. »

 

Ainsi, contrairement à ce qui nous était d’abord apparu, l’indépendance morale ne saurait en aucun cas et pour personne suffire à la liberté, qui dépend aussi de conditions dont la réalisation dépassent le sujet isolé et qui sont d’ordre technique et politique. Mais si même le sage ne peut être libre qu’en société, cela ne peut pas être dans n’importe quelle société. Quelles sont alors les conditions sociales et politiques de la liberté ?

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Vivre en société consiste moins à vivre avec d’autres que liés, associés à eux. Toutefois, pas plus que la solitude orgueuilleuse et vaine du sage, la relation aux autres ne suffit pas à la liberté : l’autre peut vouloir me dominer, faire de moi son esclave ; sa simple présence limite certaines de mes possibilités. La société peut être oppressive si elle ne reconnaît aucun espace d’autonomie à l’individu ou si elle comporte des relations de domination économique ou politique : les sociétés esclavagistes ou féodales étaient bien des sociétés, mais elles n’étaient pas un terreau favorables à l’épanouissement de la liberté.

S’il faut vivre en société pour être libre, et même entièrement libre comme le sage accompli, ce ne peut être que dans des sociétés qui reconnaissent à chacun une entière liberté de penser et le droit le plus étendue possible à mener sa vie comme chacun l’entend compatible avec le respect de ce même droit pour tout les autres. Pour que cela soit possible, il faut que les lois soient établies par des procédures de débat et de choix collectifs et qu’elles expriment le souci de la liberté tant pour l’homme que pour le citoyen. Il faut aussi que les citoyens partagent un même sens de la tolérance et du respect du droit.

Il apparait donc que si la liberté ne peut se réaliser qu’en société, c’est seulement dans une société démocratique qu’elle a une chance d’exister, y compris pour le sage : comment pourrait-il consacrer sa vie à la réalisation de la béatitude s'il vivait dans la plus totale indigence, s’il était maltraité, opprimé ou s’il voyait quotidiennement des brutes s’attaquer impunément à des innocents ?

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Nous nous étions demandé si l’acquisition de la liberté morale pouvait fonder à elle seule la liberté. Nous savons maintenant que ce n’est pas le cas, puisque la liberté morale elle-même dépend de conditions matérielles et politiques, en particulier de la fondation d’une société démocratique. Nous avons en effet montré que l’idéal d’indépendance absolue d’un individu était utopique ; et que seule la société démocratique remplissait les conditions sociales et politiques de la liberté.

 

Tag(s) : #DISSERTATION

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