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 « Malheur à qui n’a plus rien à désirer » ?

 

Introduction : En déclarant « malheur à qui n’a plus rien à désirer » on signifie clairement que désirer ou avoir encore quelque chose à désirer est la condition du bonheur, ou, plus modestement, du caractère supportable de la vie. Désirer serait donc plus qu’une bonne chose, une véritable bénédiction. Pourtant n’est-ce pas aussi à cette tension sans cesse renaissante du désir, si exigeante et si difficile à satisfaire pleinement, que nous devons nos plus grandes déceptions et nos plus profonds tourments ? Désirer ne serait-il pas plutôt la principale cause de nos malheurs ?

Il faut donc examiner si devons bénir ou au contraire maudire le fait d’avoir encore quelque chose à désirer.

Car désirer c’est ressentir l’agrément d’une animation, le dynamisme d’une force qui nous porte à agir. N’avons-nous pas alors toutes les raisons de penser qu’il s’agit là de la meilleures des dispositions ?

Toutefois c’est aussi rechercher ardemment et quelquefois désespérément ce qui est propre à apaiser la tension du désir. Pour éviter tout malheur, voire accéder au bonheur, n’aurions pas plutôt intérêt à cesser de désirer ?

Cependant la perspective d’une abolition du désir est-elle à la fois réaliste et souhaitable ? Dans le cas contraire, quelle attitude devons-nous finalement adopter à l’égard de l’acte de désirer ?

 

I/ Des raisons de penser que n’avoir plus rien à désirer nous condamne au malheur

A. Le désir est une force impulsive qui nous pousse à rechercher une chose au motif de la satisfaction que nous espérons en retirer. Désirer quelque chose c’est donc éprouver intérêt et la motivation : on s’intéresse à quelque chose ou à quelqu’un, on agit porté par un sentiment d’animation joyeuse qui nous soutient, nous encourage. C’est aussi éprouver le plaisir d’un moment de bonheur lorsque notre désir s’accomplit, d’autant plus si il aura été intense et difficile à réaliser.

B. Ainsi n’avoir plus aucun désir, soit parce qu’on les a déjà tous satisfaits (celui qui est blasé ou désabusé), soit parce que nous n’en éprouvons plus aucun (celui qui est désespéré ou déprimé), condamne l’existence à la tristesse et l’ennui, autant dire au malheur moral d’une vie privée de toute joie, de toute animation. C’est le désir, plus que la volonté, qui nous donne la force d’entreprendre, de créer, de nous arracher à la morne répétition du même, d’améliorer notre condition (ambition, goût de la découverte) ;

C. Ce qui met clairement en évidence que le désir est consubstantiel à la vie, qu’en lui se noue l’implication du sujet pour l’objet, aussi bien le sens que le sujet donne à ses actes que la valeur qu’il accorde à ce qu’il vise. Le désir est bien l’essence même de l’homme, qui, comme vivant, est un être de désir. (Spinoza). C’est pourquoi toute volonté de porter atteinte au désir (les morales ascétiques et la morale religieuse : Paul de Tarse) est condamnable (Nietzsche, Crépuscule des idoles).

 

Transition 1 : Il semble donc bien établi qu’on a parfaitement raison de déplorer le malheur de ceux qui n’ont plus rien à désirer puisque le désir apparait comme la source de toute satisfaction et de tout bonheur dans la vie. Toutefois il faut aussi considérer les échecs du désir. N’est-il pas dans ce cas la cause principale de nos malheurs ?

 

II/ Des raisons de penser qu’il faut se féliciter de la disparition du désir

Si le bonheur est force impulsive et tendance, alors il expose l’homme à des tourments existentiels, moraux et éthiques.

A. Car le désir est un mode de détermination de l’action essentiellement différent de la volonté : la volonté trouve ses motifs dans la raison, le désir ses mobiles dans la soudaineté de l’impulsion, la puissance des émotions, des états affectifs. Nul ne peut projeter de faire ce qui se présente à sa conscience comme étant impossible (descendre à ski une pente de 65°) ou mauvais (trahir ceux qu’il aime pour un caprice passager) ; mais il peut le désirer ! Le désir est donc dans son essence amoral ; fatalement nos désirs pourront être immoraux, transgressifs. Comme tel il est facteur de conflit, d’inimitié : la convoitise, l’envie de l’envieux. Saint Paul. Il faut vivre suivant l’esprit et non suivant la chair. Il faut « crucifier la chair »

B. D’autre part ne confondons pas la joie éphémère que nous procure la satisfaction d’un désir et le véritable bonheur qui est un état de satisfaction plénière qui se confond avec l’existence elle-même. Car désirer c’est rechercher ardemment quelque chose sans certitude de l’obtenir : désirer c’est espérer, voire espérer désespérément (le retour de l’être aimé lorsqu’on a été quitté). Ainsi nous ne désirons ce que nous n’avons pas sans jamais être sûrs de pouvoir obtenir et pour une satisfaction partielle et transitoire. Est-ce cela bien vivre ? Certainement pas. Bien au contraire, désirer nous expose au risque de la frustration et du ressentiment ; il est inséparable de la souffrance morale du manque, insatisfaisant par principe (Schopenhauer).

C. Si le désir est tel, alors il serait juste et bon de vouloir s’affranchir de l’emprise qu’il exerce sur nos vies. D’ailleurs, on comprend en saisissant la nature et la logique du désir qu’il est un état que l’homme est appelé à dépasser : désirer quelque chose c’est en effet rechercher ce qu’on a pas, donc agir sous l’influence d’un manque et dans le but de le supprimer : nous désirons non pas désirer mais consommer l’objet du désir de manière à supprimer la souffrance du manque ; désirer c’est donc fondamentalement désirer cesser de désirer. Pour être heureux, c’est-à-dire être enfin, il faut donc éteindre en soi tout désir : Epicure, A Ménécée, l’extinction du désir est une condition essentiel du bonheur.

 

Transition 2 : Contrairement à ce qui nous avait d’abord paru évident, on ne saurait tenir purement et simplement le fait de désirer comme la condition de la satisfaction et du bonheur. Le désir est aussi une force amorale, insatiable et peut-être inextinguible qui fait obstacle à la réalisation du bien et à l’atteinte du véritable bonheur. Mais est-il possible de cesser de désirer ? Dans le cas contraire, que devons-nous faire de cet élan ambigu ?

 

III/ Des raisons de penser qu’il est essentiel de cultiver le désir

A. On peut penser abolir le désir en niant tous nos désirs, en les refoulant. Mais cela va engendrer une frustration qui nous rend malheureux ou agressif. La voie de la morale religieuse n’est ni réaliste ni souhaitable : Nietzsche, la morale de l’Eglise est contraire à la vie. Freud : la répression des pulsions engendre une disposition à la maladie mentale.

B On pourrait aussi abolir le désir en s’efforçant de l’éteindre peu à peu, en nous habituant à ne désirer que ce qui est strictement nécessaire à l’atteinte et au maintient de l’ataraxie. C’est un des préceptes centraux de l’éthique d’Epicure. Mais cette réduction de nos désirs à nos besoins n’est ni elle non plus ni possible ni souhaitable : car la définition du strictement nécessaire est impossible ; car vivre c’est tendre à quelque chose, par exemple au bonheur. Elle n’est pas non plus souhaitable car si elle était possible elle signifierait l’animalisation de la condition humaine. Ce serait une survie, une condition réduite à l’animalité des besoins biologiques, non une vie.  Shakespeare (« une bricole de superflu » ; « un rien de trop pour être. »). Spinoza, le désir est l’essence de l’homme.

B. Certes l’expérience de nos désirs est ambivalente : ils peuvent causer les plus grandes satisfactions comme les peines les plus vives ; ils sont joie (l’allégresse de la réussite, la motivation, l’envie) comme tourment (la souffrance des passions, la frustration, les désillusions, les fautes qu’ils nous font commettre). Toutefois comme tendance vitale il est indépassable. Il est donc inutile et vain de déplorer l’existence du désir ou de vouloir le supprimer.

C. Dès lors si le désir est cet élan qui accorde leur valeur aux objets que nous recherchons, alors il est le moteur de nos conduites, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Si tel est le cas, il faut éduquer ou façonner le désir et non vouloir le surmonter ou l’abolir. C’est ce que Freud indique avec le concept de sublimation du désir. C’est ce que Nietzsche entend par « spiritualisation des passions » : conduire la force impulsive du désir aux attitudes les plus nobles ou aux créations les plus éclatantes. On  aperçoit aisément la valeur de ce projet dans l’art difficile de l’éducation ou dans la pédagogie : l’élève le plus attentif n’est pas celui à qui on aura imposé le silence ou qui aura intériorisé le devoir de faire silence mais celui chez qui on aura suscité un désir d’écouter, un appétit pour le savoir, une joie d’apprendre. La curiosité de l’enfant peut être fautive et elle peut se muer à terme en impolitesse ou en indiscrétion. Mais cette impulsion à découvrir est une tendance vitale, qui pourra se muer en vertu : celle du chercheur, celle de l’esprit curieux qui cherche à savoir ou à se cultiver.

 

Conclusion : Nous nous étions demandé si pour être heureux ou éviter le malheur d’une vie ternie par l’ennui il fallait avoir encore quelque chose à désirer. Nous savons maintenant que tel est bien le cas, puisqu’en l’absence de tout désir la vie s’étiole et perd toute saveur et raison d’être. Toutefois cela ne signifie pas qu’il faut vouloir satisfaire tous ses désirs mais au contraire en acquérir la maîtrise, en conduisant sa force impétueuse et vitale vers les réalisations les plus enrichissantes. Nous avons en effet montré que bien que le désir soit une source de conflit moraux et éthiques, il n’en est pas moins le principe de toute vie, et qu’à ce titre la perspective d’une abolition du désir devait céder la place à celle de son façonnement, de son éducation. 

Tag(s) : #DISSERTATION

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