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L'ART. DEFINITIONS, PROBLEMES, LIEUX COMMUNS.

NOTIONS ET PROBLEMES

 

Soit une des chaises de la salle de classe

 

1. C'est une œuvre :

Car elle a été fabriquée par l'homme et non produite par la nature : c’est un artefact (arte / facere), un objet qui résulte du travail et de l’application des techniques humaines, de son ingéniosité. Comme telle la chaise est le produit d’une intention inscrite en elle, non du hasard. C’est un objet utile, ayant une raison d'être, porteur d’un sens.

 

2. Mais ce n'est pas une œuvre d'art :

Car elle n'a rien d’esthétique : la perception de son apparence ne procure aucun plaisir, le regard ne s’arrête pas sur elle, l’apparence de la chaise (forme, couleur, matériau) s’efface derrière sa fonction. Le regard qui se pose sur elle est purement utilitaire, il se limite à brièvement identifier l’objet, à capter une information.

Car elle n'a rien d'original. C'est une production de série, reproductible à l’infini par quiconque aura appris à la fabriquer.

On pourra donc supposer :

Que l’œuvre d’art a une apparence dont la perception procure un plaisir et qu’elle sollicite la perception et la réflexion du sujet d’une manière tout autre que l’objet utilitaire, que l’objet technique.

Que pour produire une œuvre d'art il faudra posséder une forme d’aptitude qui, à la différence des aptitudes techniques qui constituent un métier, ne s’apprend pas.

 

3. Objets techniques et œuvres d'art : points communs et différences

Points communs : elles exigent toutes deux du travail et l’application de techniques; comme objets intentionnels, elles ont un sens : la chaise a une fonction, elle se prête à identification ; l’œuvre d'art a une signification : elle se prête à l'interprétation.

Différences : Travail et technique suffisent à faire des chaises : il suffit d'appliquer des règles de production pour produire à coup sûr une chaise. Ce qui n'est pas le cas pour l’œuvre d'art, qui ne peut pas être produite à la demande : par définition, il ne peut pas y avoir de règle de la créativité ou de règles technique de la réussite en art.

 

DEFINITIONS

Au sens actuel l’art désigne l'ensemble des activités relatives à la production et à l'appréciation d’œuvres dont la finalité est essentiellement esthétique.

A l'origine le terme désigne une aptitude à produire distincte de la capacité technique. L'art est alors, quel que soit le domaine, une aptitude à produire sans suivre des règles et qui est réputée inné  ("c'est tout un art").

Un objet est esthétique lorsque la perception de son apparence (forme, couleur, matériau, composition etc) est source de plaisir et de réflexion chez celui qui le perçoit.

Fabriquer c’est produire suivant selon des règles techniques de fabrication. L’objet fabriqué étant reproductible à l’infini, produire n’est pas différent de reproduire (re-produire), d’imiter.

Créer c’est au contraire faire exister ce qui n’existait pas auparavant, ce qui est « sans précédent ». Il est donc par définition exclu que l’objet d’une création soit reproductible et qu’il tienne son origine d’un travail que dirigent des techniques de fabrication.

 

QUATRE LIEUX COMMUNS SUR L'ART

 

1/ L'artiste crée parce qu'il a quelque chose à dire.

2/ Soit on est doué, soit on a un don (pour le dessin par exemple), soit on ne l'est pas.

3/ On n'a pas le droit de dire qu'une œuvre est meilleure qu'une autre (innombrables variantes : "à chacun son goût". "Ce qui plaît aux uns ne plaît pas aux autres". "Tu critiques, parce que tu n'aimes pas" etc.)

4/ L'art (le cinéma par exemple) sert à se changer les idées, (variantes : à s'évader, à se divertir).



1/ Est-ce que l'artiste crée parce qu'il a quelque chose à dire?

A un critique qui lui demandait ce qu'il avait voulu dire dans son poème Le cimetière marin, Paul Valéry répondit : "Je n'ai pas voulu dire mais voulu faire, et c'est mon intention de faire qui a fait que j'ai dit ce que j'ai dit".

Excellente manière de rappeler qu'entre l'esprit du poète et celui du lecteur s'intercale la réalité -la matérialité- d'une œuvre, avec la singularité de sa forme, de ses matériaux, de sa couleur, de sa tonalité etc.; et que si l'auteur avait voulu simplement déclarer quelque chose (le fameux "message") il s'y serait pris sans détour, et rédigeant un communiqué dans un journal par exemple : "Mr P. Valéry pense que..."

 A ce propos, je vous livre une anecdote historique : Mallarmé (le fameux poète) connaissait Degas (le non moins fameux peintre et sculpteur). Degas voulait aussi écrire des poèmes, mais il n'y parvenait pas. "Et pourtant, disait-il à Mallarmé, j'ai des idées". A quoi Mallarmé répondit (dit-on, je n'étais pas présent) : "Mais Degas, on écrit les poèmes avec des mots, pas avec des idées!"

Avec des mots, donc avec l'amour de l'indissoluble alliance de ce qui se dit et de la manière dont cela se dit (tout l'art est dans la manière); les mots et leur sonorité, leur histoire, leur jeu de résonance, leur rapport à d'autre mots, la fulgurance des images qu'ils font paraître, leur musique ("poisson soluble" « aboi bibelot d’inanité sonore »), leur bizarrerie insolite (« ptyx », « tintinnabuler »).

Il faut citer Flaubert :« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. [...] C'est pour cela qu'il n'y a ni beaux ni vilains sujets et qu'on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l'Art pur, qu'il n'y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. »

"... la Forme et le Fond deux subtilités, deux entités qui n'existent jamais l'une sans l'autre. »

« La passion ne fait pas les vers. — Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. »

Roland Barthes (1915/1980) synthétisait parfaitement ces considérations avec sa distinction de l'écrivain -qui fait du langage une fin- et l'écrivant (le journaliste par exemple) -pour qui il n'est qu'un moyen, un instrument au service de la communication des messages-.

  En outre, si c'était le sujet qui faisait l'art, si le message faisait la valeur de l'œuvre, alors on ne saurait résister à la tentation de soumettre les formes de l'expression artistique aux idées dont on les veut porteuses. Et nous aurions les impasses de la (très peu) fameuse "littérature engagée" et du réalisme socialiste. Kant avait pourtant prévenu (et anticipé, sur l'abstraction en art) : "Est beau non pas la représentation d'une belle chose, mais la belle représentation d'une chose." Et oui : peindre une jolie fille ne fait pas de la reproduction la plus fidèle une belle œuvre. Cela ne signifie pas que l'art doit ignorer le sens et être seulement affaire de forme (de style, en littérature etc.), qu'il doit être formaliste, voire jeu formel; mais que le sens doit être portée par la forme, qu'il doit en émaner et non la transcender.

Ainsi convenons que l'artiste n'a rien à dire, mais tout à montrer, ou à faire entendre, ou à rendre perceptible. Le musicien fait entendre l'inouï, il n'est artiste qu'en portant à la limite les possibilités de l'audition, en étendant l'intelligence auditive de l'amateur, et non en lui servant une énième leçon de morale.

 

 2/ Faut-il des dons particuliers pour être un artiste?

Sur le second point, tendez un peu l'oreille, aiguisez votre attention : qui dit "don", dit "donateur". Qui, sinon Dieu ou la nature, ce qui revient au même dans la conception finaliste qui est ici implicite? Parler d'un don pour expliquer la capacité de l'artiste (dans des termes plus élaborés : son talent, son génie) relève donc d'une vision religieuse de la production artistique, pour laquelle l'art est pour ainsi dire une activité surhumaine, l'artiste une sorte de mage, le Prométhée d'un sens arraché au divin. C'est exclure le travail lorsqu'il perd la chape de sérieux que lui impose les nécessités de la vie ainsi que les conditions sociopolitiques (de nos jours : capitalistes) de son effectuation; c'est oublier que le travail peut confiner au jeu; c'est ne voir dans la technique que sa forme abstraite, lorsqu’elle est codifiée comme savoir transmissible, et non plus concrète et vivante, comme ensemble incorporé de gestes. Comme nous avons, sans nous en rendre compte, sacralisée une pratique qui pourtant n'est qu'humaine, et qui comme toute production s'ancre dans le simple travail, dès lors que les forces humaines ne sont plus soumises du diktat de l'utile!

Comme ici j'en viens à paraphraser Claude Simon, prix Nobel de littérature en 1985, je le cite : “Une valeur ou un article quelconque, écrit Marx, n'a une valeur quelconque qu'autant que le travail humain est matérialisé en lui”. Tel est en effet le départ laborieux de toute valeur. Quoique je ne sois ni philosophe ni sociologue, il me semble troublant de constater que c'est au cours du XIX° siècle, parallèlement au développement du machinisme et d'une féroce industrialisation, qu'on assiste, en même temps qu'à la montée d'une certaine mauvaise conscience, à la dévaluation de cette notion de travail (ce travail de transformation si mal rémunéré) : L'écrivain est alors dépossédé du bénéfice de ses efforts au profit de ce que certain ont appelé l' “inspiration”, qui fait de lui un simple intermédiaire, le porte-parole dont se servirait on ne sait quelle puissance surnaturelle, de sorte qu'autrefois domestique appointé ou consciencieux artisan, il voit maintenant sa personne tout simplement niée : ce n'est tout au plus qu'un copiste, ou le traducteur d'un livre déjà écrit quelque part, une sorte de machine à décoder et à délivrer en clair des messages qui lui sont dictés depuis un mystérieux au-delà. On voit la stratégie, à la fois élitiste et annihilante: honoré dans ce rôle de Pythie ivre ou d'oracle pour n'être précisément rien, l'écrivain appartient cependant à une caste d'élus au nombre desquels nul ne peut espérer être admis par son mérite ou son travail. Bien au contraire, celui-ci, comme autrefois pour les membres de la noblesse, est considéré comme infamant, dégradant. Le terme qui sera employé pour juger d'une œuvre sera tout naturellement un terme religieux, la “grâce”, cette grâce que, chacun le sait, aucune vertu, aucune ascèse même ne permettent d'acquérir." Discours de Stockholm, à l'occasion de la remise du prix Nobel de littérature à Claude Simon.

  Ainsi l'art nous rappelle-t-il que l'homme peut faire de ses forces et de ses puissances (physiques, intellectuelles, perceptives) un usage libre, libre dans son intention (un enfant joueavec de la pâte à modeler : il reproduit un animal : en tant qu'il s'efforce de donne forme à une matière rétive, et qui lui résiste, il travaille...) et libre dans sa finalité (au lieu de recopier la nature, de la re-produire, première étape de l'art, il invente une forme et jubile de son invention).

 

3/ Est-ce "à chacun son goût"? (un mauvais pastiche de Platon…)

Passons au troisième point, lecteur, je serais bref et Socratique, c'est-à-dire que je vais m'efforcer de te faire prendre conscience de ton ignorance et, qui sait, d'accoucher ton âme.

  - « Tu dis que c'est à chacun son goût, au motif que toute œuvre a son public, et donc plaît à certains; sans doute estimes-tu aussi, en enfant de la démocratie, que ce serait faire preuve d'irrespect et d'intolérance à l'égard d'autrui que de critiquer ses goûts; et comme tu veux être d'accord avec toi-même, tu conviens qu'aucune œuvre ne peut être dite supérieure à une autre, car ce serait nier sans raison les goûts des autres (et, qui sait, attenter à l'un des droits de l'Homme?); car si l'autre est irréductible à moi, il ressent les choses autrement que moi, n'est-ce pas? Et puis sur quel critère objectif se fonder lorsqu'il est question de l'art, donc prioritairement de perception et d'émotion?

- Mais, bienheureux, admets-tu aussi que ton petit frère de cinq ans soit aussi bon juge que toi en matière de musique ou de cinéma? Admets-tu que les Bisounours, qui le ravissent, sont supérieurs Full Métal Alchimiste? Toi-même, le temps passant, n'as-tu pas affiné ton goût et aiguisé ton jugement en matière musicale, par exemple? Ne t'es-tu pas fait une oreille, comme le gourmet, à force d'expériences et d'attention, s'est fait un palais? Et n'est est-il pas de même en matière picturale? Et dramaturgique? Pour le dire en un mot : n'as-tu pas cultivé ton goût?

- Aujourd'hui, par le chien, que tu t'es un tant soit peu éduqué les sens et l'intellect, soutiendras-tu que Les Feux de l'amour sont supérieurs à 24 heures Chrono? Car quoi qu'il s'agisse en ces deux cas d'imitation, et non de réalité, la seconde me semble bien davantage proche des réalités. Et dirais-tu encore que Lara Fabian chante aussi bien que Maria Callas ou Billie Holiday? Ne penses-tu pas au contraire que ceux qui l'affirment ne sont en rien des amis des Muses?

- Mais ne te ries pas d'eux, lecteur plaint-les, et efforces-toi de les faire participer à ces félicités plus hautes auxquelles font accéder les chefs-d’œuvre immortels, plus conscient désormais que toutes les œuvres de l'artne sont pas des œuvres d'art! »

 

4/ L'art est est divertissement

Flaubert pour écrire L'éducation sentimentale (immortel chef-d’œuvre !) ou Madame Bovary (idem) avait besoin de cinq années de sa vie, de labeur quasi-quotidien. Et il ne se serait donné ce mal que pour nous divertir?

 

Dire que l'art est seulement divertissement, loisir ou délassement, c'est dire :

  • qu’il n'a d'autre finalité que de nous changer les idées cad de nous faire oublier un moment les dures réalités de l'existence; qu'il est un loisir à ranger entre sport et shopping.
  • que l'essentiel dans la vie c'est le travail, et ce qu’il implique a) la subsistance de l'individu et de l'espèce (produire et se reproduire) ; b) un rapport de maîtrise technique de la nature.  

 Réfutons brièvement ces points de vue superficiels, d'abord en s’appuyant sur l'expérience. 

Si vous allez au cinéma pour Aliens vs Prédator (et manger des pop corn), il est clair qu'il ne s'agit que de divertissement : vous passez, sinon un bon moment, du moins un moment, cad que le temps aura passé sans que vous en sentiez trop le passage, autant dire même qu'il aura glissé sur vous. Vous entrez dans la salle, et deux heures plus tard vous en sortez, inchangés, ayant seulement passé le temps. Bref, tout le contraire d'une expérience, qui, comme telle, est marquante, laisse des traces, nous change. Si vous voyez Trois enterrements, ou The World ou Sang et Or, ou le Fils, vous serez devenu un autre : touchés, émus, bouleversés, instruits, éclairés, cela ne vous aura pas laissé intact : les grandes œuvres d'art nous éclairent sur la condition du monde et la condition humaine.

 D'où le second point :

Est-ce dans la figure du travailleur ou du technicien, dans l'activité de production contrainte ou de domination de la nature que l'être humain trouve l’accomplissement le plus élevé de ses capacités? Si tel était le cas, nous ne serions qu'une forme complexe d'insectes industrieux, sorte de super fourmis ou termites. Si il y a un propre de l'homme, un proprement humain, n'est-ce pas plutôt dans la contemplation, la méditation du réel qu’il consiste, dans la communication de l’étonnement que provoque son insolite existence ; et dans son corollaire, l’emploi le plus libre possible, désintéressé, de nos facultés créatrice et intellectuelle. Si telle peut être la mission de l'art, convenez qu'il est bien tout autre chose qu'un divertissement!

 

Vous pouvez aller voir :

 

Ici : http://laphiloduclos.over-blog.com/page-465948.html

Ici : http://laphiloduclos.over-blog.com/page-465965.html

Ici : http://laphiloduclos.over-blog.com/2014/03/l-art-henri-bergson-la-fonction-de-l-artiste.html

Ici : http://laphiloduclos.over-blog.com/2014/03/le-travail-et-le-bonheur-dissertation-une-vie-de-travail-est-elle-une-vie-reussie.html

Ici : http://laphiloduclos.over-blog.com/article-merleau-ponty-causeries-v-definir-percevoir-contempler-117055096.html

Tag(s) : #FICHE NOTION

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