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Robert de Montesquiou (1855-1921)

Robert de Montesquiou (1855-1921)

UN EXEMPLE POUR COMPRENDRE

Du goinfre ou du gourmet

Lorsqu’on a fait des efforts pour cuisiner un plat raffiné (mettons un Lapin en Gibelotte accompagné d’un excellent Sancerre blanc), on ne peut qu’être fâché contre cet invité qui se remplit la panse et le gosier grossièrement et sans aucune attention à ce qu’il mange et boit. On aurait pu se contenter de pâtes au beurre et d’un litre de « Kiravi » en bouteille plastique. Si en plus il drague la maitresse de maison, alors c’est le comble : goujat en plus de goinfre ! Quel manque de manières ! Quel manque de culture !

On lui préfère bien sûr ce meilleur convive qu’est le gourmet, qui se montre capable d’apprécier, gûstativement et intellectuellement –donc esthétiquement, ce qu’il porte à la bouche, d’en faire l’occasion de sensations d’émotions et de paroles, bref : de l’intégrer à une culture qui est faite tant de pratiques que de discours.

Mais figurez-vous que le goinfre, par ailleurs excellent plombier, est le plus touchant des braves types, un homme pétri d’humanité prêt à se sacrifier pour autrui : c’est un bon plombier et un homme bon. Tandis que notre gourmet, par ailleurs mélomane averti, est le dernier des misanthropes : que lui importe l’humanité, et les petits soucis d’autrui ; la vie est brève, l’art est difficile, personne n’a donc suffisamment de temps à sacrifier à la cause d’avance perdue des misères de l’humanité.

Nous voilà en plein doute : la culture de l’un le rend bien meilleur que l’autre sous un certain rapport ; l’humanité, la moralité de l’autre le rend meilleur sous un autre. C’est qu’il y a une ambigüité dans la qualification de meilleur : est-ce d’une amélioration ou supériorité anthropologique ou morale dont nous parlons ? Et s’il y a deux sens du meilleur, donc deux critères de l’évaluation de la valeur humaine des personnes, quel critère doit avoir absolument priorité sur l’autre ?

 

LES MOMENTS DE LA REFLEXION

Être cultivé c’est s’être approprié profondément des éléments de la culture dite classique, c’est-à-dire non des connaissances techniques, mais des connaissances théoriques ou artistiques, qui sont œuvres de l’esprit et pour l’esprit : on est cultivé lorsqu’on connaît par exemple l’histoire ou l’astronomie, par pure curiosité intellectuelle, sans souci pratique ; en revanche on n’est pas cultivé parce qu’on connait parfaitement l’informatique ou la mécanique auto.

Mais comme le terme de culture englobe aussi la dimension ethno-anthropologique des mœurs, on peut aussi dire qu’on est cultivé lorsqu’on a acquis les manières d’être en usage dans sa société, les normes du comportement qui y ont cours : les rites de salutations qui font la politesse, la langue et ses usages, les manières de se tenir à table etc, qui sont autant d’acquisitions qui font d’un être brut à la naissance un individu éduqué, civilisé suivant les normes et idéaux de cette société : si on peut reprocher à quelqu’un de « manger salement », c’est bien parce qu’il existe dans toute société des manière de se comporter à table.

D’emblée nous constatons le pouvoir améliorateur de l’acquisition de la culture, quel qu’en soit le terme : l’acquisition de la culture nous hominise (accomplissement de l’humanité au sens de l’espèce) et nous humanise (accomplissement de l’humanité au sens du proprement humain) : nous façonnons les tendances naturelles, pulsionnelles, qui font la sauvagerie ; nous exerçons les facultés caractéristiques de l’homme comme tel que sont la raison, le langage, la conscience, et qui déterminent la vie de l’esprit. On est meilleur lorsqu’on s’est cultivé, lorsque la connaissance de l’histoire et les médiations qu’elle occasionne nous aura rendus moins bornés, plus tolérants. On est meilleur lorsqu’on a appris à demander poliment quelque chose à autrui, au lieu de le lui arrache parce qu’on le désire.

Mais l’homme qui n’a pas de culture classique, et dont les manières ne sont pas forcément polies (dans les deux sens du mot) et raffinées, est-il pour autant inférieur au précédent et nécessairement mauvais ? Qu’importe son instruction ou sa rudesse, s’il est plein d’humanité, s’il est généreux, bienveillant, bon. La moralité d’un tel homme n’est-elle pas préférable à la dureté d’un homme parfaitement instruit ?

Certes, son défaut de culture constitue bien une limite dommageable ; on peut lui reprocher d’être inculte et ignare, voire rude et frustre. Mais que vaut-il mieux : être cultivé et immoral, ou moral et inculte ?

Pour en juger, il faut bien évidemment le problème de la hiérarchie des valeurs humaines, et des fins dernières de l’humanité ; donc aussi déterminer ce qu’il y a de plus essentiel en l’homme.

Si le caractère raisonnable (au sens où Aristote dit que l’homme est « animal raisonnable », doué du logos) fait l’homme, alors la raison trouve-t-elle son sens total dans l’usage théorique ou dans l’usage moral ? La vie de l’intellect doit-elle avoir priorité sur la moralité, ou inversement ?

 

UN EXEMPLE D’INTRODUCTION

 « On dit qu’un homme est cultivé lorsqu’il possède des connaissances étendues dans un grand nombre de domaines, ce qui l’oppose à celui qui est inculte ou ignare, et le distingue de celui qui possède les connaissances techniques liées à une activité professionnelle : un plombier peut être cultivé, ce ne sera pas parce qu’il connait la plomberie, mais parce qu’il chante les opéras de Mozart ou se passionne pour l’astronomie.

On voit par là que la culture est non seulement une forme particulière de savoir mais aussi que sa possession donne lieu à un jugement de valeur dont la légitimité mérite d’être interrogée : un plombier inculte mais pétri d’humanité n’est-il pas doublement préférable à un mélomane au cœur sec ?

Ainsi peut-on juger de la valeur d’un homme suivant le niveau de sa culture ? Ou être sûrs de nous améliorons par son acquisition ?

Cela ne sera vrai que si la culture est le critère décisif de la valeur humaine, le facteur essentiel de son perfectionnement. Mais si la culture améliore, il faut dire en quoi et dans quelle mesure. En particulier suffit-elle à garantir la moralité ? D’un homme simple mais moral à un homme cultivé mais indifférent, à qui doit aller notre préférence ? »

Tag(s) : #DISSERTATION

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