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LA CULTURE. LA SOCIETE ET LES ECHANGES : LA CULTURE DOIT-ELLE "FAIRE EXCEPTION"?

Le juge « Mais enfin, tous ces livres que vous avez volé, cela représente beaucoup d’argent ! »  

 

Jean Genet (1910-1986): « Je n’en connais pas le prix, mais j’en connais la valeur. »

 

  On nomme "exception culturelle" la décision de certains Etats d'exclure les œuvres culturelles du processus de libéralisation des échanges commerciaux. Ce qui revient à les exempter des règles commerciales qui s'appliquent ordinairement aux échanges économiques des biens et des services, c’est-à-dire globalement aux règles du marché, au mécanisme de l’offre et de la demande. C’est pourquoi peut résumer cette attitude par le slogan qui consiste à refuser la « marchandisation de la culture ». 

Qu'est-ce qui peut justifier ce traitement de faveur des œuvres culturelles? Car une œuvre est aussi un produit –au sens ontologique et économique- dont on peut penser qu'il est souhaitable de la laisser circuler librement afin de favoriser l'enrichissement réciproque des cultures.

Toutefois la logique marchande peut-elle s'appliquer aux œuvres culturelles sans les dénaturer? Quel danger peut-il y avoir à traiter une œuvre à l'instar d'une marchandise?  Si ce danger est avéré, quelles en sont les conséquences pratiques, notamment économiques et politiques ?

  *

  Les politiques d’exception culturelle se traduisent par des mesures économiques et juridiques destinées à protéger et à favoriser les productions culturelles nationales. En France c’est par exemple le cas pour le cinéma en France, dont le circuit économique est protégé de la puissance du cinéma de divertissement, essentiellement Hollywoodien. Cette politique permet au cinéma d’auteur, qui fait du cinéma un art, non un divertissement, de trouver les moyens économiques de son existence. Ces productions bénéficient des taxes et des limitations imposées au cinéma de divertissement étranger qui est produit dans une logique commercial -il relève en effet d’une « industrie du divertissement »-.

Mais si on était un producteur de ce dernier type de cinéma, et donc avant tout un entrepreneur, n’aurait-on pas quelques raisons de contester cette politique? On peut voir en effet dans cette politique une mesure discriminatoire qui fausse le marché et qui fait peser une tutelle sur les désirs du public. Ne devrait-on pas plutôt laisser les consommateurs choisir librement les films qu’ils souhaitent voir sans restreindre d’aucune manière l'accès à ce qui leur plaît ?

Cette objection trouve son origine dans des considérations de type économique. Mais elle a aussi une dimension politique.

Car l'Etat, par le biais de cette politique d’aide, exerce un contrôle idéologique sur le consommateur puisqu’il favorise certaines productions culturelles au nom de critères qu'il juge supérieurs à d'autres. Il impose insidieusement une certaine idée du bien et du beau. On sait ce que cette démarche a pu engendrer dans les Etats totalitaires : la doctrine de Jdanov, à l'époque soviétique imposait les canons du "réalisme socialiste" et opprimait tous les choix esthétiques qui s'éloignaient de l'orthodoxie du régime.

A l’inverse, dans la conception libérale de la démocratie telle que la développe un Benjamin Constant par exemple, on demande à l’Etat de garantir la souveraineté des choix des citoyens en ce qui concerne sa vie personnelle, sa vie privée. Les goûts et les inclinations sont des prérogatives de l’individu ; l'Etat démocratique doit donc garantir au consommateur qu'est aussi le citoyen un large éventail de choix sans juger ni mépriser aucun de ses goûts.

Enfin c’est une mesure au fond absurde parce qu'elle oppose vainement économie et culture : elle ignore le rôle capital du commerce dans la diffusion des œuvres, le rôle de l’économie dans la démocratisation de l’accès à la culture. Car si un écrivain par exemple veut vivre de sa plume et se consacrer à son art, il devra être lu par un large public. Il devra être publié et son œuvre largement diffusée. Il faudra qu'une entreprise d'édition produise et commercialise ce qu'il écrit. On voit que les œuvres culturelles sont aussi des produits, dans le sens technique et économique : elles sont le résultat d’une procédure de fabrication qui doit être la plus efficace possible; et elles ont pour raison d’être de satisfaire une demande de cette catégorie particulière de consommateur qu'est le lecteur. L’existence d’un marché libre, d’un lieu neutre de rencontre entre producteurs et consommateurs élargit l’accès aux différents biens culturels. Ceux-ci ne sont plus réservés à une élite sociale : grâce à la logique commerciale, au jeu du marché, la culture se démocratise.

Pour toutes ces raisons notre producteur dirait qu’il est non seulement nécessaire mais aussi souhaitable de traiter les œuvres culturelles comme des marchandises ; que si l'économie de la culture a ses spécificités, elle n'en demeure pas moins prise dans la logique générale de l'économie marchande.

Toutefois, loin de cet optimisme économique, il faut bien constater que si l'accès aux œuvres est bien facilité par les conditions de leur circulation marchande, paradoxalement, la place et la valeur de la culture n’ont pas cessé de reculer dans nos sociétés. Jamais nous n’avons eut autant accès aux biens culturels, et jamais la place de la culture n’y a été si modeste ! Il y a là un phénomène énigmatique qui amène à se demander si les œuvres culturelles ne changent pas de nature lorsqu’elles sont traitées comme des marchandises. Mais si tel est bien le cas, en quoi est-ce un problème ? Pourquoi devrions-nous nous en affliger ?

Demandons-nous d’abord si les œuvres de culture sont affectées par leur traitement en tant que marchandise. Cela revient à demander si on peut les concevoir dans l’horizon des critères économiques et techniques en vigueur pour la production des biens de consommation, si il peut exister à proprement parler des « produits culturels » ?

Les critères de la logique marchande sont : l’utilité – satisfaire les besoins supposés du consommateur, c'est-à-dire ses habitudes de consommation-; l’efficacité -employer les moyens de la façon la plus efficiente possible-; et la rentabilité -rechercher le maximum du profit possible. Peuvent-ils s’appliquer aux œuvres culturelles ou bien les transforment-ils en simples objets de consommation? Quels changements cette transformation induit-elle?

Tout œuvre de culture, et l'œuvre d'art bien évidemment, est le produit d’un travail. Certes. Mais on doit distinguer entre les formes du travail, notamment par leur finalité et les conditions dans lesquelles elles s'exercent : entre les efforts que consent le musicien amateur pour interpréter correctement une sonate, le dramaturge pour écrire une scène, et le travail répétitif de la caissière, qui n'est qu'un gagne-pain, on trouve plus de différences que de points communs. Il est donc préférable de désigner par des mots différents ces formes de travail, pour éviter les confusions. C'est ce que fait la philosophe Hanna Arendt, qui distingue et oppose travailler et œuvrer.

Le travail consiste à subvenir à ses besoins vitaux et s'inscrit donc dans le cycle biologique de la vie. Immergé dans la nature, il n'est pas fondamentalement humain. Il produit l'éphémère c'est-à-dire ce qui, étant destiné à la consommation, n'a aucune permanence. Le travail est solitaire, tout individu y étant un simple membre de l'espèce c'est-à-dire interchangeable, anonyme. Il renvoie à la nécessité, puisqu'il a son origine dans la nécessité de produire les objets de consommation destinés à satisfaire nos besoins (une simple baguette de pain par exemple, que nous consommons tous les jours, dont la production doit être répétée indéfiniment). Le travail produit donc un monde d'objets de consommation qui n'a aucune permanence objective et il lui impose sa logique et ses critères. Le travail ne nous place alors que dans l’horizon de notre condition animale.

Œuvrer, à l'inverse c'est construire des objets faits pour durer c'est-à-dire qui soient destinés à l'usage et non à la simple consommation. Dans le cas de l'œuvre d'art œuvrer est même un effort désintéressé et libre qui vise à donner forme à la matière indépendamment de toute nécessité vitale. Sont des œuvres les maisons, les temples, les peintures, les poèmes etc. "L'ouvrage" produit un monde d'objets durables, c'est-à-dire aussi destinés à lui survivre. La pérennité de l’œuvre est à la fois objective et subjective : objective parce qu’elle est conçue et réalisée de façon résister à l’usage qui en est fait; subjective parce qu’elle est destinée à demeurer dans la mémoire des hommes et à être transmise. L’œuvre sera léguée, partagée et transmise. Elle forme un patrimoine et un monde communs.

Au vue de sa démarche et de sa finalité, il est clair que la logique marchande transforme toute œuvre en produit de consommation et donc les dénature. L'idée de "produit culturel" est donc un non-sens puisque lorsque l'œuvre est envisagée en tant que produit dans une perspective économique et technique de production, elle perd sa qualité d'œuvre. Mais en quoi est-ce condamnable, si c'est la condition d'un accès de tous à ces produits? Pourquoi ne pas accepter de vivre dans le monde égalitaire que structure l'universelle circulation des objets de consommation?

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Pour essayer de le comprendre, prenons l'exemple de la cuisine. Et imaginons que les enfants des pays riches décident des menus de la population mondiale. Il y a fort à parier que l'ensemble de la gastronomie et des arts culinaires des peuples se réduise dans l'instant aux menus des chaînes de « fast-food »! Quelles en seraient les conséquences et en quoi serait-ce un problème?

Le goût des enfants ne se développera pas. Ils perdront rapidement l’aptitude à ressentir et à apprécier la diversité et la complexité des multiples saveurs des aliments. Leur curiosité alimentaire s’amoindrira. Leur jugement s’appauvrira. Finalement, au terme du processus, l’acte de manger sera envisagé dans l'étroite perspective du besoin de se nourrir, c'est-à-dire à la nécessité biologique de s’alimenter pour se maintenir en vie. Le rapport de l'homme à la nourriture se sera animalisé, ce qui est fatal lorsqu'il perd sa dimension culturelle. Si on généralise, on comprend que tout ce qui participe à la destruction des formes culturelles dans lesquelles les besoins humains sont satisfaits et l'existence humaine prend forme détruit ce nous une des conditions de notre humanité: la culture.

Qu’est-ce en effet que la culture ?

C'est d'abord l’ensemble des faits de civilisation propres à un peuple, objet d’étude de l’ethnologue et de l’anthropologue : le type de religion, les mœurs, les rites, les usages, les techniques, les formes d’art forment la culture de ce peuple, ses « us et coutumes ».

En ce sens là, la culture est un concept très large, n’impliquant aucune hiérarchie ou jugement de valeur, puisque tout ce que l’homme ajoute à la nature relève sans distinction de la culture. Ainsi au sens de l’anthropologue tous les hommes possèdent une culture, même le plus inculte d’entre eux.

D’où la seconde définition de la culture, qui entre parfois en conflit avec la première : c’est celle de l’humanisme classique, qui identifie la culture à la connaissance des grandes œuvres de l’esprit, en particulier aux grands classiques de la philosophie, de la science et de l’art. L’homme cultivé, l’Honnête homme du XVII° siècle par exemple, représente un idéal qui sert de norme à la conduite et à l’éducation des autres hommes. Il représente un idéal de civilisation, d'accomplissement de soi.

L’opposition entre ces deux significations est toutefois dépassable, au moins partiellement, si on comprend ce qu’il y a d’originel dans le concept de culture : l’idée d’une constitution de l’humanité de l’homme. Certes la première définition pense l’humanité dans l’horizon de la particularité d’une culture (on devient anglais ou bambara), la seconde dans l’horizon d’une universalité de l’Homme. Mais elles ont en commun l’idée que l’être humain a besoin d’acquérir ce qui fait son humanité, ce qui n’est possible qu’à travers l’effort d’acquisition des formes d’une ou de la culture.

On comprend alors le problème que pose la marchandisation de la culture : la transformation des œuvres en objets de consommation est une forme de déshumanisation, de destruction de la vie civilisée, autant dire une barbarie. Elle ruine en effet les conditions objectives et subjectives de la vie civilisée d'une part en dégradant le monde ambiant qui constitue le cadre de l'existence ; d'autre part en dégradant les formes d’existence qui y ont cours.

Il y a en effet deux manières de rendre le monde inhabitable à l'homme : en le rendant à la nature, ce qui en fait un milieu hostile et indifférent au sein de duquel l’homme est sans repère ni secours ; en le rationalisant intégralement en y faisant la proliférer des masses objets standardisés, calibrés techniquement et économiquement.

Or c'est ce que la marchandisation accomplit avec la culture; d'abord part en détruisant le type particulier de rapport au monde que constitue une culture particulière : la même villa pseudo méditerranéenne, les mêmes lotissements dévastent avec constance tous les types d'habitats -de même que les modes de vie qui y trouvaient leur place- le long de la côte méditerranéenne.

D'autre part en détruisant les conditions subjectives de l’acquisition de la culture au sens classique du terme. L'idée de culture en ce sens-là (la scholè des grecs, l'otium des latins) rappelle que la finalité de l’existence humaine n’est ni de survire ni de seulement vivre (le travail y suffit, et alors la vie pourrait se contenter d'être "vie de travail") mais de bien-vivre, c’est-à-dire d’épanouir ses facultés dans et par les formes d’un « art de vivre », d’une certaine idée de civilisation. Or l'acquisition de la culture suppose un effort qui se prolonge dans le temps, une temporalité longue à travers laquelle nos pratiques nous façonnent en retour (en se cultivant, on se cultive) : ce n'est qu'en goûtant au fil des années le vin qu'on se forge un palais et un jugement, qu'on se rend capable d'apprécier les plus singuliers, les plus complexes d'entre eux. Or le monde technico-marchand de la consommation est un monde de l'immédiate mise à disposition de tout qui façonne en retour les façons d'être des hommes qui y vivent (les fameux "attentes" du consommateurs). Si la culture est l'expression d'une idée de la vie civilisée, il faut pour faire vivre cet idéal, des hommes cultivés qui ne peuvent pas naître ou faire norme si ils sont constamment sollicités comme producteur/consommateur, c'est-à-dire dans l’horizon du travail (qu'on veut instaurer le dimanche!) et du divertissement. Sans culture un individu n'a en effet pas d'autre horizon existentiel que la morne répétition de la vie de production, à peine adoucie des joies tristes de la consommation.

Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à considérer l'exemple du cinéma : à force de consommer les produits insipides de l'industrie du divertissement, le goût du public s'appauvrit, et donc sa capacité à appréhender les œuvres plus exigeantes à travers lesquelles le cinéma est un art. L'envie de créer et de regarder des œuvres inédites et exigeantes disparaît, la diversité des expériences se ramène à la triste monotonie des formes les plus banales répétées ad nauseam : celles qui divertissent la "vache sacrée" (qui est en fait un "veau d'or") du plus grand nombre, le public de la « culture de masse » -comme si il n'y avait pas là une contradiction dans les termes!-.

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Nous savons maintenant que la culture ne peut en aucun cas être absorbée par la logique de l’économie marchande sans se détruire et sans détruire en l’homme la condition et le sens de ce qui constitue une part fondamentale de son humanité. Certes les œuvres doivent être produites et diffusées, certes elles élargissent leur audience en entrant dans des circuits commerciaux, mais en elles-mêmes elles obéissent à une logique tout autre que la logique commerciale, dont elles doivent être protégées. C’est pourquoi les décisions politiques qui visent à maintenir la diversité des cultures et qui insistent sur l’importance des activités culturelles dans la vie d'une société -et qui les financent- sont philosophiquement fondées.

 

 

Tag(s) : #DISSERTATION

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