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HANNAH ARENDT (1906-1975)

 

(Explication rédigée par les collaborateurs de ruedesecoles, source journal Le monde)

 

Est-ce qu'il existe aucun fait qui soit indépendant de l'opinion et de l'interprétation ? Des générations d'historiens et de philosophes de l'histoire n'ont-elles pas démontré l'impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d'abord être extraits d'un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n'a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l'origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d'autres encore, inhérentes aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l'existence de la matière factuelle, pas plus qu'elles ne peuvent servir de justification à l'effacement des lignes de démarcation entre le fait, l'opinion et l'interprétation, ni d'excuse à l'historien pour manipuler les faits comme il lui plaît. Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d'écrire sa propre histoire, nous refusons d'admettre qu'elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n'admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même.

Introduction : La thèse qu'entend défendre Hannah Arendt dans ce texte peut sembler étrange : elle consiste à affirmer qu'il y a des faits en soi. L'affirmation est curieuse, parce qu'elle semble enfoncer une porte ouverte : ce stylo est sur cette table, c'est un fait. La bataille de Marignan a eu lieu en 1515, c'est un autre fait. Les faits s'imposent à nous, il faudrait être fou pour leur dénier l'existence. Quel sens y a-t-il alors à nous rappeler qu'il existe une « matière factuelle » à laquelle nous n'aurions pas le « droit de porter atteinte » ?

C’est qu’il n'y a pas de fait qui puisse exister indépendamment de son interprétation, que ce soit par l'opinion, par la mémoire collective ou par l'historien. Pourquoi ? Parce que tout est fait précisément : les chaussures de Napoléon avaient une couleur déterminée le jour de la bataille d'Austerlitz, c'est un fait incontestable ; son gilet avait un nombre précis de boutons etc. Dès qu'il s'agit d'histoire, il faut donc savoir quels faits ont une importance et lesquels n'en ont aucune ; et cela, ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui le disent, mais l'interprétation qu'on en donne. L'histoire a retenu le sommeil de Napoléon avant Austerlitz, et pas le nom de son cheval : parmi la marée des faits, l'historien (tout comme l'opinion populaire) sélectionne certains faits, les ordonne entre eux selon une trame narrative et leur donne une signification, ainsi qu'une importance. En d'autres termes, les « faits » en histoire sont toujours « extraits d'un chaos de purs événements » selon des critères de choix qui ne sont pas livrés par les faits eux-mêmes, mais par la « grille de lecture » qui guide l'interprétation. Un obscur prince autrichien se fait assassiner en 1914 à Sarajevo : au moment même où il s'est produit, ce fait n'avait pas l'importance qu'on lui a donnée par la suite, à savoir d'inaugurer la plus grande boucherie de l'histoire humaine. Ce n'est qu'après coup, une fois qu'il n'est plus présent comme fait, que sa signification lui est conférée (dans un acte par définition interprétatif).

Il n'y a donc pas de faits purs en histoire car la simple sélection de certains, et l'oubli d'autres, est déjà une interprétation. Faut-il alors dire qu'il n'y a que des interprétations, et que les faits n'existent pas ? Ce serait la conclusion logique, et c'est contre elle que Arendt défend sa thèse : il y a bien une « matière factuelle », qui est première par rapport à l'interprétation et à l'opinion, qui existe en soi et ne peut pas être oubliée ou manipulée par l'historien. La troisième partie du texte peut alors tirer la conclusion qui s'impose : toute histoire est une interprétation, et comme telle une réécriture du passé ; mais ce qui doit demeurer intact et inamovible, ce sont les faits eux-mêmes.

Mais alors peut-on en toute rigueur parler de « faits » en histoire et de « faits » historiques ? Il revient à la première partie de notre texte de poser la question : existe-t-il des faits qui soient « indépendants de l'opinion et de l'interprétation » ? La réponse, à l'évidence, est négative : il y a bien des faits en histoire, mais ce ne sont pas des faits bruts, et ils n'ont rien à voir avec les états de choses décrits par la physique. Le fait historique est en effet singulier : il s'agit à chaque fois d'un événement unique, qui ne se répète pas et qui prend place dans un lieu et temps incomparable à tout autre. Le fait historique n'est pas observable à volonté, il est contingent et non nécessaire. Le fait que la pierre tombe si je la lâche n'a donc rien à voir avec le fait que Napoléon a gagné la bataille d'Austerlitz : dans le premier cas, l'expérience est répétable à volonté, on peut donc en dégager une loi universelle et nécessaire ; rien de tel dans le second cas. Plus encore : le propre d'un fait historique, c'est qu'il a déjà eu lieu et qu'il ne se produira plus jamais à nouveau : l’histoire est la science des choses qui n’arrivent qu’une fois. L'objet de l'histoire, c'est donc une réalité qui a cessé d'être, et dont il ne demeure au présent que des traces (des documents volontaires ou involontaires, une mémoire). C'est donc depuis le présent qu'un fait historique est doté d'une certaine importance et d'une signification déterminée. L'historien par conséquent ne peut se contenter d'établir une liste de faits à proprement parler infinie : il doit sélectionner ceux qui lui semblent avoir une importance, les relier les uns aux autres par une relation de causalité, bref, les intégrer dans la trame d'une histoire. En ce sens, il lui est impossible de « constater des faits sans les interpréter » : la place qu'on leur donne et les relations qu'on établit, tout cela est un travail d'interprétation, par lequel ces faits sont « extraits d'un chaos de purs événements » selon des critères de choix dictés non par les événements eux-mêmes, mais par la lecture qu'en fait celui qui s'y intéresse depuis son présent. D'où la nature du fait historique : il n'est pas simplement constaté, il est construit par le travail de l'historien, ou plus généralement par la mémoire collective. L'un comme l'autre choisissent des faits remarquables et les organisent dans une trame narrative, c'est-à-dire un récit, qui ne peut être constitué qu'après coup, et dont le fil dépend du point de vue pris par le présent sur le passé. Bref, il dépend de la « perspective » adoptée par le regard rétrospectif, laquelle donne au fait une signification qu'il n'avait peut-être pas à l'origine.

Mais comme le propre du passé, c'est de ne plus être, toute interprétation ne peut être comparée qu'à une autre interprétation, et non à un événement disparu sans remède. Aussi les interprétations se succèdent-elles, sans être nécessairement de plus en plus fidèles à la réalité historique : s'il est certain que la façon dont on expliquait la Première Guerre mondiale en 1920 était fausse (l'Allemagne était considérée comme la seule responsable des hostilités), la façon que nous avons le plus souvent de la comprendre à présent n'est guère plus exacte (des poilus pacifistes victimes du pouvoir belliqueux), et il semblerait illusoire d'en appeler aux « faits » pour les départager. Il n'y a en effet pas de faits en soi : le passé humain n'a d'existence que dans la connaissance qu'en élabore l'historien ou dans le souvenir qu'en conserve un peuple. Il ne peut être décrit en lui-même, dans son existence, indépendamment de celui qui cherche à le connaître ou qui en porte la mémoire. Dès qu'il est appréhendé, c'est comme fait doté d'une certaine signification, qui lui est conférée par l'interprétation qu'on en donne.

Mais alors, n'y a-t-il que des interprétations, et le fait lui-même n'a-t-il finalement aucune importance ?

C'est ce que réfute la seconde partie du texte. Que le fait historique soit toujours le produit d'une interprétation qui le sélectionne parmi d'autres faits et qui le dote d'une certaine importance, ainsi que d'une signification déterminée, cela pose, il est vrai, la question de l'objectivité des sciences historiques, « difficulté » qui leur est « inhérente » et qui est bien « réelle ». Cependant, il ne faut pas y voir « une preuve contre l'existence de la matière factuelle » : contrairement à ce que pouvait laisser penser la première partie du texte, il existe donc bien des faits en soi qui sont comme la « matière » de l'interprétation leur donnant forme. Ainsi, au moment même où elle semble contredire la position d'abord développée, Arendt en reconnaît la pertinence, puisqu'elle affirme que cette difficulté est « réelle ». Comment l'expliquer ? Sans doute faut-il comprendre ainsi la thèse d'Arendt elle-même : certes, le fait brut n'a en lui-même aucun sens, et c'est l'interprétation qu'en donne l'historien ou l'opinion qui lui confèrent une signification, en le plaçant dans une trame narrative ou un récit, c'est-à-dire en l'insérant dans des séries de causes et d'effets. Mais de cela on ne saurait déduire l'inexistence des faits eux-mêmes : l'interprétation constitue la signification, mais pas l'existence factuelle. Cela s'est passé ainsi, et non autrement : la première tâche de l'historien, c'est bien de dégager la matière factuelle qu'il aura à interpréter, en s'assurant par exemple d'avoir un point de vue le plus complet possible sur les événements. Une fois que ces faits ont été constatés et authentifiés (par la recherche et l'identification des sources et des documents), alors seulement l'historien peut décider ce qui a de l'importance et ce qui n'en a pas, ainsi qu'essayer d'enchaîner ces faits entre eux en leur donnant une certaine logique. Cette logique, il ne la trouve certes pas dans les faits eux-mêmes : c'est le fruit de la lecture qu'il en produit. Mais enfin, il faut bien qu'il ait quelque chose à lire, quelque chose à interpréter, un donné premier qu'il constate et qui doit être établi de manière indiscutable.

Une interprétation, qui viendrait contredire les faits qu'elle cherche à comprendre, est à l'évidence fausse : lorsque je dis que l'Allemagne est la seule responsable de la Première Guerre mondiale, c'est une interprétation fausse de l'histoire, parce qu'elle vient contredire les faits ou plus exactement ce qu'il en reste, à savoir des documents attestant du bellicisme largement partagé en France à l'époque. Ce qui fait de l'histoire une science, alors, c'est précisément qu'elle n'oublie pas « la ligne de démarcation entre le fait, l'opinion et l'interprétation » : voilà ce qui différencie le travail de l'historien, soucieux d'objectivité, et la mémoire collective du passé. C'est l'opinion en effet qui confond fait et interprétation, parce qu'elle est incapable d'opérer le travail critique accompli par l'historien : chaque époque reconstruit son passé en fonction de ses intérêts présents, et sans trop se soucier de la façon dont ce passé s'est effectivement passé. Or c'est là ce qui est interdit à l'historien qui lui n'a pas le droit de « manipuler les faits comme il lui plaît », par exemple en oubliant volontairement tous les faits qui viendraient contredire sa vision des événements. Ainsi, l'historien a le droit de soutenir que ce sont les classes dirigeantes de France et d'Allemagne qui ont voulu engager le premier conflit mondial au nom de leurs intérêts économiques ; mais il ne pourra pas faire comme si cette guerre, au moins à ses débuts, était impopulaire des deux côtés : l'enthousiasme des populations à l'annonce du conflit est un fait qu'il ne peut pas passer sous silence. En somme, c'est à lui de faire correspondre son interprétation aux faits et non les faits à son interprétation.

La dernière partie du texte peut alors en déduire la seule conclusion logique : puisque c'est toujours depuis notre présent que nous écrivons l'histoire du passé ; à partir de nos préjugés présents et de nos intérêts présents, que nous interprétons ce passé et en faisons l'histoire, chaque génération a « le droit d'écrire sa propre histoire », en relisant les faits passés de son propre point de vue, en attirant l'attention sur des événements qu'une autre époque aurait jugés anodins, ou en en comprenant le sens et la portée d'une manière neuve. Mais chaque génération n'a en revanche pas « le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ». Ainsi, il est parfaitement légitime de regarder le passé sous l'angle de la question moderne des droits de l'homme, en lui posant des questions qui ne s'y posaient pas. Mais ces interprétations doivent toujours partir du donné factuel, qui doit d'abord être relevé de la façon la plus précise possible ; et si l'interprétation donnée ne correspond pas à ce qui semble s'être effectivement passé, alors il faut changer l'interprétation, et non les faits qui sont une « matière » brute à laquelle le travail interprétatif donne forme et sens, sans pour autant avoir le droit de la nier ou de lui « porter atteinte ».

Le passé n'est connu comme passé que depuis notre présent. Et puisque sa nature, c'est de ne plus être, alors l'histoire peut se définir comme tentative de connaître le sens de ce qui s'est passé, et dont il ne subsiste au présent que des traces. C'est parce qu'il a un intérêt pour nous, à présent, que nous cherchons à connaître ce passé ; mais cet intérêt qui nous guide ne doit pas nous écarter des faits eux-mêmes. Nous comprenons bien autrement que ses contemporains l'éclatement du premier conflit mondial ; cela est légitime et en soi sans doute un bien. Mais lorsque nous nous laissons guider par nos préjugés présents (en l'occurrence par le pacifisme d'une Europe en paix depuis plus d'un demi-siècle), et décrétons que cette guerre n'était au fond voulue que par des généraux et des politiciens, nous franchissons une ligne. Car affirmer cela, c'est ne tenir aucun compte de la germanophobie virulente qui a marqué la France au moins jusqu'à la fin de la guerre. La haine nous est devenue quelque chose d'incompréhensible et d'inexcusable, au point que nous tentons toujours d'en minimiser l'existence. Or cette haine était un fait que nous n'avons pas le droit de nier parce que cela nous arrange ou nous rassure. Ou plus exactement : c'est précisément parce que « l'opinion », c'est-à-dire la mémoire collective, ne retient du passé que ce qui la conforte dans ses propres préjugés, que l'historien quant à lui doit d'abord établir les faits.

Dresser une chronologie, ce n'est certes pas encore faire de l'histoire ; mais enfin, le travail doit commencer par cela. Rassembler des documents, multiplier les sources et les authentifier, en laissant de côté tous les préjugés du présent, tel est donc le premier temps de la méthode historique. C'est seulement une fois les faits établis que l'historien pourra tenter d'en donner une interprétation, laquelle n'est souvent pas celle qu'en a retenue la mémoire collective. Seulement, si la recherche de l'objectivité la plus grande possible est ce qui caractérise la démarche de l'historien, cette objectivité ne sera jamais pleine et entière, à cause précisément de la nature du fait historique.

Conclusion : Retenons la distinction proposée par Dilthey, selon laquelle nous expliquons la nature, mais comprenons la vie de l'esprit : l'histoire est toujours histoire des hommes, les événements historiques sont par définition la conséquence d'actions et de décisions humaines, dont il s'agit de ressaisir l'intention, qui n'est pas toujours claire, et que les faits eux-mêmes n'indiquent pas. Un fait brut de la nature s'explique en le ramenant à sa cause productrice : on aura expliqué la chute de la pierre, en la ramenant à la loi universelle de la gravitation. Un événement historique se comprend, c'est-à-dire qu'il s'agit de se demander pourquoi il a eu lieu. L'historien est donc celui qui, par exemple, part du constat suivant : la Première Guerre mondiale était populaire, voulue par presque tous des deux côtés, et jusqu'au bout la haine de l'ennemi a été réelle. Il lui revient ensuite de dégager non pas des causes, mais des raisons qui permettent de comprendre comment et pourquoi. Ce faisant, il interprète, et cette interprétation ne pourra jamais être définitive : d'autres, suscitées par la découverte de faits nouveaux, ou par une compréhension nouvelle des mêmes événements, sont toujours possibles. Ce qui en revanche reste inamovible, c'est précisément le passé comme réalité ayant cessé d'être.

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