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"LE POISSON, QUI VIT DANS LA MER, NE SAIT PAS QUE C'EST LA MER" : UNE INTRODUCTION EN PHILOSOPHIE

COURS

 

 

 

"Le poisson, qui vit dans la mer, ne sait pas que c'est la mer."

 

On va répondre à trois questions :

 

1. Qu’est-ce qui est à l’origine de la philosophie.

2. Quel est le programme de philosophie (à quoi pensent les philosophes ?).

3. Qu’est-ce qu’être philosophe ?

 

1. Origine de la philosophie

 

Commentaire de la citation : ce n'est pas un énoncé scientifique à prendre au pied de la lettre, mais une phrase de poète, ou de philosophe s'exprimant de manière poétique.

Ce que dit la citation :

Que le poisson ignore l’existence et la nature de son milieu : Il ignore qu’il vit au sein d’un milieu / d’un tout (la mer, au-delà de son rocher par exemple) et aussi que ce milieu c’est la mer. On pourrait dire aussi : le poisson n’a pas conscience de l’existence et de la nature de son milieu.

*

Le poète parle du poisson, mais c'est bien sûr à l'homme qu'il pense ; l’homme a contrario du poisson, vit dans le monde et sait que c'est le monde. Il sait qu'il y a un monde (il a conscience de son existence) et sait que c'est le monde (il en connait la nature).Il est donc capable de concevoir que ce qui existe existe et de s’interroger sur la nature de ce qui existe.

Pourquoi ? Le poisson en est incapable parce qu’il vit dans la mer, complètement immergé en elle, sans distance ni prise de recul. Il vit absorbé par son milieu et par les tâches de sa vie : se nourrir, se défendre, se reproduire avec toutes les actions que cela implique.

A l’inverse du poisson l’homme est capable de prendre du recul à l’égard de ce qui est du fait de conscience qui est la sienne.

*

La phrase souligne donc la particularité de la condition de l’homme et de la place qu’il occupe au sein de l’univers connu parce qu’il est conscient de ce qui est.

 

LA CONSCIENCE

 

Conscience : en latin : cum-scientia : accompagné de connaissance. Effectivement être un être conscient c’est savoir qu’on voit, qu’on entend, qu’on pense, qu’on existe etc. C’est aussi savoir si ce qu’on fait est bien ou mal.

Quel type de savoir ? Un savoir qui ne nécessite pas de raisonnement ou d’apprentissage : lorsque j’agis mal et que j’en ai conscience, je le sais parce que je le vis comme tel, comme si je l’apprenais de ma conscience elle-même. Il s’agit donc d’un savoir intuitif, du moins qui est vécu comme tel.

 

  • La conscience est d’abord intuition de ce qui est et de la valeur des actes que nous accomplissons.

 

Intuition : connaissance immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, dû à un contact immédiat à ce qui est (que je suis, que je suis dans cette salle).

 

Déduction : opération  intellectuelle par laquelle on passe d’une idée à celle qui la suit logiquement (Si A / B et B / C, alors A / C).

 

  • C’est ensuite être capable de réflexion, c’est-à-dire d’une prise de recul à l’égard de ce qui est.

 

L’homme, comme être conscient, est donc capable de faire de toute chose l’objet d’une pensée, d’une représentation et donc d’un questionnement : par exemple je suis dans cette salle, je peux concentrer mon attention sur le fait que je suis dans cette salle, aller encore plus loin jusqu’à concentrer mon attention sur le fait que je suis, le fait qu’il y a des choses qui existe etc. Ce qui amène à s’interroger sur la nature de ce qui est : qu’est-ce que l’espace, qu’est-ce que le temps, que suis-je, qu’est-ce que l’être etc.

 

On peut alors définir synthétiquement la conscience comme faculté qui fait que l’homme a l’intuition de ce qui est, ce qui le rend capable de réfléchir sur tout ce qui est, en particulier sur sa condition et sur sa conduite. Lorsque la conscience a pour objet la valeur de l’acte, on parle de conscience morale. On la définit comme une  perception immédiate du bien et du mal, du juste et de l’injuste.

 

La conscience est donc à l’origine de la philosophie comme questionnement sur la nature de ce qui est et des valeurs. En effet orsqu’on se rend attentif à sa nature d’être conscient, lorsqu’on se replie en soi-même, on est poussé par un désir de la vérité et du bien qui s’enracine au plus profond de soi : on devient philosophe, puisque philosophie signifie à l’origine et l’amour ou le désir de la sagesse.

La sagesse : un savoir pratique, portant sur l’existence, la conduite de la vie, la hiérarchie des devoirs : comment vivre et se comporter ?

Amour ; désir (quête passionnée) : l’amour ou le désir engagent l’être tout entier : on aime ou on désire de tout son être. En outre le désir suppose l’état de frustration du manque : si nous désirons la sagesse, c’est que nous en sommes frustrés, c’est il nous tient plus que tout à cœur de posséder la sagesse.

 

Mais sur quoi va porter l’interrogation philosophique ? A quoi pensent les philosophes ?

 

2. Programme de la philosophie

 

Au fond tout ce qui existe est au programme de la philosophie, mais on peut diviser l’interrogation philosophique dans cinq directions principales :

 

  • Un questionnement de type métaphysique : autour de la raison d’être de l’être : pourquoi y a-t-il un univers, pourquoi j’existe, l’existence a-t-elle un sens, à quoi bon vivre ? etc.

 

  • Un questionnement de type morale ou éthique (qui engage la conduite, le comportement) : autour de la vie bonne en soi (de la vie vertueuse) ou de la plus haute des valeurs : comment faut-il vivre ? Quelle est la valeur morale suprême ?

 

  • Un questionnement de type politique : quelle est la forme idéale de l’organisation de la société (la société bonne en soi, ce que Platon nomme « Callipolis »).

 

  • Un questionnement de type épistémologique : Que pouvons-nous savoir ? Y a-t-il une vérité ? L’homme est-il objet de science ? Les sciences humaines sont-elles des sciences ? Une connaissance du vivant est-elle possible ?

 

  • Un questionnement de type esthétique : Le beau est-il objectif ou subjectif ? Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? A quoi bon l’art ?

 

3. Qu’est-ce qu’être un philosophe ?

ETUDE D’UN EXTRAIT DE L’APOLOGIE DE SOCRATE DE PLATON : Comment l’attitude de Socrate permet-elle de caractériser le philosophe et la philosophie ?

 

[Préambule : un exemple de démarche socratique : qu’est-ce que la liberté ?

De l’avis général c’est le pouvoir faire tout ce qu’on veut ou encore l’absence de toute règle : faire ce qu’on veut (où on veut et avec qui on veut). Dans l’esprit des contemporains on affirme sa liberté dans la capacité à transgresser les interdits.

Problème : que veut l’alcoolique lorsqu’il a de l’argent, le jaloux s’il est costaud ? D’autre part, l’impératif de la transgression est d’époque, il correspond à un « air du temps » commandé par le marketing. D’où cet étonnant paradoxe : de nos jours beaucoup se croient les plus libres lorsqu’ils sont les plus soumis, les plus conformes aux attentes de la société de consommation.

Donc il faut prendre conscience que la définition est fausse, que nous ignorons ce qu'est la liberté... Il faut alors réfléchir pour savoir ce qu’elle est vraiment.]

 

LE TEXTE

(Socrate ou l’invention d’une attitude dans l’existence)

 

Platon, Apologie de Socrate

- Cela étant, quelqu'un de vous dira peut-être: "Mais alors, Socrate, quelle affaire est-ce donc que la tienne? D'où sont venues ces calomnies répandues contre toi? Tu prétends que tu ne fais rien de plus extraordinaire que les autres; mais tu ne serais sûrement pas l'objet de tant de bruits et de racontars, si tu ne faisais pas autre chose que les autres. Dis-nous donc ce qui en est, afin que nous ne te jugions pas à la légère./ " Cette objection me paraît juste, et je vais essayer de vous expliquer d'où me sont venues cette notoriété et ces calomnies. Écoutez donc. Peut-être quelques-uns d'entre vous s'imagineront-ils que je plaisante; pourtant, soyez sûrs que je ne vous dirai que la vérité. La réputation qu'on m'a faite ne vient pas d'autre chose que d'une certaine sagesse qui est en moi. Quelle est cette sagesse? C'est peut-être une sagesse purement humaine. Cette sagesse-là, il se peut que je la possède effectivement, tandis que ceux qui parlaient tout à l'heure en ont une qui est sans doute plus qu'humaine; sinon, je ne sais qu'en dire; car moi, je ne la connais pas et qui dit le contraire est un menteur et le dit pour me dénigrer.

Maintenant, Athéniens, n'allez pas murmurer, même si vous trouvez que je parle de moi trop avantageusement. Car le propos que je vais redire n'est pas de moi; mais celui auquel il faut le rapporter mérite votre confiance. Pour témoigner de ma sagesse, je produirai le dieu de Delphes, qui vous dira si j'en ai une et ce qu'elle est. Vous connaissez sans doute Khairéphon. C'était mon camarade d'enfance et un ami du peuple, qui partagea votre récent exil et revint avec vous. Vous savez aussi quel homme c'était que Khairéphon et combien il était ardent dans tout ce qu'il entreprenait. Or, un jour qu'il était allé à Delphes, il osa poser à l'oracle la question que voici - je vous en prie encore une fois, juges, n'allez pas vous récrier -, il demanda, dis-je, s'il y avait au monde un homme plus sage que moi. Or la pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Et cette réponse, son frère, qui est ici, l'attestera devant vous, puisque Khairéphon est mort.

- Considérez maintenant pourquoi je vous en parle. C'est que j'ai à vous expliquer l'origine de la calomnie dont je suis victime. Lorsque j'eus appris cette réponse de l'oracle, je me suis mis à réfléchir en moi-même. "Que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles? Car moi, je n'ai conscience d'être sage en quoi que ce soit, petite ou grande chose. Que veut-il donc dire, quand il affirme que je suis le plus sage? Car il ne ment certainement pas; cela ne lui est pas permis." Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m'en éclaircir de la façon suivante. Je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l'oracle et lui déclarer: "Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as proclamé le plus sage." J'examinai donc cet homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom, mais c'était un de nos hommes d'État, qui, à l'épreuve, me fit l'impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et plusieurs assistants. Tout m'en allant, je me disais en moi-même: "Je suis plus sage que cet homme-là. Il se peut qu'aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui croit savoir quelque chose, alors qu'il ne sait rien, tandis que moi, si je n'ai aucun savoir, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir." Après celui-là, j'en allai trouver un autre, un de ceux qui passaient pour être plus sages encore que le premier, et mon impression fut la même, et ici encore je me fis des ennemis de lui et de beaucoup d'autres.

- Ce sont ces enquêtes, Athéniens, qui ont soulevé contre moi tant de haines si amères et si redoutables, et c'est de ces haines que sont venues tant de calomnies et cette renommée de sage qu'on m'a faite; car ceux qui m'entendent s'imaginent toujours que je sais les choses sur lesquelles je démasque l'ignorance des autres. Mais il y a bien des chances, juges, que le dieu soit réellement sage et que par cet oracle il veuille dire que la sagesse humaine n'est pas grand-chose ou même qu'elle n'est rien. Et s'il a nommé Socrate, il semble bien qu'il ne s'est servi de mon nom que pour me prendre comme exemple. C'est comme s'il disait: "Le plus sage d'entre vous, hommes, c'est celui qui a reconnu comme Socrate que sa sagesse n'est rien." Voilà pourquoi aujourd'hui encore je vais partout, enquêtant et questionnant tous ceux des citoyens et des étrangers qui me paraissent sages; et, quand je découvre qu'ils ne le sont pas, je me fais le champion du dieu, en leur démontrant qu'ils ne sont pas sages. Ainsi occupé, je n'ai jamais eu le loisir de m'intéresser sérieusement aux affaires de la ville ni aux miennes, et je vis dans une pauvreté extrême, parce que je suis au service du dieu.»

 

ETUDE DU TEXTE

Socrate répond à ses juges ; Mélétos, Anytos, Lycon sont ses accusateurs; ils l’accusent d’impiété et de corruption de la jeunesse ; des citoyens tirés au sort vont voter sur la culpabilité ou l’innocence, puis sur la peine éventuelle à infliger à Socrate.

Socrate incarne le philosophe. On aperçoit deux dimensions dans son attitude : une attitude intellectuelle et une attitude morale.

 

UNE ATTITUDE INTELLECTUELLE

 

On la comprend à partir de la relation entre Socrate et l’homme politique.

 

a. Socrate amène l’homme politique à reconnaître son ignorance (plus grave encore avec le poète) : il ne sait pas ce qu’il prétend savoir. Ce qu’il prenait pour un savoir, ce qu’il croyait la vérité n’est en fait qu’une opinion, une simple croyance. Socrate a l’inverse a conscience de son ignorance : il ne confond pas croire et savoir, opinion et vérité.

b. Socrate questionne l’interlocuteur ; il met en doute son propos. Il refuse de le croire en raison de son statut, de son influence, de son prestige, de son pouvoir. Ce faisant il montre l’exemple de celui qui pense par soi-même cherche à former son jugement à l’aide des seules ressources de la raison, de l’intellect. De façon moderne on dirait qu’il faire preuve d’esprit critique. (Alain : « «Penser c’est dire non »)

 

L’attitude intellectuelle de Socrate consiste à faire la différence entre vérité et opinion, entre savoir quelque chose et croire quelque chose ; donc à s’efforcer de penser par soi-même, cultiver l’autonomie du jugement.

 

L’opinion : Avis personnel et doxa (ce qui est tenu pour évident, ce qui est admis) qui ne sont que des forme de croyance : incertitude dans les deux cas.

Croire : tenir pour vrai. Forme et degrés : Opinion, conviction et foi (laïque et religieuse).

Faute intellectuelle majeure et courante : confondre l’opinion et le savoir, croire que l’opinion est un savoir, qu’elle peut être vraie (Gaston Bachelard : «L’opinion a toujours tort. »).

La vérité : connaissance de ce qui est ; ou : représentation exacte et certaine de la réalité. La certitude intellectuelle est fondée sur le raisonnement : on doit rendre raison de ce qui est, le démontrer ou le prouver.

Penser par soi-même : on se replie en soi, on met à l’écart tout ce qui peut troubler le jugement : les émotions (peur, désir de plaire, de se conformer) les intérêts, les habitudes éducatives et culturelles. Ne reste plus que soi et l’objet de la réflexion. C’est dans ce face-à-face du sujet qui pense et de l’objet étudié que la vérité peut prendre naissance. On considère les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, telles qu’elles apparaissent à la raison. Lorsqu’on pense par soi-même la raison devient le seul critère de la vérité : Vrai : ce qui est conforme à la raison.

La raison (ou lumière naturelle, par opposition à la lumière surnaturelle) : lorsqu’on pense par soi-même la formation de notre jugement ne dépend pas d’une autorité externe : que ce soit la révélation, la tradition, l’idéologie d’un groupe quelconque. L’individu pensant devient le garant et le gardien de la vérité. Désacralisation de la vérité. La vérité et le bien sont sacrés, mais ils ne résident pas dans le sacré !

 

UNE ATTITUDE MORALE

Socrate réunit en sa personne un ensemble de qualités morales : le courage, d’affronter les puissants, d’accepter la sentence de mort (cf. l’épisode du Criton) ; l’honnêteté (il reconnaît son ignorance, fait part de ses réserves à son interlocuteur) ; le désintéressement (il a négligé les titres, les honneurs, les affaires) ; la dignité, inséparable de la liberté (il ne veut céder sur ce qui nous rend homme, sur ce qui fait, moralement parlant, l’humanité de l’homme).

Mais l’essentiel, qui forme l’éthique du philosophe, consiste à faire de la pensée le principe de la vie, à mettre la vie en accord avec la pensée.

***

Conclusion : L’exemple de Socrate montre que philosopher c’est s’efforcer de répondre en pensant par soi-même aux questions que l’homme parce qu’il est un être conscient et à vivre en accord avec ces réponses. C’est mettre son existence d’être pensant en accord avec son essence d’être pensant.

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