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EXPLICATION D'UN TEXTE DE FREUD SUR LES IDEES RELIGIEUSES

                                                  

 

 

FREUD (1856-1939) L’avenir d’une illusion (1927) :

 

"Les idées religieuses sont des dogmes[1], des assertions[2] touchant des faits (…) qui exigent de notre part un acte de foi. (…). Credo quia absurdum[3]. Cela revient à dire que les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; qu’elles sont au-dessus de la raison ; qu’il faut sentir intérieurement leur vérité ; que point n’est nécessaire de les comprendre. Seulement ce Credo[4] n’est intéressant qu’à titre de confession individuelle ; en tant que décret[5], il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n’est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n’est pas d’instance[6] au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d’un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n’arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu’ils se servent du don qu’ils possèdent, de la raison, mais on ne peut pas établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n’existe que chez un très petit nombre d’entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez, au cours d’une extase[7] qui s’est emparée de tout votre être, acquis l’inébranlable conviction de la vérité réelle des doctrines religieuses ?"


[1] Article de foi, affirmation fondatrice qui exige d’être admise.

[2] Des affirmations.

[3] Je crois parce que c’est absurde, ou en dépit de l’absurde.

[4] Ici au sens des dogmes de base d’une religion. Exemple : le crédo catholique.

[5] Décision définissant une obligation pour tous.

[6] Autorité ayant un pouvoir de décision.

[7] Une expérience mystique. Par exemple la nuit d’extase de Pascal du 23 novembre 1653.

 

****

Nietzsche disait que « les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les opinions ». On trouve un large écho à cette idée au fil de cet extrait de L’avenir d’une illusion publié en 1927 dans lequel Freud se demande si les croyants peuvent faire de leur foi un argument prouvant la vérité des idées religieuses qu’ils professent.

La foi religieuse est la certitude intime de l’existence de Dieu et de la vérité des dogmes religieux. C’est elle que le croyant invoque finalement lorsqu’il se justifie, puisque, comme l’avait déjà remarqué Pascal, aucune preuve rationnelle de l’existence de Dieu ne peut être produite.

Mais la foi peut-elle être un argument convaincant?

Freud le conteste au nom des exigences de la raison. Quelles sont alors les limites argumentatives de la foi pour ce philosophe ?

Toutefois en identifiant vérité et rationalité Freud ne néglige-t-il pas le registre des vérités du « cœur » dont Pascal a montré qu’elles ne dépendaient pas du raisonnement ?

Mais la foi fait-elle partie de cette catégorie de vérités ?

*

Freud commence par préciser ce que sont les idées religieuses : des « dogmes, des assertions touchant des faits qui exigent de notre part un acte de foi ». Un dogme est une affirmation exigeant l’adhésion complète du croyant indépendamment de toute discussion, ce qui en fait une affirmation fondatrice et de caractère sacré. De fait, les religions ont toutes pour fondement des affirmations qui exigent la confiance et l’obéissance absolues du croyant, même s’il s’agit de faits extraordinaires ou contraires aux lois de la nature. On peut penser au dogme de la résurrection de Jésus ou à celui de la virginité de Marie dans la religion chrétienne ce qu’il est impossible d’admettre sinon par « un acte de foi » : par une attitude paradoxale d’adhésion à ces idées en dépit de leur irrationalité. C’est ce que résume très bien la formule théologique latine citée par Freud qui exprime l’essence de la foi religieuse : « je crois parce que c’est absurde », c’est-à-dire littéralement sans raison ou en dépit de toute raison. La foi serait en effet inutile si les croyants avaient la certitude objective de l’existence de Dieu ou de la réalité de la Résurrection.

Le discours religieux obéit donc à une logique particulière que Freud décrit minutieusement. On peut la résumer à sa prétention d’indépendance à l’égard de la raison.

Faire usage de sa raison c’est faire preuve d’esprit critique et chercher à comprendre en pensant par soi-même; c’est aussi faire de la preuve ou de la démonstration la condition de la vérité de ce qu’on pense. Telles sont en effet « les exigences de la raison ». Or c’est précisément ce que les idées religieuses ignorent par principe, puisqu’elles revendiquent pour elles un statut de vérité reposant sur le sentiment et n’exigeant aucune démarche intellectuelle : une idée religieuse pourra donc être incompréhensible au croyant, elle n’en sera pas moins indiscutablement vraie pour lui au titre de la foi qu’il a en elle.

En faisant référence au sentiment comme critère de vérité des idées religieuses, Freud fait clairement allusion à la doctrine de Pascal.

Pascal, dans ses Pensées, distinguait les vérités de la raison –celles de la science- des vérités du cœur dont la foi religieuse relèverait. Si la vérité des premières s’établit par l’intermédiaire d’un raisonnement, celle des secondes –que je sache que je suis ou qu’il y a un monde réel autour de moi par exemple- repose sur l’immédiateté d’un sentiment de vérité, d’une intuition vécue de la réalité de la chose. Cette analyse incontestable démontre que la raison a des limites, ce dont Pascal tire parti dans un but apologétique en en déduisant que les limites de la raison sont les raisons de la foi.

Mais cette prétention à ignorer la raison peut-elle être légitime ?

*

Freud le refuse en démontrant que la foi ne peut pas être un argument probant c’est-à-dire de nature telle qu’un esprit objectif doivent nécessairement l’admettre.

L’auteur reconnaît à la foi une valeur de « confession individuelle », c’est-à-dire d’éclairage d’un aspect de la personnalité de l’individu ou de la condition humaine ; il lui refuse en revanche le statut d’un fait pouvant conduire les autres à partager les représentations qui lui sont associées : si on raconte à autrui une expérience personnelle extraordinaire, on peut s’attendre à susciter son intérêt, mais on ne peut pas attendre ou exiger qu’il en tire des conclusions identiques aux nôtres.

La foi est d’autant moins un argument qu’elle aura toujours un caractère arbitraire qui la rend illogique. Il existe en effet un grand nombre de religions qui sont toutes fondées sur le même principe de l’inexplicabilité de la foi. Dans ce cas pourquoi vouloir faire partager cette religion plutôt qu’une autre ? Pourquoi pas toutes ? Rien ne saurait le justifier logiquement. L’adhésion du croyant relève donc de l’arbitraire de sa conviction, à la différence de l’argument authentique qui oblige logiquement tous ceux qui l’examinent à partager une représentation commune. La foi est particulière et subjective, l’argument lui doit être universel et objectif.

Voilà ce qui amène Freud à affirmer fortement « qu’il n’est pas d’instance au-dessus de la raison ». Ce qui indique clairement que la raison est pour lui la seule autorité pouvant décider de la recevabilité d’un argument ou d’un discours ; et qu’elle est donc la seule norme du vrai. La pensée de Freud est donc rationaliste. Elle se fonde sur une conscience très nette de ce que parler veut dire, à savoir s’adresser à autrui en sollicitant implicitement son approbation, avec la volonté de partager une même représentation ; ce qu’il est impossible d’attendre dans le cas d’un discours reposant sur un « événement rare et singulier ». L’argument de la foi trahit la logique de la communication du discours ; il est donc sans valeur.  

Freud tire de ses analyses une conséquence pratique : la raison est présente en chaque homme, il existe donc pour toute l’humanité un devoir d’en faire usage, c’est-à-dire de penser par soi-même conformément aux conditions d’obtention de la vérité ; à l’inverse, puisque la foi est singulière, il n’existe aucune obligation de donner crédit au discours religieux, et même il n’existe à proprement parler aucun devoir religieux : l’homme n’a d’obligation qu’à l’égard du « don qu’il possède, de la raison », il n’en a pas à l’égard de la foi ressentie par certains. L’athéisme de Freud, qui transparait ici nettement, est la conséquence pratique et logique de son rationalisme.

L’analyse de la nature et de la logique des idées religieuses permet donc à Freud de démontrer que personne ne peut faire argument de sa foi. Mais la foi, rétorquerait Pascal, n’est pas un raisonnement ; c’est un vécu qui a parfois pour origine une expérience bouleversante qui transforme la vie et la pensée du croyant. Ne faut-il pas chercher à donner un sens aux expériences singulières qui peuvent être à l’origine de la foi?

*

Freud ne nie pas la réalité de ces expériences. Il connait manifestement la tradition extatique qui parcourt l’histoire de la religion et fait clairement allusion à la nuit d’extase qu’à connue Pascal le 23 novembre 1653 durant laquelle ce philosophe s’est senti transporté hors de lui-même et mis en présence de Dieu. Mais là encore Freud rappelle la limite argumentative de ce genre de fait, qui relève d’expériences non seulement singulières mais aussi totalement extraordinaires - ce qui d’ailleurs pourrait les rendre douteuses d’un point de vue psychopathologique- : ces expériences n’ont aucune valeur probante pour ceux qui ne les ont pas vécues ; bien au contraire, elles sont plutôt de nature à provoquer le scepticisme de ceux à qui on les relate. En aucun cas elles ne peuvent plaider en faveur de la vérité des idées religieuses.

*

Nous nous étions donc demandé si la foi pouvait être un argument recevable, prouvant la vérité des doctrines religieuses. Nous savons maintenant que pour Freud ce n'est pas le cas, que seule la rationalité d’un discours garantit de sa légitimité. L’auteur a en effet montré que les idées religieuses n’étaient pas universellement communicables, à l’inverse des arguments rationnels ; et que les expériences à l’origine de la foi n’avait pas de valeur pour celui qui ne l’éprouvait pas. Dès lors s’il existe bien des vérités intuitives relèvant pas du raisonnement, c’est de manière abusive que la foi religieuse prétend en faire partie.

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