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SPINOZA, Traité théologico-politique, XV

 

« Il est vrai sans doute qu’on doit expliquer l’Ecriture par l’Ecriture aussi longtemps qu’on peine à découvrir le sens des textes et la pensée des Prophètes, mais une fois que nous avons enfin trouvé le vrai sens, il faut user nécessairement de jugement et de la Raison pour donner à cette pensée notre assentiment. Que si la Raison, en dépit de ses réclamations contre l’Ecriture, doit cependant lui être entièrement soumise, je le demande, devons-nous faire cette soumission parce que nous avons une raison, ou sans raison et en aveugles? Si c’est sans raison, nous agissons comme des insensés et sans jugement; si c’est avec une raison, c’est donc par le seul commandement de la Raison, que nous adhérons à l’Ecriture, et donc si elle contredisait à la Raison, nous n’y adhérerions pas. Et, je le demande encore, qui peut adhérer par la pensée à une croyance alors que la raison réclame? Qu’est-ce, en effet, que nier quelque chose dans sa pensée, sinon satisfaire à une réclamation de la Raison? Je ne peux donc assez m’étonner que l’on veuille soumettre la Raison, ce plus grand des dons, cette lumière divine, à la lettre morte que la malice humaine a pu falsifier, que l’on puisse croire qu’il n’y a pas crime à parler indignement contre la Raison, cette charte attestant vraiment la parole de Dieu, à la prétendre corrompue, aveugle et perdue, alors qu’ayant fait une idole de ce qui n’est que la lettre et l’image de la parole divine, on tiendrait pour le pire des crimes une supposition semblable à son égard.”

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut –et il suffit- que l’explication rendre compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

CORRECTION DE L’EXPLICATION DE TEXTE 1

Dans cet extrait de son œuvre Traité théologico-politique publié de manière anonyme en 1670 Spinoza examine le problème suivant : lorsqu’il y a un désaccord entre ce qui est écrit dans la Bible et ce que la Raison nous montre, qui devons-nous suivre ? Le Texte, au motif qu’il serait sacré, ou la Raison, qui nous permet de penser par nous-mêmes et de forger notre propre jugement ?

L’auteur soutient qu’il serait insensé et qu’il est de toutes façons impossible d’aller contre la Raison ; et qu’en conséquence si le Texte contredit la Raison, le Texte a tort et la Raison dit vrai.

Comment l’auteur établit-il cette position ? A-t-il raison d’accorder une telle importance à la Raison ?

*

La Bible est un texte long et souvent complexe. On ne peut pas la comprendre sans l’étudier de manière approfondie. C’est pourquoi l’auteur admet volontiers que lorsqu’un passage des Ecritures est difficile à comprendre il faut chercher dans les Ecritures elles-mêmes les éléments qui permettront de saisir ce que l’auteur a voulu dire. On cherchera donc dans d’autres passages des éléments d’éclaircissement de celui que nous étudions. Dans un premier temps il faut donc suivre le Texte à la lettre, c’est le Texte qui commande notre compréhension. C’est ce que l’auteur appelle « expliquer l’Ecriture par l’Ecriture ». Mais il ajoute immédiatement que dès que le sens est compris, il est impératif de faire usage de « jugement et de la Raison pour donner à cette pensée notre assentiment » : ce qui revient à dire que le sens du texte étant compris, il faut y réfléchir par soi-même et respecter des exigences de cohérence logique et matérielle. C’est d’ailleurs seulement grâce à cet examen critique que nous pourrons ou non adhérer à ce que dit La Bible c’est-à-dire faire preuve d’une foi authentique. Donner « son assentiment » c’est en effet dire « oui » à une idée. Cela ne peut être sincère que si rien ne vient heurter notre conscience et notre Raison.

L’auteur refuse donc qu’on donne raison par principe à la Bible. Au contraire il laisse entendre que la Bible n’est pas vraie partout et en tous points et qu’on ne peut pas en faire une lecture littérale.  

*

Cette thèse est cruciale. Elle est aussi périlleuse. C’est pourquoi Spinoza s’attache à la démontrer de manière très rigoureuse et dans un esprit dialectique comme le ferait Socrate. La dialectique socratique, à l’origine de la pratique philosophique, consistait à faire de l’accord intellectuel de l’interlocuteur le critère de la vérité du propos qui s’échangeait. Spinoza se propose donc de considérer l’hypothèse qu’il rejette en interpellant le lecteur ou ceux qui la soutiennent, à savoir que la Raison doit toujours s’incliner devant la Bible, que la Bible dit toujours vrai par principe. A cet égard dit l’auteur il n’y a que deux attitudes : adhérer aveuglément à ce que disent les Ecritures ou avoir des motifs d’y adhérer. La première attitude, celle de ceux qu’on nommerait aujourd’hui « fondamentalistes », est insoutenable puisqu’elle oblige à agir comme un être privé de jugement et de raison, ce que justement les hommes ne sont pas. Aucun être sensé ne peut donc cautionner cette attitude. On doit même aller jusqu’à dire que puisque tous les hommes sont doués de conscience et de Raison, on ne peut prétendre adhérer sans raison à la Bible ou à tout autre texte sans mensonge ou mauvaise foi. Seule la seconde attitude est donc tenable. Elle consiste à avoir un motif valable de faire sien ce que dit la Bible. Mais dans ce cas fait remarquer finement l’auteur, si nous avions des raisons solides de le refuser, nous ne le ferions pas nôtre. Ce qui revient à dire, et c’est l’objet de son imparable démonstration, que seule la Raison peut commander l’adhésion ou le rejet d’un texte, fut-il sacré ! La Raison ne saurait donc être soumise par principe au Texte ; c’est au contraire le Texte qui devra se soumettre à l’examen critique de la Raison. A ce titre les Ecritures sont un discours comme un autre qui doit se soumettre aux critères généraux de la vérité du discours : la cohérence logique et la possibilité matérielle de ce qu’il énonce.

S’il fallait encore en convaincre, l’auteur lance un défi à quiconque se croit en droit de penser à l’encontre de la Raison : « je le demande encore, qui peut adhérer par la pensée à une croyance alors que la Raison réclame. » Ici la manière est véritablement Socratique : qui peut en effet concevoir et affirmer sincèrement ce qu’il sait absurde ou contradictoire ? Par exemple qu’il existe un plus grand des nombres ou que les femmes sont naturellement inférieures aux hommes ? C’est impossible dit l’auteur – et implicitement : reconnais-le !- puisque penser ce n’est rien d’autre qu’affirmer ou nier ce que la Raison nous fait reconnaître être vrai ou faux.

L’usage du jugement et de la Raison, en bref l’activité de la pensée, est donc la condition de la sincérité de l’adhésion à une idée quelconque, toute autre attitude étant impossible ou mensongère. C’est pourquoi on sent nettement vibrer la colère de Spinoza dans ses derniers propos à l’encontre de ceux qui refusent ou feignent de refuser ces évidences élémentaires.

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Certes l’auteur s’exprime sobrement, par litote (« je ne peux donc assez m’étonner »), mais les mots qu’il emploie expriment la plus vive indignation à l’égard du discrédit que subit la Raison par ceux qui sacralisent la Bible. Cette inversion des valeurs est pour l’auteur intolérable, criminelle même. Car le texte n’est pas certain ; il a été transmis par des hommes, toujours faillibles, recopié de multiples fois. Rien ne garantit sa fidélité à l’égard de la parole des prophètes d’où il tire son origine. Il n’en est plus que « la lettre morte que la malice humaine a pu falsifier » : Des erreurs voire des malveillances ont pu l’altérer. Il est donc absurde de le sacraliser au détriment de la Raison, qui est le bien le plus précieux des hommes et même selon l’auteur la seule parole authentiquement sacrée.  Spinoza voit en effet dans la Raison la « lumière divine » : elle est ce qui nous éclaire, nous permet de connaitre la vérité; il lui attribue le privilège d’exprimer « la parole même de Dieu », ce qui signifie que pour lui la parole et les volontés de Dieu s’expriment dans les sciences et la philosophie, qui sont des produits de la Raison. D’où l’injustice suprême que constitue le fait de dénigrer la Raison dans les termes les plus dégradant (« corrompue, aveugle et perdue) tout en considérant qu’il est criminel de discuter le texte. Alors que le véritable sacrilège consiste au contraire à discréditer la Raison et à refuser toute critique de ce qui n’est qu’un texte écrit et transmis par des hommes !

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Nous nous étions demandé si lors d’un désaccord entre la Bible et la Raison nous devions donner raison à la Bible ou à la Raison. Nous savons maintenant qu’il est impossible d’exiger que la Raison soit soumise à La Bible. Spinoza a en effet démontré qu’en cette matière comme en toutes autres il est nécessaire de penser par soi-même et de faire usage de la Raison. Et que la faute voire le crime consiste à sacraliser le texte de La Bible, qui est douteux, au détriment de la Raison qui exprime la parole même de Dieu.

 

Tag(s) : #EXPLICATION

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