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On se représente couramment la nature comme l’ensemble des êtres vivants dans leur milieu d’origine. Sous cet angle il est clair qu’un grand nombre de nos activités détruisent la nature. Mais la nature est aussi l’ensemble de ce qui existe sans être l’œuvre de l’homme, l’univers originel et ses lois de fonctionnements pourrait-on dire. Dans cette perspective l’idée d’un pouvoir d’anéantir la nature semble perdre de son évidence. On doit donc se demander si la crainte que l’homme puisse un jour anéantir la nature est ou non fondée. Et puisque la technique est ce qui donne à l’homme son pouvoir sur la nature, notre question doit se ramener à une interrogation sur la nature et l'étendue de ce pouvoir : est-il tel que l'hypothèse d’une destruction totale de la nature est crédible? Quels sont donc les arguments semblant légitimer cette crainte ? Est-ce que la technique, par son emploi ou par essence, menace vraiment la nature? Si tel n'est pas le cas d’où vient une opinion si communément répandue?

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Les craintes relatives à la destruction de la nature sont largement présentes dans les préoccupations des hommes d’aujourd’hui. Qu’on pense aux inquiétudes liées au climat, à la généralisation de la pollution et de la surexploitation des ressources ou aux inquiétudes liées au développement des techniques elles-mêmes, en particulier dans le domaine des biotechnologies.

La crainte d'une destruction de la nature semble donc étayée sur un réseau d’arguments solides qui sont soit de fait soit de principe : sur le plan des faits chacun peut constater la disparition massive d'espèces animales et végétales liée à la colonisation croissante de l'espace physique par les activités humaines. Sur le plan des principes il faut bien admettre que le développement technique repose sur une manière de penser qui engendre une artificialisation croissante de la nature et de sa représentation. Dans la pensée technique en effet tous les éléments de la nature sont considérés comme des moyens au service des fins humaines ; un animal, une forêt ou un cours d’eau n’existent pas en tant que tels mais comme des facteurs à l’intérieur d’un calcul visant à contrôler ou exploiter méthodiquement la nature au profit de l’homme. Cette manière de penser a été parfaitement formulée par Descartes, au XVII° siècle lorsqu’il envisageait les conséquences pratiques de la science moderne. Descartes avait compris que ces sciences permettraient à l’homme “de se rendre comme maître et possesseur de la Nature” (Discours de la méthode, VI) ce qui ouvre une perspective dans laquelle la nature un objet dont va disposer comme il l’entend. On conçoit alors aisément que l'extension de la technosphère engendrée par les activités productrices humaines mette à terme en péril l'existence de la biosphère dont l’homme est primitivement issu. La crise environnementale que nous connaissons trouve ici l’un de ses fondements.

Il est donc indéniable que l’activité humaine cause nombre de destructions dans la nature et que l’illimitation du développement technique peut donner crédit à  l'hypothèse de son anéantissement complet. Cependant, avec ce discours, n’avons-nous pas confondu la nature avec l’environnement ?  D’autre part avons-nous raison de penser spontanément que la technique est contraire à la nature ?

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En effet lorsque nous considérons le phénomène physico-chimique de l’oxydation des métaux –celui qui engendre la rouille du fer par exemple- nous le qualifions de naturel puisqu’il se produit de lui-même, sans intervention humaine. Dans le même ordre d’idée, si les centrales nucléaires n’existent pas naturellement, le phénomène de fission de l'atome qu’elles exploitent pour produire l’énergie primaire de la centrale est bien un phénomène naturel, celui de la radioactivité de certains éléments présents dans le sol de notre planète (l’uranium). Allons plus loin : ce qui est vrai de la matière inerte l’est aussi pour les phénomènes vivants : un sol permettra la croissance des végétaux si des réactions biochimiques peuvent s’y dérouler ; un animal pourra vivre parce que son estomac sera capable de décomposer physiquement et chimiquement les nourritures qu’il contient etc. C’est la raison pour laquelle on regroupe sous la dénomination de sciences de la nature la physique et la chimie aussi bien que la biologie : parce qu’elles étudient les causes internes donc naturelles des phénomènes quels qu’ils soient.

Tous ces exemples mettent en lumière une erreur extrêmement banale et préjudiciable à la réflexion. Celle qui confond l’idée de « nature » et celle d’ « environnement ». Suivant la perspective retenue, la nature est soit un être soit un principe. Comme être il s’agit de l’ensemble de ce qui existe abstraction faite de ce que l’homme a produit. Comme principe la nature désigne ce qui détermine la manière d’être d’un être, qu’il s’agisse d’un être vivant ou d’un objet quelconque. L’eau par exemple se transforme en vapeur lorsqu’elle est chauffée et se solidifie lorsqu’on la refroidit suffisamment etc : l’eau se comporte d’une manière propre et déterminée selon la variation des conditions naturelles qu’elle rencontre. La nature ne se limite donc pas à ce qui est vivant, ni à ce qui nous environne ou constitue les conditions de notre vie et de notre confort : les conditions qui règnent sur Vénus ou Pluton sont naturelles mais elles excluent toute possibilité de vie, même si elles sont naturelles ; s’il nous faut préserver notre environnement pour vivre de manière satisfaisante, la nature elle-même ne peut pas être durablement affecté par les dégâts que nous y causons. Parler d’environnement (d’ « environ / nement ») c’est en effet se référer à une représentation anthropocentrée dans laquelle la nature tout entière a été naïvement envisagée et réduite à partir du point central de l’homme et de ses besoins. Or le lion est lui même au centre d’un monde de perception et de besoin, et ce n’est pas le notre ; de même que la mouche, le calamar, la baleine, les bactéries etc. Bref il y a autant d’environnements qu’il y a d’êtres vivants dans leur milieu. C'est par exemple une source d'eau brûlante et soufrée pour certaines bactéries, ou l'intestin d'un animal pour certains parasites. Ainsi lorsque nous parlons de destruction de la nature nous ne parlons en réalité que de la destruction des conditions de la vie des hommes et de certaines espèces animales. Rien ne semble pouvoir détruire les bactéries par exemple, qui étaient là au début et seront encore là dans des milliards d'années. Et les cafards et les rats ont trouvé avec les villes humaines d'extraordinaires biotopes où s'épanouir.

Ainsi si l’inconscience de nos modes de vie et de production rendaient impossible le maintient de notre espèces, voire de la quasi-totalité des espèces sur cette planète, cela n’affecterait pas la nature, ni sur la toute petite planète terre que nous habitons –qui a déjà connu naturellement quatre extinctions massives de la vie ; ni a fortiori dans l’immensité irreprésentable de l’univers dont les lois de fonctionnement poursuivraient leur cours habituel, jusqu’à très vraisemblablement engendrer à nouveau la vie ici où là et dans des formes inouïes et inimaginables.   

Considérons d’autre part un objet fabriqué comme un stylo feutre. C’est un objet artificiel qu’il a pour origine le travail et les compétences techniques de l’homme. Mais comme tout objet artificiel, il est en même temps naturel, puisqu’il faut pour le fabriquer exploiter une matière première et des processus spontanés. Ainsi une technique, aussi élaborée soit elle, reste la mise en œuvre de processus et de potentialités inscrites dans la nature elle-même. Aristote disait déjà dès le IV° siècle avant notre ère que “l’art (tékné) parachève la nature” c'est-à-dire que la technique humaine conduit à exploite des possibilités contenues dans la nature : comme la statue est "en puissance" dans le marbre que taillera le sculpteur, la thérapie génique ainsi que toute l'ingénierie du vivant que permettent les techniques génétiques sont "en puissance" dans la cellule. Pour fabriquer un médicament aussi banal et utile que l’aspirine, il faut tirer partie de processus naturels (hydrolyse) et de propriétés naturelles (sensibilité des neurorécepteurs de la douleur à l'acide salicylique). Il apparaît donc finalement que tout ce qui est techniquement réalisable est naturel; et donc qu’aucune technique ne n’est une transgression de la nature ou contre-nature, pas plus que les pratiques sociales inédites qu'elles engendrent : les possibilités des techniques humaines sont des virtualités présentes dès l'origine dans la nature, et la puissance technique n’est que le dévoilement de la puissance de la nature même.

Nous savons maintenant par l’ensemble de ces raisons que l’idée d’une destruction de la nature par l’homme est fausse. Et aussi, accessoirement, que les problèmes engendrées par l’usage des techniques et les transformations que nous opérons dans notre environnement sont à penser dans une toute autre perspective. Il nous reste dès lors à comprendre pourquoi cette croyance dans le caractère néfaste de la technique est si populaire.

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 Beaucoup pensent que la technique détruit la nature parce qu'ils se font de la nature une conception de type religieuse dont l'expression philosophique est la croyance finaliste. On peut la résumer par la formule qui dit que "la nature fait bien les choses" ou "qu'elle ne fait rien en vain". Dès qu’on forme cette croyance, on en vient logiquement à penser ce que l’homme produit comme une perturbation d'un ordre naturel préexistant, originel et donc sacralisé. On pense la technique comme une dénaturation de la nature ou de l'homme. Or dire que la nature fait bien les choses est bien évidemment faux puisqu’elle est la source de catastrophes, d’épidémies, de monstruosités... La nature n’est en fait ni bonne ni mauvaise, elle ne fait ni bien ni mal les choses, puisqu’elle ne fait rien à proprement parler : la nature est un ensemble de processus sans intention, sans finalité comme le montre très bien la connaissance scientifique de l'évolution. Ajoutons aussi la dimension anthropomorphique qui trouble la conception humaine de la nature : car ce qui est catastrophe pour une espèce (une inondation, une sécheresse) peut être un bienfait pour une autre (les poissons, les bactéries et les virus, les végétaux etc.).

Ensuite de la croyance que la technique est mauvaise par essence. A ce compte l’homme atteint d’un cancer devrait laisser faire la nature et refuser tout soin! A l'analyse la méfiance à l’égard de la technique dévoile sa vraie nature : c'est une crainte superstitieuse dont on trouve trace dans nombre de  mythes. Par exemple dans le  mythe de Prométhée et Epiméthée (Platon, Protagoras) où la technique a pour origine le vol de la puissance divine de produire et d'utiliser le feu. Le mythe explique l'acquisition des techniques par une transgression (un vol dans la demeure des dieux) qui est comme le péché originel de la technique : par l'emploi de ses techniques l'homme est censé briser l’harmonie naturelle et manipuler une puissance qui n'est pas faite pour lui, qu'il n'est pas capable de gouverner (le mythe de Frankenstein est déjà annoncé dans celui de Prométhée). Tout au contraire la paléoanthropologie nous apprend que l’espèce humaine est inséparable de ses techniques : de son outillages, de ses appareillages : l’anthropologie (étude de l’homme) est nécessairement une anthropotechnique (étude de la relation de l’homme à ses techniques) car dès que l'homme s'est mis à systématiser l'emploi des outils il s'est engagé dans une nouvelle voie propre, il s'est arraché à l'immédiateté de l'emprise de la nature.

Cela étant dit nous ne pouvons nier que le développement technique pose des problèmes (illimitation, environnement, problèmes juridiques et éthiques, impérialisme d'un mode de pensée, colonisation de l'existence etc). Mais les solutions ne sont pas dans un absurde retour à la nature, ni dans une invocation des valeurs naturelles. Seulement dans le débat et la décision politique!

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Nous savons maintenant que l’homme n’a pas le pouvoir de détruire la nature et qu’il ne saurait l’obtenir. D’une part parce que la nature ce n’est pas seulement l’environnement, d’autre part parce que le pouvoir que la technique confère à l’homme sur la nature repose sur la mise en œuvre de la nature. L’homme peut certes opérer des destructions dans la nature, ce qui est bien évidemment condamnable, mais il ne peut pas détruire la nature.

Tag(s) : #DISSERTATION

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