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Le devoir est par définition ce qui est exigé ou exigible. Comment pourrions-nous mal agir en accomplissant ce qui a en soi un caractère obligatoire ? Toutefois il existe des situations où l’accomplissement du devoir peut avoir des conséquences préjudiciables, par exemple lorsqu’on confie à quelqu’un une vérité qui peut le blesser. Dans ce cas sommes-nous certains d’avoir bien agi en faisant notre devoir ? Plus généralement devons-nous faire notre devoir par principe, parce qu’il est notre devoir, ou devons-nous faire preuve de prudence et juger de l’opportunité de l’accomplir ?

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L’étymologie du mot devoir exprime l’idée d’un dû, d’une dette ce qui signifie que le devoir est ce que nous devons aux autres et plus généralement à la société. La société est un état d’association, ce qui implique que ses membres sont liés les uns aux autres par un réseau d’obligations réciproques. C'est ce qui forme le socle de la vie sociale. Mon devoir a ainsi pour contrepartie le droit des autres, et réciproquement, le devoir qu’ont les autres est la garantie de mes droits. On voit l’importance du devoir et c’est ce qui explique que l’essentiel de l’éducation consiste pour les adultes à enseigner leurs devoirs aux enfants et à les habituer à les accomplir.  

Le devoir a donc une utilité sociale évidente. Toutefois l'expérience du devoir est avant tout interne et morale. Si nous sommes tenus de nous acquitter de nos devoirs c’est d’abord parce que nous nous sentons intérieurement obligé de le faire : celui qui néglige ses devoirs éprouve de la culpabilité, il a mauvaise conscience ; qui s’en acquitte ressent au contraire le sentiment de bien être moral de celui qui a la conscience en paix. C’est donc parce qu’il est un être conscient que l’homme a des devoirs. En effet la conscience n’a pas qu’une fonction cognitive ou psychologique –de représentation du monde ou de soi- elle a aussi une fonction d’intuition de la valeur morale de sa conduite, ce qu’on nomme « la conscience morale ». C’est pourquoi Rousseau la qualifiait « d’instinct divin » permettant une connaissance « infaillible du Bien et du Mal ». Ainsi la sérénité morale spontanée que nous éprouvons lorsque nous nous sommes acquittés de nos devoirs, ou inversement la culpabilité qu’un sujet peut éprouver à l’égard de manquements qu’il est pourtant seul à connaître, nous incline à penser que nous avons toujours raison de faire notre devoir.

Nous nous sentons donc intérieurement incité à toujours faire notre devoir. Cependant ce sentiment, si fort soit-il, ne prouve pas encore qu’on ait raison de l’accomplir en chaque cas. Pour cela il faut montrer que l’obéissance au devoir est le premier mobile que de l’être humain, qu’il est supérieur à tout autre. Or un des plus puissants mobiles de l’homme est le désir d'être heureux. C’est aussi le plus puissant motif de transgression de nos obligations, comme lorsque l’envie de profiter d’une matinée de farniente supplante la promesse d’aider un ami dans son travail. Pour savoir si le devoir l’emporte sur toute autre considération, on peut donc se demander s’il s’impose à nous avec plus de force que le désir d’être heureux.

Ce problème a été examiné par Kant. Pour ce philosophe il ne fait aucun doute que l’homme doit privilégier l’accomplissement du devoir sur tout autre motif. Car c’est seulement en accomplissant son devoir que l’homme agit librement et conformément à sa dignité d’être raisonnable. En effet lorsque nous agissons dans le but de faire notre bonheur notre volonté se règle sur les expériences de la sensibilité qui nous ont appris ce qui procure du plaisir ; elle reste donc soumise à la sensibilité, elle ne se fixe pas ses mobiles de manière autonome. Tandis que lorsque nous agissons dans le but de faire notre devoir, notre volonté affirme son indépendance à l’égard des séductions de la sensibilité, elle se détermine de manière entièrement autonome. Or  Par exemple si nous trouvons un bel objet dans la rue, nous ne pouvons ignorer qu’il ne nous appartient pas et que notre devoir est de le rendre à son propriétaire; ce que nous pouvons faire, à condition d’écarter la tentation d’en tirer profit ; nous ne pouvons ignorer non plus qu’il serait indigne de calculer le bénéfice nous pourrions retirer de l’accomplissement de notre devoir, c’est-à-dire que nous concevons que la seule attitude convenable et de rendre l’objet sans autre motif que nous savons que nous devons le faire ; seul un être doué de raison est capable de concevoir qu’il faut faire son devoir parce que c’est son devoir et pour aucune autre raison – c’est-à-dire de concevoir le caractère obligatoire de l’obligation. En faisant notre devoir nous avons donc selon Kant la certitude de toujours bien agir.

Il semble donc bien établi qu’on ne saurait mal agir en faisant son devoir et que l’homme qui accomplit son devoir en chaque cas doive bénéficier de l’approbation de la société et de la raison. Toutefois l’homme n’a pas un mais des devoirs. Que faire dans le cas d’un conflit de devoirs ? En outre, si accomplir notre devoir nous donne bonne conscience, cela nous garantit-il d’avoir bien agi ?

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Appelons « homme de devoir » celui qui fait de l’accomplissement du devoir un principe n’admettant pas d’exception. Cet homme agit-il toujours bien ? Il a pour lui tout un éventail de justifications : l’approbation de la société, la satisfaction intime du devoir accompli, la certitude d’avoir réalisé ce que sa conscience ou sa raison lui présente comme étant moralement nécessaire. Pourtant il ne peut être assuré de la justesse objective de sa conduite que si son principe ne connait aucun échec. Or il existe au moins deux situations qui le contredisent : lorsque l’accomplissement du devoir a des conséquences moralement condamnables; et dans le cas du dilemme moral.

Dans un échange célèbre avec Emmanuel Kant Benjamin Constant a ainsi fait remarquer qu’il ne saurait y avoir de devoir de véracité. Parler d’un devoir de véracité c’est soutenir l’idée qu’il faut toujours dire la vérité ou encore qu’il est absolument interdit de mentir, quelques soient les circonstances. Or Constant fait simplement remarquer qu’on ne peut pas être obligé de dire la vérité à des assassins qui traquent l’ami que nous avons caché. Plus qu’un conflit de devoirs cette situation fait révèle l’immoralité possible de l’homme de devoir. Le cas le plus extrême saurait à cet égard celui d’Adolph Eichmann, du moins si accorde du crédit à son système de défense durant son procès. Eichmann avait pour tâche d’organiser les convois de la déportation des juifs dans toute l’Europe, mais se concevait innocent des crimes dont on l’accusait au motif de « n’avoir fait que son devoir », à savoir obéir aux ordres de sa hiérarchie. Sa défense consiste à dire, avec des accents kantiens, qu’obéir est un devoir et que nous avons le devoir de faire notre devoir. Juridiquement la culpabilité d’Eichmann est bien entendu hors de doute : il a été l’artisan d’un projet criminel sans équivalent dans l’histoire. Mais elle est aussi évidente moralement au nom des conséquences des actes auxquels il prête son concours, et ce quelle que soit la réalité de ses mobiles véritables (qu’il ait effectivement agi par sens du devoir ou par fanatisme).

Le cas du dilemme moral est un démenti encore plus radicale de la bonne conscience de l’homme de devoir. Par exemple dans le roman de William Styron Le choix de Sophie l’héroïne, juive, mère et déportée, est sommée de choisir lequel de ses deux enfants elle peut sauver à l’entrée dans le camp (l’absence de choix entraînant la mort des deux enfants). Ici la logique du devoir n’est d’aucun secours : tous les choix sont mauvais, il n’existe aucun choix qu’on ne puisse se reprocher, dont on ne soit coupable.

Ainsi contrairement à ce qui nous était d’abord apparu il est tout a fait possible de se montrer fautif, et même d’avoir une attitude criminelle, en accomplissant son devoir, voire par l’accomplissement borné de son devoir. Toutefois les cas évoqués ne doivent pas non plus nous détourner absolument de l’obligation d’accomplir nos devoirs, qui est dans la grande majorité des cas une attitude vertueuse. Quelle est alors l'attitude à adopter à l’égard de nos devoirs ?

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Pour déterminer quelle attitude est souhaitable il faut identifier les défauts de l’homme de devoir. Cet individu peut fauter par deux excès : son zèle moral; son obéissance aveugle à un principe, fût--il en général un bon principe.

Faire preuve de zèle en morale c'est vouloir réaliser intégralement le bien sans se préoccuper des conséquences qui pourraient résulter des actions entreprises, toute concession étant conçue comme une trahison de la morale. C’est le défaut d’Electre, celui d’un fanatisme moral indifférent à ce qu’il peut avoir de funeste, ce qui la conduit à réclamer « que la Justice soit, même si le monde doit en périr ». Or si le cadre général de la bonne action est bien celui dessiné par le devoir, il faut se préoccuper de l’opportunité de sa réalisation, quitte à différer ou à faire taire l’exigence morale. Par exemple il de notre devoir d’œuvrer à abattre les tyrannies, mais cela ne peut pas avoir pour prix la mort de centaines de milliers d’innocents. En cette matière il faut adopter la position de Max Weber qui privilégie l'éthique de la responsabilité –attentive à ses conséquences- sur l'éthique de la conviction –qui reste intraitable sur les principes.

Le second point en découle : s’il faut juger de l’opportunité d’accomplir son devoir, alors il est exclu qu’on le fasse par principe puisque cela reviendrait à le faire aveuglément. Juger c’est au contraire prendre la décision la plus opportune après avoir longuement délibéré sur tous les éléments de la situation, après avoir exercé son discernement. Un journaliste par exemple doit la vérité des faits à ses lecteurs. Mais agirait-il bien en divulguant une information compromettante pour le pouvoir politique dans un moment de crise aigüe (mettons le jour du déclenchement de l’offensive allemande en mai 1940) ? On peut bien sûr s’inquiéter de l’inflation possible des motifs de censure liés à cette perspective ; mais c’est précisément pourquoi l’exercice personnel du jugement dans un esprit de responsabilité est absolument nécessaire : il faut juger de l’opportunité de faire le bien, au nom du bien lui-même c'est-à-dire agir de manière à ce qu'un mal plus grand ne résulte pas de notre volonté de faire le bien. Il serait d’ailleurs paradoxal qu’une conduite puisse être vertueuse alors qu’elle implique l’abandon de ce qui fait le propre de l’homme, l’exercice de son esprit critique.

Quelle est alors concrètement la bonne attitude ? C’est celle qu’indique Aristote à de multiples d’occasions, qu’il s’agisse de l’art du médecin ou de celui du juge au tribunal. En rappelant que le bon médecin est celui se préoccupe du malade et non de la maladie, ou que le meilleur juge est celui qui se soucie de l’application de la loi au cas particulier du prévenu, Aristote délimite parfaitement le cadre vertueux d’exécution de l’action morale, qui relève du jugement prudentiel : sans une science le médecin est un charlatan ; mais sans son attention au cas individuel, c’est un boucher, tout au plus un vétérinaire. Le jugement prudentiel est donc celui qui fait sien les principes, par exemple : il faut accomplir son devoir ; mais qui les applique avec discernement au moment opportun : il faut tenir compte des conséquences et ne pas nuire à la cause que les principes défendent. C’est donc en agissant conformément à l’esprit de la morale du devoir plutôt que suivant une obéissance de principe que nous agissons de la meilleure façon.

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Nous nous étions demandé si on pouvait avoir tort de faire son devoir c’est-à-dire s’il était concevable que l’accomplissement de nos devoirs soit une mauvaise action. Nous savons maintenant qu’un tel cas est possible, que l’accomplissement du devoir ne garantissait pas la moralité de nos actions. Nous avons en effet montré que l’homme de devoir était faillible voire critiquable et que pour respecter au mieux nos obligations sociales ou morales il fallait faire preuve de sens critique et de prudence dans le jugement.

Tag(s) : #DISSERTATION

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