Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

JUSTICE ET EGALITE. EXPLICATION D'UN TEXTE DE ROUSSEAU

ROUSSEAU, Discours sur l'Economie politique, 1755.

  "Ce qu'il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une intégrité sévère[1] à rendre justice à tous, et surtout à protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déjà fait, quand on a des pauvres à défendre et des riches à contenir. C'est sur la médiocrité[2] seule que s'exerce toute la force des lois ; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche et contre la misère du pauvre ; le premier les élude, le second leur échappe ; l'un brise la toile, et l'autre passe au travers. C'est donc une des plus importantes affaires du gouvernement, de prévenir l'extrême inégalité des fortunes, non en enlevant les trésors à leurs possesseurs, mais en ôtant à tous les moyens d'en accumuler, ni en bâtissant des hôpitaux[3] pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le devenir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent ; les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles ; l'agriculture sacrifiée au commerce ; le publicain[4] rendu nécessaire par la mauvaise administration des deniers de l'Etat ; enfin la vénalité[5] poussée à tel excès, que la considération se compte avec les pistoles[6], et que les vertus mêmes se vendent à prix d'argent ; telles sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère, de l'intérêt particulier substitué à l'intérêt public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence pour la cause commune, de la corruption du peuple, et de l'affaiblissement de tous les ressorts[7] du gouvernement".

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut –et il suffit- que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

  Quoi qu’on pense de la politique, gouverner est une tâche difficile et on imagine volontiers la perplexité de l’homme politique quant aux décisions à prendre. A quoi faut-il donc particulièrement attentif lorsqu’on s’avise de diriger ses concitoyens ? Quels sont les principes d’un bon gouvernement de la société ? C’est ce dont Rousseau nous instruit dans cet extrait de son œuvre Discours sur l’économie politique publiée en 1755 où il nous révèle quel est le pire des maux qui peut accabler la société et par quels remèdes on peut le prévenir. Quel est donc ce mal qui menace la société ? Et comment l’homme politique peut-il lui faire échec ? A quoi ressemblerait une société ravagée par le mal politique le plus extrême ?

*

Gouverner c’est d’abord diriger, conduire, -pensons au gouvernail dont sont munis les bateaux- et cela implique l’idée d’un cap, d’une direction à tenir, mais aussi de dangers à éviter. Dans quelle direction le bon gouvernement doit-il s’avancer? Quels écueils doit-il éviter?

L’essentiel de son action dit Rousseau doit tenir à deux  choses qu’il devra s’efforcer de réaliser avec la plus grande énergie : « rendre justice à tous, et surtout protéger le pauvre contre la tyrannie du riche ». Ces deux préoccupations, l’insistance étant particulièrement marquée sur la seconde, peuvent se ramener à la volonté farouche de réaliser l’égalité, qui est la condition de la liberté et de la dignité de tous. « Rendre justice à tous » c’est en effet affirmer le principe de l’égalité de tous les citoyens  face à la loi sans considération de leur condition ou de leur statut. Quant à la « tyrannie du riche », c’est-à-dire au pouvoir despotique que l’argent donne à certains, elle ne peut s’exercer que grâce à la rupture de l’égalité sociale et à proportion de l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres. L’emploi du terme de tyrannie nous rappelle en outre que sans égalité des conditions, ou du moins sans une limite dans leur différence, il ne peut pas y avoir de liberté pour tous, encore moins de respect de la dignité de chacun. Car la soumission, autre forme de l’esclavage, est une condition avilissante indigne de l’homme. On peut voir alors dans cette notion d’une tyrannie exercée par la richesse sur le reste de la société une préfiguration de la notion marxiste de la lutte des classes.

L’auteur, on le voit, insiste particulièrement sur la nécessité de l’égalité, qui suppose la volonté politique de lutter contre le pouvoir de la richesse (« une intégrité sévère » ; « surtout »). Car pour lui l’instauration et le renforcement des inégalités sociales est le mal politique par excellence, une maladie sans remède qui réduit le politique à l’impuissance et rend la société ingouvernable : « le plus grand mal est déjà fait, quand on a des pauvres à défendre et des riches à contenir.» En effet un gouvernement républicain agit par l’intermédiaire des lois. Or les lois dit Rousseau sont impuissantes « à défendre le pauvre » et à « contenir le riche » : être riche, en effet c’est de fait posséder grâce à l’argent le pouvoir de d’écarter les lois ; l’argent permet d’acheter l’indulgence, de corrompre, ou offre la protection naturelle d’une position sociale privilégiée; d’autre part parce la loi n’atteint pas le pauvre, parce que « la misère du pauvre » n’est pas seulement manque d’argent, elle est d’abord une condition sociale ou l’indigence se mêle à l’insignifiance ; elle place le pauvre aux marges de la Cité, loin des attentions du pouvoir : les gens de peu comptent peu. Le filet des lois n’a de véritable efficacité que sur les citoyens occupant une position moyenne (« la médiocrité »), nous dirions « la classe moyenne » de nos jours. N’étant ni pauvre ni riche, le citoyen de fortune moyenne n’a pas le pouvoir de s’acheter l’indulgence des magistrats ; mais il occupe une situation parfaitement adéquate à la généralité du pouvoir des lois.

Rousseau nomme donc clairement ce qui est à ses yeux le mal politique essentiel : le pouvoir insolent de l’argent, et son corollaire obligé, l’indigence extrême d’une foule de citoyens ; c’est ce qui justifie les principes de gouvernement qu’il préconise avec force : « une des plus importantes affaires du gouvernement » est « de prévenir l'extrême inégalité des fortunes », c’est-à-dire de prendre des mesures préventives afin que l’inégalité n’instaure pas son ordre injuste dans la société. Remarquons qu’en dénonçant le niveau des inégalités (« extrême ») et non les inégalités sociales comme telles, Rousseau ne prône pas l’identité des conditions sociales ; il entend juste faire ne sorte que l’inégalité des fortunes n’engendre pas les relations de domination politique et de dissolution de l’autorité du gouvernement qu’il a plus tôt dénoncées. Mais quelles mesures particulières un gouvernement doit-il prendre pour y parvenir ?

*

Différentes possibilités s’offrent à la réflexion : on peut imaginer une politique correctrice, qui récupère l’excès de fortune du riche et offre aux pauvres des moyens de subsistance : on « enlève les trésors à leurs possesseurs » et on bâtit « des hôpitaux –entendons : des asiles, des lieux d’accueil- pour les pauvres ». Mais cette solution est très logiquement repoussée par Rousseau, eut égard à ce qu’il a dit précédemment : il est trop tard pour agir efficacement lorsque des inégalités extrêmes divisent la société. Il faut donc agir préventivement, en vrai politique, s’il est vrai que « gouverner c’est prévoir » comme le dit la maxime : pour ce qui est de la richesse « en ôtant à tous les moyens d’en accumuler » ; pour ce qui est des pauvres « en garantissant les citoyens de le devenir ». Remarquons déjà le souci de la société toute entière et de son unité : le gouvernement doit s’intéresser « à tous », aux « citoyens » ; il n’y a pas pour lui de riches et de pauvres ; ses lois doivent viser la société, le collège des citoyens dans son ensemble et non une catégorie particulière. Il était déjà question de rendre justice « à tous » au début de son propos.

Remarquons ensuite le souci d’agir sur les causes, et non de remédier –illusoirement- aux conséquences : il faut faire en sorte d’une part que l’extrême richesse ne puisse se constituer, d’autre part que personne ne puisse tomber dans la misère. Il s’agit donc de penser les moyens d’une action politique qui contrarie l’instauration des inégalités. A ce titre, il s’agit d’ailleurs moins d’interdire la richesse, que de lui donner des bornes, c’est-à-dire de rendre impossible son accumulation illimitée ; de même qu’il ne s’agit pas d’arracher le pauvre à la misère mais de faire en sorte qu’il n’y tombe pas, ce qui implique de lutter contre les mécanismes qui engendrent la pauvreté, les mécanismes de paupérisation. Rousseau n’entre pas dans le détail de ses idées, mais l’idée d’une garantie (« garantir les citoyens ») exprime l’idée d’assurer le citoyen contre la pauvreté, d’assurance sociale dira-t-on plus tard.

Les principes généraux de l’action du gouvernement sont donc connus. Mais si le gouvernement veut être efficace, il doit avoir une connaissance précise des causes de l’inégalité, ce qui permettra par ailleurs d’imaginer les mesures destinées à la combattre.

C’est ce que Rousseau s’attache à faire lorsqu’il distingue cinq parmi les « causes les plus sensibles de l’opulence –l’extrême aisance- et de la misère » –plus que la pauvreté, l’indigence.

*

Concourt d’abord à l’inégalité sociale l’absence d’équilibre dans l’occupation du territoire qui conduit à des insuffisances et à des excès d’occupation, avec tous les maux que cela implique ; ensuite la faveur accordée aux emplois les plus frivoles, du luxe et du divertissement ou de simple service, dans la mesure où cela conduit à délaisser les activités qui satisfont de réels besoins ; dans un même ordre d’idée négliger l’agriculture au profit du commerce c’est négliger une activité productrice, vivrière et nécessaire, au profit de l’échange marchand des biens, sans acte de production. On voit par là que Rousseau dénie aux activités et aux valeurs mercantiles la capacité à organiser sainement la société car dans une telle formule la valeur d’échange prend le pas sur la valeur d’usage des biens; autre signe de la pathologie sociale : l’obligation d’augmenter et de collecter brutalement l’impôt (la référence au « publicain ») liée à la mauvaise gestion des moyens de l’Etat ; enfin et surtout, le règne de l’argent et de ses valeurs, qui est dénoncé avec véhémence par l’auteur, parce qu’il abaisse et corrompt toute moralité : c’est le cas lorsque les hommes n’agissent plus que de manière intéressée dans le souci d’accumuler du profit (par « vénalité), que l’estime et le respect s’évalue à la richesse, de même que les qualités de l’individu. Toute moralité, tant personnelle que publique, se dissout dans les séductions et les prestiges de l’argent, dont le règne –non l’existence-apparaît comme le mal politique le plus grave.

C’est alors en effet que les inégalités vont pouvoir prospérer sans limites et menacer l’existence tant de la société que du gouvernement. Rousseau montre en effet que lorsque les inégalités deviennent extrêmes, la société tend à sa dissolution.

*

Des individus forment société lorsqu’ils sont unis par des liens, ce qui leur donne la conscience d’appartenir à un même tout, ce qui les rend désireux de concourir à la réalisation d’un bien commun. Aristote déjà distinguait le bon législateur à sa capacité à tisser des liens d’amitié entre les citoyens.

Or si l’amitié peut sembler utopique, il est en revanche sûr que les liens sociaux disparaîtront au profit de toutes les formes d’inimitiés et d’hostilité –Rousseau évoque carrément « la haine mutuelle des citoyens »- entre des individus n’ayant plus souci que de leur intérêt particulier et devenus indifférents aux affaires de la Cité. L’obsession de l’intérêt particulier à en effet sa logique : il concerne l’avantage de l’individu, opposable à celui d’un autre individu ; il concentre l’individu sur ses affaires, aux différents sens du terme, l’amène à négliger « l’intérêt commun », ceux de la société tout entière. La poursuite exclusive ou finale de l’intérêt personnel particularise donc le rapport du citoyen à la société, qu’il ne conçoit plus comme lieu de réalisation d’une « cause commune », d’un projet qui mobilise l’ensemble de la société et représente un bien commun, mais comme l’instrument de réalisation de son intérêt personnel. L’obsession du profit personnel divise finalement la société en classes antagonistes, riches et pauvres donc, l’intérêt de l’un finissant de l’emporter sur l’intérêt de l’autre. Voilà instaurée « la tyrannie du riche », voilà qui signe l’arrêt de mort de la société, ne serait-ce qu’à cause de la violence larvée entre les différentes classes sociales qui ont été ainsi créées.

On ne s’étonnera donc pas non plus de l’abaissement moral du peuple –de sa « corruption »- devant le spectacle du cynisme triomphant du monde l’argent : envie, jalousie, servilité telles sont les petites et mesquines passions qui éloignent le peuple des devoirs dont il a la charge puisqu’il est la source de la souveraineté et à ce titre responsable ultime de la société. Mais quel peuple subsiste dans une société d’individus qu’opposent la rivalité des intérêts, la division en classes et la nécessité de la domination des uns sur les autres?

On comprend aussi les raisons de l’impuissance du gouvernement dans une telle situation. Le désintérêt pour les affaires communes –au profit du monde des affaires- la puissance réelle et symbolique du monde de l’argent le prive de son autorité et Rousseau nous a déjà démontré l’inefficacité des lois lorsque les inégalités règnent. On comprend dès lors pourquoi Rousseau lui conseille avec tant de force de veiller à l’égalité des conditions sociales des citoyens.

*

Nous savons donc maintenant quels sont pour Rousseau les principes d’un bon gouvernement et pourquoi le respect de ces principes est fondamental : le gouvernement doit prévenir le développement des inégalités entre les citoyens et pour y parvenir il doit en priorité prendre les mesures qui rendront impossible aux plus riches d’asseoir leur domination sur la société. En cas d’échec prévient Rousseau le gouvernement perdra toute autorité et la société sera menacée de dissolution.

 

[1] Dans ce contexte : une volonté sans faille.

[2] Au sens ancien (« medium » signifie « moyen »), la moyenne.

[3] Au sens ancien : des hospices, des asiles, lieux d’accueil des pauvres.

[4] Le collecteur d’impôts dans le monde romain, personnage odieux à beaucoup.

[5] Le goût de l’argent.

[6] Ancienne pièce de monnaie.

[7] Les compétences, les champs d’actions et leurs moyens.

Tag(s) : #EXPLICATION

Partager cet article

Repost 0