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Merleau-Ponty, La phénoménologie de la perception (1945)

« Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour (1) que d'appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions (2). Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme. »

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

(1) On sait que le baiser n’est pas en usage dans les mœurs traditionnelles du Japon (note de l’auteur). (2) Chez les indigènes des îles Trobriand, la paternité n’est pas connue. Les enfants sont élevés sous l’autorité de l’oncle maternel (note de l’auteur).

 

QUESTIONS

1) Dégagez la thèse soutenue par l’auteur et les articulations du texte.

2)

a. Expliquez l’expression : « par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque » ?

b. Quels critères permettent de distinguer le « naturel » et le « fabriqué » ?

3) En quoi chez l’homme toute conduite est-elle détournée de la simplicité de son sens biologique ?

 

Dans ce texte extrait de son œuvre Phénoménologie de la perception Maurice Merleau-Ponty s’interroge sur le problème suivant : quelle est la nature et l’origine des comportements humains ? Sont-ils naturels ou culturels ? Ni l’un ni l’autre pour l’auteur puisque ses remarques ont pour but de montrer que ces comportements expriment les tendances naturelles de l’espèce dans les formes particulières d’une culture. Quels sont alors ses arguments ? Comment explique-t-il cette transformation de nos tendances instinctives ?

*

Pour établir sa thèse l’auteur commence par l’exposé de deux exemples destinés à montrer que la distinction entre ce qui est naturel et ce qui est conventionnel n’est pas pertinente : crier dans la colère ou embrasser dans l’amour. Il généralise ensuite son propos en indiquant que tout ce qui relève de l’affectivité ou du désir sont des conduites qui relèvent du même procédé qui nous amène à appeler « table » l’objet table. On sait qu’il n’y a aucun rapport logique ou naturel entre un mot dans une langue et l’objet qu’il désigne ; c’est par convention que le mot désigne la chose. Les conduites évoquées sont donc des attitudes conventionnelles c’est-à-dire instituées par les hommes et variant avec la culture. Pour l’exemple du baiser, une note précise d’ailleurs qu’il n’était pas d’usage dans la culture traditionnelle du Japon.

Cette conception est valable y compris pour ce qui semble une réalité purement physiologique ou entièrement déterminée par la nature. C’est pourquoi il cite le cas de la paternité, pour en manifester le caractère aussi culturel. Une note précise que la paternité est inconnue chez les indigènes des îles Trobriand (des atolls qui se situent au large de la Nouvelle-Guinée). La preuve en est que c’est l’oncle maternel qui élève les enfants. Il faut comprendre non pas que les Trobriandais ignorent le résultat des relations sexuelles entre homme et femme mais que le père biologique n’est pas forcément celui qui fait fonction de père au sens institutionnel. Cet exemple est cité parce que dans la culture occidentale, c’est le père biologique qui assure traditionnellement la fonction d’éducation.

Merleau-Ponty déduit de ses analyses l’impossibilité de distinguer en l’homme deux types de comportement qui seraient posés l’un sur l’autre, à savoir des comportements qu’on considérerait comme naturels et d’autres qu’on considérerait comme culturels ou fabriqués. Les comportements humains ne sont donc pas simplement naturels comme on pourrait le croire naïvement ; mais ils ne sont pas non plus simplement culturels. Chaque comportement est à la fois naturel et culturel. C’est pourquoi l’auteur dit que « tout est naturel et tout est fabriqué chez l’homme ».

En retenant l’idée de fabrication l’auteur renvoie à une aptitude à transformer la nature, à façonner les éléments qu’elle nous donne de manière à produire quelque chose qui n’existait pas auparavant. Il fait donc allusion à une forme de génie inventif qui serait à la source des comportements humains. D’où vient cette aptitude au façonnement de nos tendances naturelles ?

D’un côté tout mot ou tout comportement a une origine biologique. Mais il s’y ajoute une forme et un sens inventés, qui dépassent le cadre contraignant de la tendance vitale, ce que nous nommons habituellement un instinct. C’est en cela que l’homme sort du cadre simplement biologique de ses tendances naturelle, qu’il se montre un créateur de sens et de formes diverses. C’est là le génie propre de l’homme. Pour le décrire et en cerner la nature Merleau-Ponty utilise des métaphores ; il parle de conduite qui « se dérobe » et « d’échappement », ce qui exprime un mouvement de fuite, d’arrachement, de dépassement d’un cadre limitatif ou contraignant. L’homme en effet dépasse l’instinct dans ses conduites, c’est d’ailleurs pour cette raison vraisemblablement que l’auteur emploie le terme de « tendance », ce qui indique l’action d’une influence, ce qui est différent d’un mécanisme contraignant. La pulsion sexuelle, par exemple,  est d’origine biologique. Comme telle elle exerce une influence forte chez tous les êtres humains. Mais elle est dépassée dans les conduites de séduction et les pratiques amoureuses qui l’expriment; elle relève alors d’un code social ou culturel. Or c’est parce qu’il a conscience d’éprouver du désir que l’homme opère un tel dépassement. Dès lors, il y a bien deux éléments qui caractérisent l’homme, puisqu’il n’est ni un être naturel ni un être culturel, dont la synthèse est le produit du mouvement de dépassement du donné naturel qui est le propre de sa conscience.

*

La conclusion : Nous nous étions demandé si les comportements humain devaient être qualifiés de naturel ou de culturel. Nous savons maintenant que pour Merleau-Ponty l’opposition de la nature et de la culture n’est pas pertinente pour penser l’homme. Il a en effet montré qu’aucun de ses comportements ne pouvait se ramener à l’un ou l’autre de ces facteurs pris isolément, qu’ils étaient toujours l’expression dans les formes d’une culture des tendances biologiques de l’espèce. L’homme se caractérise alors par une aptitude à inventer des sens nouveaux à ses tendances biologiques qui trouve son origine dans la conscience.

Tag(s) : #STT STI

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