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Maurits Cornélis Escher, Rencontre, 1944

Maurits Cornélis Escher, Rencontre, 1944

AUTRUI, ANALYSE DE LA NOTION ET PROBLEME

1/ Qui est autrui?

Ni les choses ni les animaux ne sont autrui. Ils sont autres, ils ne sont pas autrui. Autrui ce sont donc d’abord les autres hommes pour moi. On dira alors qu’autrui c’est celui que je ne suis pas, cad celui qui n’est pas moi ou qui n’est pas comme moi, quoi qu’il soit comme moi un homme et un être conscient –un être qui se sait exister. Si on établit des distinctions, autrui correspond d’une part aux autres êtres conscients, d’autre part à ceux qui ont d’autres mœurs, une autre culture que la mienne.

Penser la relation à autrui c’est donc penser :
 
--> Les problèmes liés à la relation d’une conscience à une autre conscience, d'un sujet aux autres sujets; c'est penser la relation à nos alter ego.

--> Les problèmes liés à la relation de ma culture à une culture autre, à la relation à l’étranger.

 

2/ Problèmes : l'expérience de la rencontre. 

Pour poser ces problèmes, décrivons ce qui se passe à l’occasion de la rencontre d’autrui. Autrui a en effet ceci de particulier qu’il n’est pas un objet quelconque que nous pourrions simplement percevoir comme un élément du monde ambiant, comme lorsque nous voyons un meuble ou un animal dans une pièce. Car la présence d’autrui modifie notre état et notre pensée, altère le rapport que nous avons au monde et à nous même, comme si cette existence de l’autre nous “mettait en cause”.

Le regard de l'autre : C’est le cas par exemple lorsque nous tombons sous le regard de quelqu’un. Voyez ce qui passe en nous lorsque nous sommes dans le bus où lorsque nous traversons un lieu où se tiennent des gens : la présence de l’autre occasionne une gène, altère notre comportement; nous avons des gestes de contenance, nous prenons des poses, nous feignons la préoccupation ou l’indifférence. Nous nous sentons observés et jugés, comme contraints de répondre aux autres par un comportement qui semble nous échapper (mécanisme de l’aliénation) : autrui me force, me somme de me déterminer par rapport à lui.

Le choc des cultures : C’est aussi le cas, bien évidemment lorsque nous sommes confrontés à des pratiques culturelles éloignées des nôtres et donc, à travers elles, à une façon autre de concevoir et de réaliser l’humanité. L’altérité la plus radicale pourrait être par exemple celle du “taleb” (singulier de “taliban”...) -guère différente de celle des indiens Maya pour les espagnols qui abordèrent les côtes du Yucatan - avec la difficulté très complexe à laquelle cette figure nous confronte : d’abord le rejet, l’hostilité, bien sûr face à des valeurs qui sont agressivement la négation des nôtres; ensuite la réticence à l’élever à la dignité d’un autre, cad à le reconnaître comme une figure légitime de l’humain, à lui accorder la réciprocité. Enfin, à travers l’hypothèse de cette réciprocité (lorsque j’envisage que la culture du taleb est aussi une façon de concevoir l’humanité), le malaise et le défi de l’hypothèse d’une relativité des valeurs. On voit combien l'altérité de l’autre, dans sa forme culturelle, nie notre humanité, dans un sens littéral et logique : elle nous oblige à la mettre en question, à nous interroger sur ce qu'est l'Homme (objet de l'anthropologie), éventuellement à relativiser l'idée que nous nous faisons de ce qui est humain, ce qui est profondément perturbant.

On voit par là que toute relation à autrui est fondamentalement ambivalente (dualité contradictoire des sentiments) : une autre conscience c’est d’abord et avant tout une conscience autre, qui suscite le désir mais aussi la méfiance; d’autres mœurs, une autre culture, c’est aussi une culture autre, qui suscite autant de curiosité que d’hostilité, voire de répulsion.

 

D’où les interrogations suivantes :

Si la relation à autrui –comme autre conscience, alter ego- est difficile, souvent douloureuse, ne serait-il pas plus sage chercher à la réduire au minimum, voire de s'en abstenir. Mais un hommes peut-il exister seulement par soi, dans une solitude radicale ?

Si même une telle solitude était psychologiquement et ontologiquement possible, serions-nous  moralement en droit d’ignorer l'autre, ou bien avons-nous le devoir de nous en soucier? Et si la sollicitude (le souci de l’autre) est bien un devoir moral (une obligation inconditionnelle dans le langage de Kant) quelle est l'étendue de ce devoir? Faut-il faire passer l'autre avant soi, au besoin en y sacrifiant sa vie ou ses possibilités de bonheur?

Enfin, qu'il s'agisse de psychologie ou de morale, la relation à autrui est menacée par un double risque : d'aliénation par l'autre ou, inversement, de négation de l'autre, par haine ou indifférence. Or si il ne faut ni se perdre dans l'autre (aliénation), ni vouloir le nier (racisme) ou le ramener à soi (assimilation), quelle forme doit idéalement revêtir la relation à autrui? En particulier, quelle pourrait être l’expression politique de cette relation?
Tag(s) : #FICHE NOTION

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