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Albert Besnard, La première d'Hernani

Albert Besnard, La première d'Hernani

Dire « à chacun son goût » c’est dire que les goûts sont aussi nombreux et divers que le sont les individus. C’est donc soutenir la thèse de la relativité du goût au motif de la subjectivité et de la pluralité des goûts. Il faudrait donc admettre qu’il n’existe pas d’objectivité en matière de goût, qu’il n’y a dans l’absolu ni bon ni mauvais goût.

Cependant peut-on admettre que le goût est relatif si précisément « avoir du goût » ou « faire preuve de goût » c'est se montrer capable d'apprécier à sa juste valeur ou de juger correctement de la valeur esthétique d’une œuvre? Car si le goût dépend de chacun, personne ne peut commettre de « faute de goût » et aucun jugement esthétique ne peut être incorrect. Mais toutes les œuvres et tous les jugements se valent-ils ? Celui de l’homme inculte a-t-il la même valeur que celui de l’amateur éclairé? Dire à chacun son goût cela ne revient-il pas à détruire la notion de goût et par conséquent de l’art ?

D'un autre côté, dire que le goût est objectif revient à dire qu’il existe une beauté en soi, objective et universelle. Comment expliquer alors que tous les hommes ne la reconnaissent pas identiquement?

Il faut donc examiner la nature du goût ainsi que celle de l'expérience esthétique qui est à la base des jugements de goût:

--> Quelles raisons avons-nous de dire que le goût est relatif ? Faut-il vraiment renoncer à discuter des goûts?

Si tel n'est pas le cas :

--> Quelle est la nature de ce que, faute de mieux, nous nommons « beauté » lorsque nous cherchons à rendre compte de l'expérience esthétique? Est-ce seulement ce qui plaît? Est-ce une réalité en soi ou bien une norme socialement et historiquement déterminée?

 

I/ Quelles raisons avons-nous de penser que les goûts sont relatifs? 

 

A. La pluralité des goûts est un fait

Parler du goût c’est parler du sentiment de plaisir ou de déplaisir qui accompagne notre perception des choses. Le goût a donc son origine dans la sensation.

Distinguons d'abord les deux formes du goût :

--> Au sens gustatif, il s'agit du sentiment de plaisir lié à la consommation d'une chose, dont on dira qu'elle a bon ou mauvais goût.

--> Au sens esthétique, il sera lié à la contemplation d'une chose dont on dira qu'elle est de bon ou de mauvais goût.

Dans ces deux cas on admet habituellement la relativité des goûts :

--> Ce qui plaît aux uns ne plaît pas toujours aux autres.

--> Les goûts évoluent : l'histoire de l'art ou de la sensibilité prouve l'historicité du goût : c'est la querelle des Anciens contre les Modernes, du Classicisme et du Baroque, du Romantisme et du Classicisme, de l’abstraction contre la figuration etc.

--> Les goûts diffèrent suivant les cultures.

 

B. Et les jugemlent de goûts ne peuvent être que subjectifs

--> Les jugements de goût sont des jugements esthétiques. Ils sont donc forcément subjectifs.

--> Ce ne sont pas des jugements logiques comme le sont les jugements de connaissance, qui eux sont objectifs. En effet llorsque on dit que la terre est ronde on énonce un jugement de connaissance qui peut être objectivement vrai ou faux. Ou lorsqu’on dit, en voyant un tableau : “c’est un tableau de Vélasquez”, on peut se tromper si on l’a confondu ce peintre avec Goya.En revanche un jugement esthétique ne peut pas être faux, puisque on ne fait qu’énoncer l’effet que produit une chose sur nous ; on disant : c’est beau, ou ça me plaît on se contente d'informer autrui de l'état de notre sentiment à l'égard de quelque chose. Dans ce cas on énonce un jugement de type esthétique (aisthésis : la sensation), qui ne peut pas être faux. Il pourra seulement être sincère ou insincère. Ainsi croire à tort que la « Maja desnuda » est un tableau de Vélasquez n'empêche pas de le trouver beau.

Ainsi les jugements de goûts sont des jugements “dont le principe déterminant ne peut être que subjectif” dit Kant dans la Critique du jugement. Ils ont pour origine une expérience personnelle, ce qui explique la diversité des appréciations et le fait qu'on ne puisse ni forcer quelqu'un à apprécier ce que nous apprécions, ni le convaincre de partager notre jugement. Dans le cas des jugements de goûts, l’assentiment est dit “libre” par Kant; il résulte spontanément de l’expérience perceptive. Par conséquent il ne peut pas y avoir de vérité ou d'erreur sur le plan esthétique. Par voie de conséquence, il ne peut pas exister de science du jugement esthétique, mais seulement une critique.

--> Une science du goût devrait démontrer pourquoi les choses sont belles, convaincre par un raisonnement de les apprécier. Ce qui est impossible puisqu' à l'origine des jugements de goûts il y a le sentiment éprouvé par un sujet particulier et qui trouve son commencement dans ses sensations.

--> Une critique (la critique d'art, la critique gastronomique) est un effort de réflexion qui tente de dire en quoi une chose a ou n’a pas de valeur esthétique, et par là de persuader. Le critique honnête sait qu'il ne peut que présenter des arguments et tout au plus inviter à renouveler l'expérience esthétique (revoir le film, réécouter la musique etc.). Il ne peut pas emporter la conviction de l'interlocuteur par une démonstration en bonne et due forme, comme en science ou en philosophie : toutes les raisons du monde ne peuvent pas faire éprouver à autrui ce qu'il n'éprouve pas; ni trouver belle une œuvre qui le laisse froid, bon un plat qui le rebute.

Nous savons maintenant que les canons esthétiques varient et que les jugements de goût sont « nécessairement subjectifs » (Kant). Mais cela signifie-t-il qu'il faut renoncer à discuter les goûts ? Peut-on admettre que toutes les œuvres se valent et qu'il n'y a ni bon ni mauvais goût ? N'a-t-on pas raison de défendre son point de vue lorsque nous trouvons belle une chose?

 

II/ Doit-on renoncer à discuter les goûts?

Le proverbe bien connu qui dit que «des goûts et des couleurs on ne discute pas». Mais toutes les œuvres ont-elles la même valeur? Le premier venu est-il qualifié pour juger correctement de la valeur esthétique d'une œuvre d’art?

 

A/ Kant, Critique du jugement, Analytique du beau, paragraphe 7

“Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : “Le vin des Canaries est agréable”, il admettra volontiers qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela m’est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé; le principe “à chacun son goût” (s’agissant des sens) est un principe valable pour ce qui est agréable.

Il en va tout autrement du beau. Il serait (tout juste à l’inverse) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe à en faire la preuve en déclarant : cet objet (l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme et de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : “a chacun son goût”. Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.”

 

--> L'expérience de l'agréable : Qu'est-ce qui est éprouvé lorsqu'on dit : “ça me plaît”? : L'agréable est une sensation de plaisir issue de la satisfaction des sens : je mange un gâteau au chocolat, j’achète une cravate orange. Dans ce genre de cas chacun admet volontiers qu’il peut en aller autrement pour les autres; en disant “c’est bon”, “ça me plaît”, on sait qu'on fait part de ses goûts et qu'ils dépendent de notre façon de sentir (de nos inclinations, de nos prédilections). Ainsi lorsqu’il s’agit de l’agréable, et donc que la satisfaction des sens liée à la consommation d'un objet est au principe du jugement, l'expression « à chacun son goût » est correcte et légitime.

--> L'expérience du beau : Qu'est-ce qui est éprouvé lorsqu’on dit “c’est beau”? : Ici le sentiment de plaisir naît de la contemplation (perception sans consommation) de l'objet. Dans ce genre d'expérience l'appréciation, quoique personnelle, est vécue comme si elle ne dépendait pas d'un goût personnel : le jugement “c’est beau” se présente à l'esprit comme s’il devait être unanimement partagé; aucun motif ou mobile personnel ne paraît intervenir dans le jugement. Tout se passe comme si l'objet était objectivement beau et que notre jugement avait une portée universelle, pour le goût en général. C’est ce qui distingue l'expérience du beau de l'expérience de l'agréable : le beau est toujours en même temps agréable, tandis que l'agréable n'est pas le beau.

--> La position de Kant : les jugements de goût sont subjectifs, mais ils ne sont pas relatifs! : C'est pourquoi Kant dit que “les jugements de goûts sont tels qu’ils n’ont de sens qu’en prétendant à l’objectivité.» Cet auteur pense que les jugements de goût sont objectifs et universellement communicables en principe. Il s’appuie sur le fait que l’expérience esthétique est vécue dans un sentiment d’objectivité. Cela l'amène à penser qu’il y a chez l’être humain une structure commune de la sensibilité (« un sens commun ») qui rend sensée l'idée de la possibilité d'un accord unanime au sujet du beau. Bref qu'une chose belle l'est objectivement et universellement, même si cela ne repose pas sur une propriété de l'objet et que le jugement ne peut être énoncé que par un sujet particulier : “la nécessité de l’adhésion universelle, qui est conçue dans un jugement de goût, est une nécessité subjective, qui sous la présupposition d’un sens commun est représenté comme objective” (Critique du jugement, 22) : Les jugements de goût ne sont donc pas relatifs, même si leur principe est subjectif. Mais si tel est le cas, c'est que tout le monde n'est pas pareillement qualifié pour juger de la valeur des œuvres.

 

 Les quatre moments de la définition du beau selon Kant

 PREMIER MOMENT

 “LE GOUT est la faculté de juger d’un objet ou d’un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l’objet d’une telle satisfaction.”

 SECOND MOMENT 

“Est beau ce qui plaît universellement sans concept.”

TROISIEME MOMENT

 “La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans représentation d’une fin.”

 QUATRIEME MOMENT

"Est beau, ce qui est reconnu sans concept comme objet d’une satisfaction nécessaire.” 

 

B. Le rôle de la culture dans l'appréciation de la valeur esthétique des œuvres

 Le terme de culture est pris ici au sens de connaissance savante ou d'une pratique exercée, un tant soit peu experte, dans un domaine. La question est donc : est-il possible d’apprécier ou de juger convenablement de la valeur d’une œuvre, voire simplement de l'apprécier correctement, sans connaissances ni pratiques artistiques?

 Si la connaissance n'est pas le principe déterminant de l'appréciation esthétique, l'expérience montre néanmoins:

Qu'on ne peut pas juger correctement des œuvres sans culture artistique (voire sans culture tout court!) : Il faut être préparé intellectuellement et perceptivement à la réception d'une œuvres d'art : l’œil, l'oreille, le corps, s'éduquent et s'affinent autant que le palais! C'est ce que montre le cas du sublime analysé par Kant dans la Critique du jugement.

Exemple du sentiment du sublime : “En fait sans développement des idées éthiques, ce que, préparé par la culture, nous nommons le sublime ne paraîtra qu’effrayant à l’homme inculte.”(29) :

 Ainsi même si le jugement de goût naît spontanément, la sensibilité a besoin d'une culture dans les deux sens du terme : d'une pratique répété qui affine ses capacités et des connaissances qui étend le champ de son appréciation.

 Nous savons maintenant que les jugements de goût sont subjectifs dans leur principe mais qu'ils se présentent comme s'ils étaient objectifs. Il y a donc bien une forme d'objectivité du goût qui interdit de mettre sur le même plan toutes les œuvres et tous les jugements. Cela signifie-t-il qu'il existe une beauté en soi que tous les hommes devraient reconnaître? N'y a-t-il aucune influence sociale ou culturelle dans l'expérience esthétique?

 

III/ Existe-t-il un goût esthétique pur qui échappe au conditionnement social et culturel?

Lorsque nous aimons une œuvre pour ce qu'elle est, nous éprouvons immédiatement un genre particulier du sentiment de plaisir, le sentiment du beau. Ce sentiment nous est donné dans l'immédiateté, comme s'il émanait spontanément de la pure contemplation de la chose, du simple rapport du sujet percevant à l'objet perçu, sans médiation. Cependant peut-il exister une expérience esthétique pure, étrangère à toute influence ou détermination par l'époque ou par le milieu social? L'immédiateté du sentiment du beau, la prétention du jugement esthétique à l'universalité ne sont-elles illusoires?

A. Le goût a une histoire.

 Exemple : L’invention du paysage ou comment la Nature est devenue un objet esthétique

 L’étude de l’histoire de l’art montre que l’idée de beauté de la Nature est somme tout assez récente. C'est tardivement dans l'histoire de l'art que la Nature a été jugée digne d'être représentée.

Partons d'un fait : les habitants de Saint-Malo construisaient leurs habitations dos à la mer, et non avec vue sur la mer; ils étaient indifférents à son spectacle. Ainsi avant d’être célébrée par la sensibilité romantique, la mer est une force brutale et imprévisible. L’attention esthétique portée au littoral est tardive et elle n’est pas le fait des gens de mer. Le souci esthétique du paysage accompagnera le développement du voyage touristique; il supposera une mutation de la sensibilité : avant le romantisme la Nature n’est jamais représentée pour elle-même, elle n'a pas de valeur esthétique propre : les peintres préromantiques représentent des scènes mythologiques ou religieuses, des événements historiques, les grands hommes de leur temps etc; plus tardivement ce sera le quotidien des hommes du peuple (chez les peintres Flamands et Hollandais), la Nature n'étant qu'un décor. Elle commencera à occuper le premier plan seulement avec les débuts du Romantisme au XVIII°.

B. Le goût est conditionné par la culture et par le milieu social

Le rôle de la culture : Cette fois le terme de culture est pris au sens anthropologique. Elle est alors ce qui façonne la sensibilité de l'individu avant même qu’il soit capable de faire des choix esthétiques conscients.

L'observation montre clairement que personne n'est vierge lorsqu'il contemple une œuvre, pas plus qu'il ne doit qu'à ses vertus personnelles de trouver de l'intérêt à l’art. Chacun aborde les œuvres avec ses “préjugés” : le goût de l’époque, les jugements de valeur implicites du milieu social qu'on fréquente etc. Il n'y pas d’appréciation esthétique libre des “préjugés de la sensibilité” qu’a institué l'époque et / ou le milieu. La culture est en ce sens l’inconscient des pratiques artistiques et des jugements esthétiques.

Le rôle du milieu social : En effet, avant de pouvoir faire l’objet d’une appréciation esthétique, avant même qu’il nous vienne à l’esprit de vouloir juger belle ou laide une œuvre, il faut que cette œuvre soit implicitement perçue comme étant d’“ordre esthétique” ou d’“ordre artistique”. L’appréciation n’est donc jamais pure, l’assentiment n’est jamais libre au sens de Kant (du au jeu spontané, concordant ou discordant de nos facultés, de la sensibilité, de l'imagination et du sentiment de plaisir et de peine). Elle est toujours investie par les préjugés socio-historiques du milieu et de l'époque. Il n'y a donc pas de beauté objective ou de réalité en soi du beau.

 

Document : Gérard Genette, interrogé par Alain Nicolas au sujet de son livre La relation esthétique:

Vous posez la question : qu’est ce qui fait que certains objets sont "esthétiques" ?

G. G : Rien, sinon le fait qu’on leur accorde une attention esthétique. C’est le fait fondamental. Dans la relation esthétique, on considère un objet indépendamment de son utilité, pour son aspect, sa "forme" disait Kant. La question de l’appréciation (me plaît-il ou non ?) venant après. Bien entendu, cet "objet esthétique" peut être naturel, un paysage, un nuage, ou artificiel. Pour être considéré comme œuvre d’art, un objet esthétique doit être produit dans une intention, celle de se soumettre à une appréciation esthétique.

Bonne ou mauvaise, une ouvre d’art est de l’art. Vous vous opposez à ceux qui disent : un roman de gare n’est pas de la littérature.

G.G : La position selon laquelle une ouvre d’art se définit par l’appréciation positive qu’on porte sur elle me paraît logiquement insoutenable. Dire qu’une œuvre d’art ratée n’est pas une œuvre d’art présente une contradiction absolue. À partir du moment ou un objet a été soumis à appréciation esthétique, positive ou négative, c’est de l’art.

Il existe pourtant une thèse selon laquelle, depuis Duchamp, le problème de l’appréciation se confond avec celui de la définition. L’artiste est celui qui dit "cet objet, qui n’entrait pas dans le domaine de l’art, je déclare qu’il en fait partie".

G. G : Ce qu’on appelle l’art contemporain à partir de Duchamp et de ceux qui l’ont suivi (mais n’oublions pas que beaucoup ne l’ont pas fait, comme Matisse, Picasso ou Pollock...), je pense à l’art conceptuel, qui est censé se passer de la dimension esthétique. Duchamp l’a souvent déclaré : "Je ne vise aucune satisfaction esthétique". C’est ce que formule la théorie de l’art d’Arthur Danto. Les œuvres disent rechercher une appréciation non plus esthétique, mais intellectuelle, conceptuelle. Mais, selon moi, cette appréciation-là reste esthétique, au second degré.

Le critère s’est décalé d’un cran.

G. G : Oui, on n’a plus de relation de plaisir sensible devant le porte-bouteilles de Duchamp, mais on admire la démarche de celui qui a osé le proposer comme œuvre d’art. La dimension du canular, de la provocation n’y fait pas obstacle, bien au contraire : le canular ou la provocation sont reçus comme des gestes esthétiques.

Comment apprécier, dès lors, ce qui est bon ou mauvais ?

G. G : Je professe en ce domaine un relativisme total. Pour Kant, "le jugement esthétique a une prétention légitime à l’universalité". On ne saurait mieux dire, sauf que je retire le mot "légitime" ! Il y a bien sûr une prétention spontanée à l’universalité dans tous les jugements esthétiques. Quand je trouve quelque chose beau, j’imagine que tout le monde doit le trouver beau. Mais si tout ce qui est spontané était légitime... De plus, il y a rarement unanimité. Quand bien même elle existerait, elle serait de fait et non de principe. Il y a tout au plus des normes de conformité, des accords de fait, qui sont le goût d’une époque, d’un groupe. Il n’y a pas de sens esthétique commun à l’humanité tout entière. Le kitsch, par exemple, est une réponse à Kant.

Tout est donc relatif?

G. G : En matière de goût exclusivement! Les jugements de réalité sont soumis au critère de réalité, les jugements de valeur à des normes d’obligation externes, qui s’imposent à l’individu. Je ne suis subjectiviste que pour les jugements esthétiques, ce qui ne signifie pas indifférence dans mes propres jugements. Personnellement, je ne mets pas Le Petit Vin blanc au même niveau que La Grande Fugue de Beethoven, mais à celui qui pense le contraire, je n’ai aucun argument rationnel à opposer...

 C/ Une solution?

Aucune des positions examinées (subjectivité ou objectivité) ne se révèle acceptable. Ce qui est l’indice que notre problème est mal posé ou notre recherche mal dirigée. Jusqu’ici nous avons cherché à déterminer la valeur d’une œuvre du point de vue du jugement esthétique, donc de l’effet qu’elle produit sur le spectateur, ce qui s’est révélé une impasse. Si nous l’avons fait c’est que la beauté n’est pas une propriété objective de l’œuvre, comme sa forme, sa couleur, son matériau etc. Néanmoins n’est-ce pas dans l’œuvre plutôt que dans le sujet qu’il faut rechercher ce qui fait sa valeur artistique et, par voie de conséquence, sa valeur esthétique. Si en effet une série télévisé, mettons Les Sopranos est objectivement supérieure à une autre, pensons à Inspecteur Derrick par exemple, n’est-ce pas parce que sa mise en scène, ses dialogues, ses personnages, sa structure narrative etc sont d’une plus grande complexité et d’une plus grande originalité ? Par voie de conséquence il donne lieu à une appréciation bien plus profonde : la jouissance liée à l’interprétation est bien plus vive. Ce qui fera qu’on aura plaisir à revoir ou réécouter la grande œuvre d’art. Ainsi on pourrait dire que la valeur esthétique d’une œuvre découle de sa valeur artistique qui est objectivement définissable, et que son indice le plus certain est qu’on n’en a jamais fini avec une œuvre d’art de valeur : l’interprétation n’en vient jamais à bout, le plaisir est sans cesse recommencé, l’œuvre traverse les siècles et les publics du fait de sa profondeur et de sa complexité.


Conclusion du cours : la réflexion nous conduit donc à faire état de la contingence de la notion de goût, mais cela ne signifie pas sa relativité :
 Il y a bien une différence entre l’œuvre d’art de qualité et le chef-d’œuvre impérissable et entre eux et les essais, académiques ou maladroits, de ceux qui pratiquent l'art pour comme un loisir. Il y a bien une différence de capacité d'appréciation entre l’amateur éclairé et celui qui n'y connaît rien ou ne s'intéresse pas à l'art! Mais personne ne peut se prévaloir d'un sens esthétique pur qui l'autoriserait à émettre des sentences définitives sur la valeur des œuvres d'art.

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