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LA JUSTICE. EGALITE ET LIBERTE : "A CHACUN SELON SON MERITE"?

A CHACUN SELON SON MERITE?

 

1. UN CAS POUR COMPRENDRE : L’ECOLE

L’école est conçue comme une institution de promotion méritocratique, suivant la conception républicaine de l’égalité :

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) :

Article 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. (…)

Article 6 : La Loi est l'expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Mais c’est aussi un lieu de sélection élitiste reproduisant les inégalités sociales.

On peut donc s’interroger sur les facteurs réels de la réussite scolaire. La volonté ou les moyens ? L’effort personnel ou le milieu social ? Les chances de réussite sont-elles égales pour tous ? Etc. Et sur le genre d’organisation sociale qui est la plus à même de favoriser la réussite de tous.

2. SENS ET PRESUPPOSES DE LA FORMULE

C’est une formule qui dit que ce qui est juste est de récompenser chacun à proportions de son mérite, que ce qui est juste, c’est le mérite.

L’idéal de la justice revient à accorder à chacun ce qui doit lui revenir (« rendre à chacun le sien » disait la formule antique). Elle est donc en effet synonyme de l’idée de mérite : « Être méritant » c’est en effet être digne d’être récompensé eut égard à la qualité de sa contribution, ou aux efforts fournis relativement à la difficulté de la tâche. « L’avoir bien mérité » c’est être récompensé ou au contraire puni pour les mêmes raisons. Subjectivement parlant, dire « c’est mérité » revient à dire « c’est juste ! »

Deux facteurs concourent au mérite : le talent et l’effort de l’individu, qui peuvent se combiner dans des proportions variables (l’idéal étant que la qualité des efforts de l’individu lui permette de tirer le plus grand bénéfice possible des talents qu’il possède).

Les sociétés démocratiques sont des sociétés du travail ayant pour valeur l’égalité et la liberté. Dans ce contexte on met davantage l’accent la volonté (la valeur travail) plutôt que sur les dons. Ce serait l’inverse dans une société aristocratique comme dans toutes les conceptions inégalitaires. Privilégier le mérite c’est donc affirmer l’égale dignité et l’égale liberté de tous en face de la réussite : il suffit de le vouloir, il suffit de travailler, il suffit d’avoir la volonté de faire fructifier les talents que la nature nous a donné.

Le mérite repose donc sur un certains nombres de présupposés philosophiques.

Dire « à chacun selon son mérite » c’est supposer quatre choses :

a) Qu’il est juste de rétribuer ou de récompenser l’individu à proportions de ses efforts ou de l’utilité de ses talents.

b) Que c’est juste parce qu’en démocratie les hommes sont naturellement libres et égaux en fait et en droit. En fait parce qu’ils disposent des mêmes droits et que leur capacités naturelles ne sont pas si éloignées, qu’elles sont moins déterminantes que leur efforts (si on est doué mais qu’on ne travaille pas on réussira moins bien que si on l’est moins mais qu’on travaille beaucoup).

En droit (ici : en théorie, et non juridiquement) parce que les êtres humains sont des êtres conscients et que comme tels ils sont libres et individuellement responsables de leur situation.

c) Qu’en conséquence il existe dans les sociétés démocratiques des inégalités qui sont justes (de justes inégalités), voire en un certain sens qu’il est juste qu’il existe des inégalités, qu’il y a des inégalités légitimes : celles qui ont pour origine le mérite personnel

3. LE PROBLEME A RESOUDRE

a) Est-ce que la formule est juste, si on considère le cas de celui qui échoue en ayant fait tout son possible ou inversement le cas de celui dont la réussite est favorisée dès l’origine par une situation sociale avantageuse? Peut-elle être juste tant que subsistent des inégalités ?

b) Est-ce que la formule est vraie, si on considère les facteurs sociaux qui favorisent ou entravent la réussite, ce qui met en doute l’idée de responsabilité individuelle ? Plus généralement, les comportements des acteurs sociaux sont-ils libres ou déterminés ?

c) Est-ce que la formule est morale et politiquement soutenable, si on considère que le mérite produit et surtout légitime des inégalités qui auront pour conséquence d’écarter de l’exercice du pouvoir politique ceux qui réussissent moins bien et de les priver de la maitrise des conditions de leur vie ?

Mais est-ce qu’on peut lui substituer un autre principe, et si oui lequel ? La formule « à chacun selon ses besoins » est-elle plus juste et souhaitable, étant donnés les idéaux de la démocratie ? Si tel n’est pas le cas, quelle solution peut-on donner au problème de la justice sociale dans les sociétés démocratiques ?

DEVELOPPEMENT DE LA REFLEXION

I. Justesse et vertus d’une formule

Les qualités du mérite semblent évidentes : il parait le plus juste, le plus moral et le plus utile des principes de justice.

Le plus juste car dire « à chacun selon son mérite » c’est réaliser intégralement les deux formes de l’égalité que contient l’idée du juste : l’égalité stricte et l’équité. En traitant les individus comme des êtres également libres, les sociétés méritocratiques respectent l’égalité absolue de tous les hommes. En les récompensant selon l’équité, c’est-à-dire de à proportion de l‘utilité de leur contribution et de leurs efforts, elles se montrent justes. Car il serait évidemment de donner la même chose à chacun sans tenir compte de ces facteurs : imaginons que le professeur donne une même note moyenne à tous les élèves d’une classe sans tenir compte de la valeur de leur copie : ce serait injuste et décourageant pour les meilleurs, cela n’inciterait pas les moins bons à vouloir s’améliorer. 

Cette conception du juste est celle d’Aristote dans Ethique à Nicomaque. Il fait remarquer que si être juste c’est  respecter l’égalité, cela ne consiste pas à donner la même chose à tout le monde, mais à traiter chacun de la même manière : il serait injuste de donner un même salaire à deux individus ayant travaillé ou réussi de manière inégale, ou qui assument des compétences ou des responsabilités de niveau incomparable. Dans ce cas l’égalité stricte doit laisser place à l’équité qui consiste à tenir compte des différences de contribution ou d’attitude. C’est pourquoi on trouvera juste que l’élève qui travaille réussisse et que celui qui n’ouvre jamais ses cahiers échoue. Celui-ci n’avait qu’à consentir les efforts qu’exigeaient les exercices qui lui étaient demandés. Dès lors les inégalités et les hiérarchies qui résulteront de l’application du critère du mérite seront légitimes puisqu’elles auront pour fondement le respect de l’égale liberté de tous.

Ce critère a aussi une dimension morale puisque en imputant à l’individu la responsabilité de sa situation il respecte pleinement sa dignité de sujet libre. L’homme a en effet une expérience intuitive de la liberté de sa volonté ainsi que Descartes le rappelle dans Principes de la philosophie (I, 39) : « la liberté de la volonté se connait sans preuve par la seule expérience que nous en avons. ». Si bien que même l’élève vivant dans un contexte social ou familial difficile sait qu’il ne dépend que de lui, sinon de réussir, du moins d’engager les efforts qui prouveront son attachement à sa réussite. Et avec cette attitude, il est vraisemblable qu’il réussira effectivement. Ainsi renvoyant chacun à sa responsabilité le mérite traite tous les hommes conformément à la dignité qui est attachée à la condition d’un sujet libre. Cela revient à les considérer réellement comme des êtres libres et égaux, mieux : également libres.

C’est aussi le plus utile des critères pour une société. Car une pratique de rétribution égalitaire aurait des effets néfastes sur son efficacité économique donc sur le bien-être des individus et sur les opportunités qui leur sont offertes. Lorsque chacun est assuré d’une rétribution égalitaire quelle que soit le niveau de son implication et de sa performance, tous sont dés-incités à donner le meilleur. A l’inverse, la mise en concurrence des individus induit des attitudes d’émulation dont la société tirera bénéfice. Une société a donc tout intérêt à faire du mérite son principe de distribution des revenus et des positions sociales, ce qui est en outre une manière pacifique de régler la rivalité naturelle des individus.

Il semble donc bien établi qu’il y a dans les sociétés démocratiques identité entre justice et mérite ; et qu’en conséquence toutes les inégalités ne sont pas injustes puisque celles qui ont pour origine le mérite de l’individu sont légitimes.

Il arrive toutefois que des individus échouent en ayant donné leur maximum ; on ne peut pas non plus ignorer non plus l’influence du milieu social dans la réussite ou l’échec de certains. Il faut alors examiner si la réussite est imputable à l’individu et à lui seul, s’il ne dépend que de sa volonté de réussir ou d’échouer et si la forme de démocratie que suppose le principe méritocratique donne à tous une chance égale de réussir.

II. Limites et vices de la formule.

Les vertus du mérite nous ont paru évidentes lorsque nous avons considéré l’individu isolément, comme s’il était sans passé ni liens avec un milieu social. Mais c’est là une vision abstraite et irréaliste de l’être humain, qui n’est pas une entité sui generis et comme tombant directement du ciel. Les individus sont en réalité membres de la société, ils ont été éduqués et formés dans des milieux familiaux et sociaux extrêmement différents qui leur ont transmis des moyens symboliques et matériels qui les rendront inégaux face à la réussite.

C’est pourquoi l’enquête sociologique s’inscrit en faux contre les généralités énoncées précédemment ; elle montre par exemple que les enfants des milieux populaires réussissent statistiquement moins bien à l’école que les enfants des milieux aisés ; ou que l’accès aux études supérieures des enfants d’ouvriers ou de salariés modestes notoirement inférieur à celui des catégories sociales plus favorisées. Or ces enfants-là ne sont pas naturellement inférieurs aux autres ; et ils ne décident pas non plus d’échouer.

Ces faits nous obligent à réviser notre jugement sur la valeur du mérite et sur l’évidence de ses justifications ; ils montrent que la réussite ou l’échec n’est pas purement et simplement imputable à l’individu considéré comme sujet souverain décidant librement de ses actes, responsables de ses réussites et de ses échecs. A strictement parler l’individu n’existe puisque la condition humaine est une condition sociale et culturelle : personne ne nait et ne vit « nulle part », chacun est lié à des affiliations diverses dont il ne peut s’affranchir radicalement : C’est « un animal politique » disait Aristote dans La Politique, en rappelant l’antériorité des systèmes d’affiliation –famille, lignée, société ou Cité-  sur toute unité singulière.

La conscience individuelle est donc au minimum imprégnée par l’environnement dont elle est issue ; elle héritera des caractéristiques de son milieu avant toute décision consciente sur son avenir; il devient donc impossible d’imputer purement et simplement à l’individu sa réussite ou son échec, son sentiment de libre-arbitre se révélant, ici comme ailleurs, l’illusion d’une conscience cédant au fantasme de l’autonomie absolue, en pleine inconscience des causes qui orientent ses décisions. Spinoza a définitivement tordu le cou à ce mythe majeur de la métaphysique en répétant de multiples fois « que les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leur désirs et de leurs volonté, mais ignorant des causes qui les portent à désirer ou à vouloir. » C’est pourquoi un enfant d’enseignant « voudra » généralement réussir à l’école, et il le fera presque toujours mieux qu’un enfant de classe sociale équivalente parce qu’il aura hérité de son milieu une culture qui lui aura permis d’intérioriser avant même son entrée à l’école un ensemble de valeurs et d’attitudes qui lui donneront un avantage dans la compétition scolaire. On ne s’étonnera pas non plus de constater que les enfants des milieux les plus aisés soient statistiquement ceux qui parviennent en plus grand nombre aux fonctions de direction ou de représentation politique. Dans les deux cas, l’évidence d’égalité républicaine du mérite de dissipe au profit d’une procédure de légitimation de l’héritage qui maintiendra et légitimera les inégalités de situation.  

On pourrait toutefois opposer à ces analyses une observation de bon sens : ceux qui font des efforts réussissent généralement et ceux qui n’en font pas échouent. D’où les maximes populaires qui insistent sur la « valeur travail » : «on n’obtient rien sans effort », « rien ne vaut le travail », « le travail finit toujours par payer » etc. Mais ce serait oublier que le sens de l’effort lui-même n’est pas inné, que l’étendue des capacités personnelles dépend de la précocité des apprentissages éducatifs et du climat de sécurité affective dans lequel un enfant se développe (cf. Boris Cyrulnik, La Naissance du Sens. Voir aussi Sous le signe du lien). C’est ce que Rousseau avait déjà montré dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Dans cet ouvrage il s’était donné pour but de savoir si les inégalités avaient pour origine la nature ou la société, en se plaçant à un point de vue strictement anthropologique. En société, constate Rousseau, les hommes ont effectivement des aptitudes physiques et intellectuelles inégales qui produiront des inégalités conditions et paraîtront les justifier. Mais l’inégal développement des facultés est un effet de la vie en société, pas un fait naturel; il est acquis et non inné ; le type d’éducation reçue en est la cause. D’où le renversement Rousseauiste, qui préfigure le renversement de l’ordre politique révolutionnaire : à l’état de nature, les hommes ont des capacités relativement semblables qui les rendent égaux ; avec le passage à l’état civil s’enclenche un processus d’inégal développement des facultés qui engendre la différenciation sociale. Tout se passe comme si, dit-il, un nain et un géant marchaient sur un chemin : chaque pas qu’ils font donne un nouvel avantage au géant, sans que pourtant le nain ne démérite jamais.

Le mérite a donc une fonction idéologique typique : il dissimule, en les faisant passer pour naturelles, des inégalités d’origine sociale. Ce faisant il les légitime et accrédite l’idée de la justice des inégalités qu’on peut lui référer. Or les inégalités ne sont pas tolérables en démocratie, ni politiquement ni moralement : parce qu’il justifie une accumulation illimité du capital pour certains et prive certains hommes de moyens d’existence ou d’épanouissement; ensuite parce qu’il produit un ordre politique contraire à la démocratie : les sociétés méritocratiques sont en réalité oligarchiques, puisque de fait le plus grand nombre est écartés de l’exercice des fonctions politiques, c’est-à-dire privé de la maîtrise des conditions de sa vie. Le mérite finit donc par détruire subjectivement (dans la conscience des membres de la société) et objectivement (dans la situation sociale de ces membres) l’idéal de l’égalité de la liberté de tous et celui de l’égale dignité de tous à exercer les fonctions politiques.

Ainsi contrairement à ce qui nous était d’abord apparu le mérite n’est pas un principe fondé de justice. Il ne serait pertinent que dans l’hypothèse d’une égalité réelle des chances dès l’origine, ce qui n’est concevable que dans deux hypothèses : l’abolition de l’héritage donc la redistribution du capital accumulé, ou l’abolition des classes sociales. Ce qui revient à une même hypothèse : l’instauration d’une société communiste au sens de Marx. La justice consisterait alors non plus à donner à chacun selon « son mérite », mais selon « ses besoins ». Mais est-ce possible et souhaitable ? Et si ni l’une ni l’autre des formules n’est acceptable, quelles pourront être les principes de justice d’une société démocratique ?

III. Quelles peuvent être les principes de justice d’une société démocratique ?

A. « A chacun selon ses besoins ? »

Dire « à chacun selon ses besoins » c’est prendre le parti humaniste et généreux de mettre chaque homme en possession des moyens de son existence et de son épanouissement au lieu de les conditionner suivant un critère quelconque.

D’un point de vue démocratique, il est logique de vouloir rétribuer chacun selon ses besoins plutôt que son mérite. Car la démocratie est au fond un moyen au service d’une fin : la réalisation de la liberté et de l’égalité, deux valeurs morales faisant la dignité de l’homme. Pour traiter l’homme suivant les termes d’une justice idéale, il faut donc renverser la relation entre l’homme et la société : non plus considérer la contribution de chacun et exacerber la rivalité des individus mais organiser la société en fonction des nécessités de chaque être humain et favoriser leur collaboration. De cette façon la liberté et l’égalité seront réelles et universelles et non formelles et limitées comme dans les sociétés où subsistent des inégalités. On retrouve ici les motifs de la critique de Marx contre certains aspects de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen : les véritables droits humains en sont absents parce que ses rédacteurs ont considéré l’être humain suivant le biais idéologique des intérêts de la classe dominante à laquelle ils appartiennent. Pour définir les véritables droits humains, il faut partir des données de la condition humaine, c’est-à-dire de l’homme comme être de besoin, dont la sociabilité est première et qui travaille socialement à créer les conditions de sa satisfaction.

La réalisation de la formule « à chacun selon ses besoins » dépend donc d’une transformation sociale et politique profonde : il faut créer une société produisant plus efficacement qu’en régime capitaliste de manière à pouvoir satisfaire les besoins de tous ; abolir les classes sociales et ce qui les cause –la propriété privé des moyens de production.

Mais il est impossible d’ignorer l’échec économique et politique des sociétés communistes. Il appartient à l’historien de juger la part des circonstances, le poids des faits. Le philosophe s’en tiendra quant à lui à quelques principes.

L’horizon utopique de la satisfaction intégrale des besoins des êtres humain est en effet le seul qui rende justice à l’homme. En ce sens la formule et la bonne. Mais la mise ce principe repose sur des hypothèses erronées.

D’abord l’homme ne travaille pas mieux, plus efficacement, lorsqu’il est libéré de la pression de la nécessité, parce que c’est en lui-même et non par ses conditions que le travail est contraignant : l’homme aura toujours tendance à fuir le travail, à tenter d’en assurer la plus petite part. On peut toutefois parier sur le progrès technique, l’accroissement de l’efficacité productive. Mais elle ne suffit pas à la prospérité économique ; il y faut aussi la motivation, la créativité des hommes au travail. Or en étant dessaisi de toute initiative au profit de processus planifiés de production, le travailleur se démotive. S’il est en outre privé de reconnaissance et de distinction par des politiques de rémunération tendant à l’égalitarisme, il perdra toute incitation à travailler.  

IL y a aussi un problème de fond avec la formule, qui raisonne en terme de besoin et qui implique que la société se donne pour objectif de satisfaire les besoins humains, ce qui suppose de pouvoir précisément les définir. Ce langage et cette logique rendent inéluctables des décisions pratiques qui accroissent l’emprise de la société ou de l’Etat sur l’individu, réduisent à rien sa liberté et son bonheur.

En effet un besoin peut être identifié et satisfait par la fourniture d’un bien ou d’un service. Raisonner en termes de besoin c’est donc supposer que l’homme puisse être comblé par ce que lui octroie la société. C’est ignorer que l’homme est un être de désir, et que ce dernier est par principe infini. Or en ignorant l’aspiration à ce qui est par définition excessif, transgressif, illimité à l’inverse du besoin, on prive l’être humain de liberté et de bonheur.

En outre la formule implique de déléguer à la société ou à la puissance publique la définition des besoins humains et le soin de garantir leur réalisation pour tous. Ce qui implique une autorité centralisée et des mécanismes verticaux, autoritaires, de décision. Il faut donc un accroissement considérable du pouvoir s’exerçant sur les membres de la société, qui aura vocation à s’exercer de manière totale.

Ainsi ni la formule du mérite ni celle du besoin ne conviennent à une société démocratique et juste : la première parce qu’elle engendre un accroissement continu des inégalités et logiquement à terme des relations de domination politique ; la seconde parce qu'elle induit une inefficacité économique croissante et des processus conduisant au renforcement croissant du contrôle politique et social sur l’individu. Quel peut être alors la formule d’une société démocratique juste ?

B. L’articulation de la liberté et l’égalité sous l’angle de la justice

L’équation à résoudre est la suivante : il faut respecter la liberté et l’égalité sans que l’insistance sur l’une ou l’autre de ces valeurs compromette l’autre. La conciliation libérale de ces deux valeurs est à rejeter parce que l’identité des libertés ne produit pas l’égalité ; la conciliation communiste aussi parce que l’identité des conditions sociales détruit la liberté.

Quelle peut-être alors la solution de notre problème ?

Le philosophe John Rawls (1921-2002) s’est efforcé de donner une solution définitive à ce problème.

John Rawls est un auteur américain. Son ouvrage le plus connu, Théorie de la justice, répond à une question fondamentale de la philosophie politique : selon quels principes doit-on ordonner une société juste ? Sa solution est connue sous l’expression de « théorie de la justice comme équité » : c’est l’équité, avec tout ce que cela implique subjectivement (dans le sentiment qu’on les membres de la société de leur propre situation) et objectivement (l’existence de situation sociales inégales sous certaines conditions strictes) et non l’égalité stricte qui doit être visée par les institutions d’une société démocratique juste.

Pour comprendre la solution de Rawls on peut s’appuyer sur l’exemple du cas imaginé par l’économiste Amartya Sen : « Trois enfants se chamaillent pour une flûte.  Anne est la seule à savoir en jouer. Bob est le plus pauvre, il n’a pas de jouets du tout. Clara a travaillé dur pour fabriquer la flûte.  À qui doit aller la flûte ? »

Cet exemple fait jouer tous les critères de justice qui peuvent être mis en avant pour justifier l’attribution d’un bien quelconque. Anne peut revendiquer la flûte au nom de l’utilité sociale et du mérite –elle elle sait jouer de la flûte, elle a fait l’effort de l’apprendre ; elle en fera le meilleur usage : son plaisir sera le plus grand de même pour ses auditeurs. -. Bob peut revendiquer la flûte au nom de l’égalité. Clara au nom de son mérite et de la liberté de disposer de sa propriété puisque c’est elle qui a fabriqué la flûte. Ici marxiste et libéraux serait d’accord sur un point : le droit de propriété a pour fondement le travail.

Pour Rawls, il faudrait que les enfants se mettent d’accord à l’issue d’une délibération impartiale, et c’est seulement les règles sur lesquels ils s’accorderaient dans une telle situation qui sera juste : «Les principes de justice, sont ceux que des individus libres et rationnels, désireux de favoriser leurs propres intérêts et placés dans une situation initiale d’égalité, accepteraient et définiraient comme les termes fondamentaux de leur association ». Rawls, Théorie de la Justice.

Pour établir les termes de cette délibération et les principes d’une société juste Rawls procède donc de la manière suivante :

Il imagine une situation (dite de la position originelle et du voile d’ignorance) dans laquelle des individus rationnels n'ayant aucune connaissance de leur situation future dans la société et acceptant de laisser de côté leur propre système de valeur débattraient des règles qu’ils accepteraient comme justes.

Selon Rawls ils en viendraient nécessairement à se mettre d’accord sur les deux principes suivants :

1. Tous les individus ont droit à une stricte égalité de leurs droits politiques, avant toute référence à leur condition sociale.

2. Les inégalités ne sont tolérables que dans la mesure où leur existence est profitable à la partie la plus défavorisée de la société.

L'égalité absolue ne s'exerce qu'au niveau des droits politiques. La liberté doit donc avoir priorité sur l'égalité sociale.

Le second est un principe d'équité. Un tel principe tolère l'existence d’inégalités sociales au nom de l’efficacité économique et sociale, mais une condition expresse : que leur existence profite à la partie la plus défavorisée de la société ; que leur niveau maximal soit précisément celui qui permet à la partie la moins favorisée de la société de tirer profit de leur existence. Le principe d’équité tel que conçu par Rawls est donc bien un principe qui limite théoriquement et pratiquement les inégalités. Sur le plan pratique elles ne peuvent exister que dans une société qui s'attache à garantir concrètement l'égalité des chances (financement des biens et services publics, en particulier de l’école). Et seulement dans la mesure et de sorte qu'elles procurent un avantage aux membres les moins favorisés de la société. Dans une société démocratique qui recherche la réalisation optimale de la liberté et de l’égalité les inégalités ne sont donc légitimes qu’à la condition qu’elles servent finalement à l’élévation du niveau des moins favorisés de ses membres.


Conclusion : Nous nous étions interrogés sur la valeur de la formule « à chacun selon son mérite ». Nous savons maintenant que le mérite n’est pas le critère d’une société juste, même s’il possède une utilité à l’intérieur de certaines conditions, mais qu’on ne peut pas lui substituer non plus la formule "à chacun selon ses besoins". En effet nous avons montré que posé en principe et non régulé, légitime les inégalités qu'il engendre, ce qui est tendanciellement contraire à la démocratie et à ses idéaux : dire « à chacun selon son mérite » ce serait comme dire « malheur aux vaincus », de la compétition économique ou de l’hasardeuse distribution des avantages naturels. Mais que la formule « à chacun selon ses besoins. Le mérite est donc un critère utile mais non juste, et qui doit rester subordonné aux conditions d’une société juste telles que les a énoncés le philosophe John Rawls.

 

POUR ALLER PLUS LOIN : http://www.canal-u.tv/video/cpge_jean_zay/de_justes_inegalites_john_rawls_par_a_von_busekist.8249

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