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La mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787

La mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787

L’indépendance d’esprit est une qualité reconnue. Il arrive pourtant que ceux qui en font preuve s’attirent l’hostilité des autres, en particulier lorsqu’ils mettent en doute les opinions admises.

Il faut donc se demander si ce risque mérite ou non d’être pris, c’est-à-dire si la volonté de former librement son jugement doit ou non l’emporter sur la crainte d’être rejeté, maltraité voire tué par les autres.

Qu’y a-t-il donc de si dérangeant dans le fait de penser par soi-même ? Quel est d’autre part l’enjeu de cette attitude ? Enfin comment s’assurer du choix à faire : préférer l’autonomie de la réflexion ou la sécurité et le bien-être ?

 

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Penser par soi-même, c’est d’abord ne pas répéter ce que dit autrui. Cette expression doit donc être comprise dans une perspective qui met en valeur l’effort de l’individu pour réfléchir de manière autonome, pour tenir à distance les propos qui manquent de justifications et qu’on regroupe en philosophie sous le terme d’opinion. En prenant du recul, en se retirant en lui-même, l’individu neutralise l’influence que la présence des autres exerce généralement, si ce qui le rend capable d’examiner sereinement si ce qu’ils disent est vrai. Penser par soi-même c’est donc rompre avec le règne de l’opinion et faire du jugement personnel et de la raison les seules sources de la vérité.

C’est à ce titre qu’on s’expose à des dangers. Car si rompre avec l’opinion comprise comme «un avis personnel » expose au pire à se fâcher avec ses amis, il est bien plus périlleux de mettre en doute les croyances qui soudent un groupe social et qui structurent un certain ordre des choses auquel chacun est invité admettre. En le faisant on provoque fatalement l’hostilité de ceux qui sont profondément attachés à l’opinion, ceux qui n’ont aucune conscience de la différence avoir une opinion et connaitre la vérité, croire quelque chose et savoir quelque chose, bref ceux qui sacralisent l’opinion et considèrent comme un crime le simple fait d’en discuter.

Il n’est donc pas étonnant que les esprits les plus libres aient été victimes de persécution, comme ce fut le cas en particulier de Socrate, celui qui fut l’initiateur de la philosophie et la première incarnation de l’esprit critique.

Socrate, rapporte Platon dans son œuvre Apologie de Socrate, avait été désigné par l’oracle de Delphes « le plus sage des hommes » ; en cherchant à en vérifier l’exactitude, il fut amené à démasquer publiquement l’imposture des hommes politiques, des grands poètes et des plus fameux artisans de son temps, ce qui lui valu en retour une haine violente. Accusé à tort Socrate fut jugé, puis condamné à mort et il mourut en philosophe en s’administrant lui-même le poison qu’il avait été condamné à boire.

On voit donc que penser par soi-même peut être dangereux et que la prudence nous recommande de bien réfléchir à notre attitude. Le risque vaut-il donc d’être pris ? Quel intérêt y a-t-il à penser par soi-même ?

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Penser par soi-même c’est d’abord rompre avec l’opinion. Pourquoi vouloir s’élever contre le cadre sécurisant des opinions reçues ?

L’opinion, la doxa, est une croyance partagée; à ce titre, elle est sécurisante : chacun sait ce que l’autre pense, chacun sait ce qu’il faut dire et faire; mais comme toute croyance, elle se caractérise par son incertitude, ce qui ne peut pas satisfaire un esprit attentif, une conscience : nous pouvons croire qu’il fera beau temps demain, mais nous préfèrerions en être sûrs. Comme esprit, nous désirons savoir et non simplement croire. S’il faut donc penser par soi-même c’est d’abord parce que le désir de la vérité habite l’homme en tant qu’être pensant : le désir de la vérité est donc la première motivation de l’attitude critique.

D’autre part puisque qu’aucune croyance n’est certaine, la valeur d’une croyance réside dans le crédit que des hommes lui accordent. Plus ils sont nombreux, plus forte est leur conviction, et plus la croyance possède d’autorité et passe pour vraie. L’opinion ne règne que là où l’esprit est soumis, et à cette condition ; elle s’adresse à des fidèles, non à des hommes libres. Car c’est en cherchant à former son jugement propre et faisant usage de sa raison que l’homme constitue son autonomie c’est-à-dire devient, individu et un homme libre. C’est ce que Kant a très bien montré dans son célèbre article Qu’est-ce que les Lumières, dans lequel il exprime brièvement l’esprit de ce courant philosophique : avoir le courage de se servir de son propre entendement pour devenir autonome, conformément à ce à quoi est destinée chacun d’entre nous.

Le désir de la vérité et de la liberté sont donc les deux motivations de l’attitude réflexive et nous savons à présent quel genre d’homme est celui qui pense par soi-même : un individu mû par le désir de la vérité, qui constitue son individualité et sa liberté par l’usage de sa raison. Mais sommes-nous certains que la vérité et la liberté ont plus de valeur que l’attachement à la vie ?

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Socrate, Platon le raconte dans son dialogue Criton, choisit de mourir alors que sa condamnation est injuste et que ses amis ont organisé son évasion : il boira le poison qui l’enverra dans l’Hadès. En agissant ainsi il affirme une position éthique, d’abord en affrontant la mort sans trembler, ensuite témoignant son attachement indéfectible à des valeurs : le souci de la vérité, de la justice, de l’indépendance d’esprit, qu’il place au-dessus de la réussite matérielle, du pouvoir ou de la sécurité. En mettant sa vie dans la balance, Socrate signifie que selon lui toutes les manières de vivre ne sa valent pas, et précisément que la vie selon l’opinion n’est pas une vie digne de l’homme. Mais qu’est-ce qui nous garantit que le choix de Socrate est le bon ?

Imaginons un homme réellement prêt à tout pour de l’argent, mêmes les choses les plus révoltantes. Si cette idée nous répugne, c’est que nous lui opposons une idée de ce qui fait la dignité de l’homme, des valeurs. Et pour que ces valeurs ne soient pas arbitraires mais fondes, elles doivent exprimer ce qu’il y a de plus fondamental chez l’être humain en général.

Or, reconnaissons-le une fois pour toutes, tous les hommes, quelles que soient l’époque, le milieu ou la culture, sont des êtres conscients, parlant et doués de raison, tous sont par nature destinés à penser et à ne se satisfaire que de la vérité. Comme être doué de raison, conscient et parlant, l’homme est de toute nécessité un être questionnant qui ne peut se contenter des apparences de l’opinion. On le remarque de manière éclatante dans le domaine de l’éducation : parvenu à l’âge de raison, les adolescents ne se contentent plus des réponses conventionnelles de leurs parents. : entendre qu’on doit faire une chose « parce que c’est pour son bien » convient aux enfants; les adolescents veulent comprendre pourquoi une chose est dite « le bien » et si une telle chose existe dans l’absolu.

C’est pourquoi la vie selon l’opinion est une vie indigne de l’homme. En s’y soumettant l’individu se coupe de ce qui le fait être en tant qu'homme. D’où les refus de Socrate, de s’incliner devant ses juges pour sauver sa vie, de s’enfuir, d’échapper au châtiment ; ce qui est une manière d’affirmer par sa conduite que l’homme n’est digne de son statut qu’en respectant son essence d’être pensant. Par son choix Socrate est un homme exemplaire, au sens que l’antiquité donnait à ce terme : l’exemplum latin, c’est-à-dire un modèle à imiter. 

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Ainsi nous nous étions demandé si le risque de penser par soi-même valait d’être pris, et nous savons maintenant qu’il mérite d’être pleinement assumé par chaque être humain. Nous avons en effet abondamment montré que vivre selon l’opinion interdit à l’homme d’accomplir sa vocation d’être pensant et de mener ainsi une existence digne de lui, dans le souci de la vérité et de la liberté.

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