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René Descartes, 1596-1650

René Descartes, 1596-1650

DISCUSSION DE LA CONCEPTION CARTESIENNE DU LANGAGE : LE LANGAGE EST-IL PROPRE A L’HOMME ? N’EST-IL QU’UN INSTRUMENT DE COMMUNICATION ?

EST-IL PROPRE A L’HOMME ?

 1. Position du problème : Descartes définit le langage comme la faculté proprement humaine d’employer voire d’inventer des signes pour communiquer sa pensée à autrui. Dire qu'il est propre à l’homme signifie que l’espèce humaine est la seule à posséder cette faculté. C’est la position de Descartes (« la parole (le langage dans le contexte), étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul"); c’est la position d’Aristote (« Seul parmi les animaux l’homme possède le langage »). Toutefois on observe des comportements de communication chez toutes les espèces animales. Et certaines mettent en œuvre des moyens qui semblent de nature linguistique (les abeilles, les dauphins, certains primates). Enfin certains animaux se sont montrés capables d’acquérir au moins partiellement une aptitude au langage. Faut-il alors continuer à réserver la possession de cette faculté à la seule espèce humaine ?

2. Un exemple de communication animale :  Karl von Frisch, zoologue suisse, a remarqué que les abeilles étaient capables de ses transmettre des informations sur les zones de butinage au moyen de signaux différenciés (les « danses ») qui communiquent une information complexe (localisation, distance par rapport à la ruche).

Il y a deux modalités :

La danse en rond, pour une ressource à proximité de la ruche (moins d'une cinquantaine à une centaine de mètres), où l'information principale est l'odeur de la fleur à exploiter que la danseuse porte sur son corps ;

La danse frétillante, plus complexe, qui indique la direction par rapport au soleil de la zone à explorer, par l'orientation de l'axe de la danse par rapport à la verticale ; la distance de la zone, par la vitesse du frétillement ; et la nature du butin, par l'odeur dont le corps de la danseuse est imprégnée.)

S’agit-il d’un langage ?

3. Solution (voir le document Comparaison de la communication chez l’homme et le singe Vervet, in Jacques Vauclair, L’intelligence de l’animal).

Pour le savoir il faut se demander s'il y existe dans le monde animal une faculté ayant les mêmes propriétés fonctionnelles et structurelles que le langage humain.

Fonctionnellement, le langage humain permet l’interlocution et la communication de contenus sémantiques de toute nature : des informations, des états d’âme, des œuvres littéraires, des théories philosophiques, scientifiques etc. Mais pour que ce que cela soit possible il faut que le moyen de la communication possède une certaine structure.

Or les moyens linguistiques de la communication humaine et les modes de communication animale différent profondément par leur structure ; et ce qui détermine des différences de fonctions : l'animal ne possède pas un outil communicationnel lui autorisant les performances linguistiques et intellectuelles qui nous sont habituelles : discuter, dialoguer, réfléchir, discourir etc. Bref l’animal communique des informations simples, proche des stimulations biologique et du monde environnant, tandis que l’homme est capable d’exprimer et de communiquer au sujet de choses lointaines ou imaginaires.

LES DIFFERENCES DE STRUCTURE

L’animal communique à l’aide d’un code de signaux, l’homme à l’aide d’un système de signes.

Les signaux sont reliés directement à l’objet désigné, chaque signal renvoyant à un objet unique (cris pour « Python, cri pour « Aigle », cri pour « Léopard »).

Ils ne peuvent pas se combiner entre eux pour former une signification nouvelle.

Les signes linguistiques associent directement un signifiant et un signifié et sont indirectement reliés à l’objet qu’ils désignent.

La signification d’un signe dépend donc de sa relation différentielle aux autres signes; du coup la perception présente de l'objet n'est pas nécessaire à la compréhension du signe.

L’ensemble (division du signe + rapport différentiel + rapport indirect, de convention à l’objet réel) définit ce qu'on nomme la double articulation, qui est la caractéristique du langage humain (Ferdinand de Saussure : "Dans la langue il n'y a que des différences.").

Les signes peuvent s’associer entre eux selon des règles de formation (les règles syntaxiques) ce qui permet de créer des significations nouvelles.

LES DIFFERENCES DE FONCTION

L’emploi des signaux limite strictement la communication à une fonction injonctive ou à une fonction pragmatique de transfert d’informations proches des stimulations biologiques (nourriture, danger, accouplement etc) : les animaux ne conversent pas et ne construise pas de théorie élaborée (la dimension du sens, du sémantique, reste rudimentaire dans le monde animal : le paysage mental du chat n’est pas peuplé de considérations philosophiques...

L’emploi des signes linguistiques est déjà un commencement d’abstraction. Les hommes peuvent parler des choses en leur absence. Leur communication est déclarative (ils s’adressent en conscience à quelqu’un) et abstraite : l'homme est un animal qui s’adresse en conscience à la conscience d’autrui et qui théorise.

Conclusion et remarque finale : Le langage est une faculté qui ne s’observe naturellement que dans l’espèce humaine ; en ce sens il est bien propre à l'homme. Néanmoins les animaux sont capables de reconnaître et d’utiliser des symboles voire d’apprendre les rudiments d’un langage. Si le langage est bien propre à l’homme, cela ne signifie pas la encore l’existence d’une rupture radicale entre humanité et animalité. A cet égard n’oublions pas que le langage humain est apparu au cours de l’évolution de notre espèce, sans doute en relation avec l’affirmation et la complexification de notre capacité technique (Leroi-Gourhan, Le geste et la parole). Enfin s’il n’existe pas d’exemple de langage animal, des animaux se montrent néanmoins capables d’apprentissage partiel du langage : c'est le cas de Koko, une femelle gorille (Barbet Schroeder, Conversation avec Koko le Gorille), de Kanzi un chimpanzé et de bien d'autres etc. Et il existe au moins un cas connu à ce jour de communication quasi-langagière chez une espèce de singe, La Mone de Campbell étudié en Côte-d’Ivoire.

LE LANGAGE N’EST-IL QU’UN INSTRUMENT DE COMMUNICATION?

Cette question a deux interprétations :

--> La première porte sur la nature du langage : est-ce qu’on représente correctement le langage lorsqu’on le conçoit comme un instrument de communication ?

--> La seconde concerne la possibilité de la vérité, qui n’existe qu’à travers l’expression : le langage permet-il d’exprimer la réalité telle qu’elle est ? Les mots peuvent-ils dire les choses ou seulement les désigner par convention ?

1° Question : Le langage n’est-il qu’un instrument de la communication de la pensée ?

C’était la conception de Descartes qui voyait dans le langage une faculté dérivée de la faculté de pensée : nous ne sommes des êtres parlants que parce que nous sommes des êtres pensants.

Selon cette conception :

--> La pensée est indépendante du langage ; le sujet pensant conçoit ses objets directement, sans recourir aux mots ; le langage ne joue aucun rôle dans l’élaboration de la pensée ; il a juste un rôle de communication de l’idée lorsqu’elle est formée clairement dans l’esprit.

--> Le langage est un outil dont l’homme se sert : il est alors quelque chose d’amovible, il fait partie de notre panoplie et non de notre être même. On suppose aussi une motivation précise à la parole : on parle pour communiquer des idées, parce qu’on a quelque chose à dire. La communication est une activité rationnelle et utilitaire.

Cette représentation langage est-elle correcte ?

1. Peut-on penser sans langage ?

Si le verbe penser est pris dans sa plus grande extension, la réponse ne peut pas être unique. Certes le langage est présent dès la perception consciente (identifier un objet c'est le nommer, le catégoriser), mais les cas d'aphasie réversible nous ont appris l'existence d'une pensée sans langage, par "plux d'images". Ce point étant réglé, nous examinons le problème en prenant le verbe Penser au sens de "réfléchir", "former un discours transitif" visant à la vérité.

L’activité de la pensée est interne au sujet (il pense dans son fors intérieur), silencieuse; elle se passe dans le secret de sa conscience. Dès lors on pourrait penser que la pensée est antérieur au langage et indépendante de lui, que toute communication fait se suivre un « «je parle » à un "je pense". Mais c’est oublier :

--> Que nous pensonsà l'aide des mots.

Exemple : lorsqu’on regarde des nuages dans le ciel ou des tâches sur un mur, on voit se former des images. Ce qui est remarquable ici c’est qu’en même temps que l’image se forme dans son esprit, le nom de l’objet nous vient à l’esprit. Il n’y a pas d’abord l’image distincte, puis ensuite son nom, la perception claire de l’objet coïncide avec sa nomination : le langage est présent dès la perception des objets. Pour percevoir distinctement un objet et l’identifier, on a besoin d’en connaître le nom, ou du moins de le rattacher à un nom (une catégorie).

Cf. Maurice Merleau-Ponty : « La dénomination des objets ne vient pas après la reconnaissance, elle est la reconnaissance même. Quand je fixe un objet dans la pénombre et que je dis : « C’est une brosse », il n’y a pas dans mon esprit un concept de la brosse, sous lequel je subsumerais l’objet et qui d’autre part se trouverait lié par une association fréquente avec le mot de « brosse », mais le mot porte le sens, et, en l’imposant à l’objet, j’ai conscience d’atteindre l’objet. Comme on l’a souvent dit, pour l’enfant, l’objet n’est connu que lorsqu’il est nommé, le nom est l’essence de l’objet et réside en lui au même titre que sa couleur et que sa forme. »

Si maintenant on essaie de faire la théorie de la manière dont notre esprit forme des images (bref si on essaie de bâtir une théorie de l’imagination) ; on est aussi dans l’obligation de recourir au langage pour fixer les distinctions conceptuelles qui s’impose : il y a en effet deux types d’image : celles qui sont comme le décalque des objets existant (une chaise) et les images qui ne renvoient pas à un objet existant, déjà perçu. Lorsqu’on parle de l’imagination comme faculté de former des images dans l’esprit il faut donc distinguer l’imagination reproductrice et l’imagination créatrice. La fixation de cette distinction exige l’emploi des mots. On peut aussi ajouter que la réflexion qui a conduit à fixer cette distinction s’est appuyée en permanence sur l’emploi de mots. Aucune réflexion ou pensée discursive ne peut se passer du langage.

Cf. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale : « Psychologues et linguistes se sont toujours accordés pour dire que sans le secours des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en elle-même la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue."

La pensée doit donc recourir au langage pour se former et se formuler. Mais il faut aller plus loin : on ne parle pas et on ne pense pas « dans le langage », mais dans une langue, le français plutôt que l’anglais ou l’ourdou, qui a son lexique et sa logique. Cela n’influence-t-il pas la réflexion que nous menons dans une langue ?

--> Que nous pensons dans les mots, qu’ils sont la matière qui donne corps à la pensée.

La langue : le produit social de la faculté du langage, le code obligé des locuteurs dans cette langue. En outre la langue est l’expression d’une culture, c’est-à-dire d’un type particulier de rapport au monde.

La culture : a) la possession de connaissances générales ; b) L’ordre de ce qui est autre que la nature ; c) Les mœurs, en tant qu’elles forment l’identité d’un peuple particulier. Dans ce dernier sens la culture est une manière de sentir et de voir, un type particulier de rapport au monde dont la langue est le produit (cf. l’attachement des peuples à leur langue : les catalans, les basques).

Soit les problèmes posés par la traduction (cas extrême : la traduction de la poésie où le fond est porté par la forme). Ils mettent en évidence que :

--> Les langues n’ont pas le même lexique, le même univers de conceptualisations : il y a des expressions idiomatiques, des intraduisibles : Wistful en anglais, gemütlich en allemand, saudade en portugais etc.

--> Les langues n’ont pas la même logique :

"Je traverse la rivière à la nage" / “I swim accros the river”: la langue française insiste sur le déplacement et sur son moyen. La langue anglaise insiste sur la motricité, l'aspect actif.

"Un jeune garçon brun" / “Brown-haired-young boy”: en français la chose (garçon) préexiste à ses attributs (jeune, brun). En anglais la chose est constituée par ses attributs.

 a) et b) à les peuples n’ont pas la même représentation du monde, leur être-au-monde diffère (« weltanschauung » disent les allemands) :

Par exemple les français dans leur approche des problèmes politique, intellectuels etc, sont volontiers dogmatiques, rationalistes, universalistes ; ils ont un goût marqué de la théorie, un attachement fort pour l’abstraction des grands principes / Les anglo-saxons sont davantage pragmatiques, utilitaristes. Nos philosophes emblématiques respectifs seraient Descartes pour les français (un rationaliste),  John Locke ou David Hume pour les anglais (des empiristes).

On est donc en droit de supposer que lorsqu’il réfléchit le sujet pensant n’a pas une relation intuitive, directe à l’objet pensé, mais que la représentation à l’objet passe par la médiation de la langue et de la culture. L’objet est donc conçu à partir d’une expérience implicite du monde qui prédétermine le contenu de ses représentations : par exemple quand nous concevons et réfléchissons au sentiment amoureux nous présupposons inconsciemment un certain type de relation à un objet qui est linguistiquement, culturellement et historiquement constituée.

CF. Claude Lévi-Strauss : « Descartes croit passer directement de l'intériorité d'un homme à l'extériorité du monde, sans voir qu'entre ces deux extrêmes se placent des sociétés, des civilisations, c'est-à-dire des mondes d'hommes ». (Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences humaines) 

CF. André Martinet : « La notion d’une langue-répertoire se fonde sur l'idée simpliste que le monde tout entier s'ordonne, antérieurement à la vision qu'en ont les hommes, en catégories d'objets parfaitement distinctes, chacune recevant nécessairement une désignation dans chaque langue (...) Chaque langue correspond à une organisation particulière des données de l'expérience. Apprendre une autre langue, ce n'est pas mettre de nouvelles étiquettes sur des objets connus, mais s'habituer à analyser autrement ce qui fait l'objet de communications linguistiques. »

On ne peut donc pas penser sans langage ; d’une part parce que nous avons besoin des mots pour développer et fixer  nos pensées ; d’autre part parce que le sujet pensant perçoit et conçoit les objets qu’il pense à travers la médiation d’une langue et d’une culture particulière.

 

2. Le langage, un outil servant à communiquer des idées ?

C’est la vision courante, celle de Descartes comme du sens commun. Mais elle est fausse :

à Parce que le langage est inscrit en l’homme organiquement et psychiquement (a et b).

à Parce que la transmission des idées n’est pas la première fonction du langage : la communication est relationnelle, intersubjective, avant d’être intellectuelle (c).

a) La parole, manifestation phénoménale de la subjectivité

Subjectivité : a) la manière personnelle de concevoir les choses (opposée à objectivité) ; b) l’être du sujet, cad la vie intérieure singulière de l’être conscient, le monde du moi.

La parole : a) son engagement (donner sa parole); b) l’expression verbale de la pensée ; c) l’acte intersubjectif à travers lequel une conscience s’ouvre verbalement à une autre conscience.

Ce qui nous intéresse ici (c) : dire quelque chose à quelqu’un / entendre quelque chose de quelqu’un.

Si on nous adresse un compliment ou au contraire une injure : cela nous affecte, nous touche immédiatement : en témoigne la rougeur de l’émotion, fierté ou colère.

De même une confidence, une déclaration : dans ces situation le sujet est tout entier dans sa parole et dans la plus grande proximité avec autrui.

Bref, il n’y a pas moi et ma parole et autrui ou sa parole, il n’y a pas de distance entre la subjectivité et la parole en laquelle elle se dévoile à l’autre. Parler (se confier) c’est être tout entier dans sa parole ; notre parole est la forme de notre subjectivité ouverte ou offerte à la subjectivité d’autrui.

Ce lien entre parole et subjectivité est particulièrement mis en évidence par la psychanalyse :

….Lorsque parler sert aussi et surtout à se taire….

Comme théorie la psychanalyse est la science de l’inconscient psychique (= l’essentiel de l’activité mentale, qui n’est pas perçue consciemment). Le lapsus, le déni, la résistance, la rationalisation sont autant de phénomènes subjectifs et langagiers qui révèlent le clivage conscient / inconscient.

Comme thérapeutique : la cure psychanalytique consiste à soigner le psychisme par la parole. Le patient se dévoile en parlant, le psychanalyste écoute ce que dit le patient et surtout ce qu’il tait. Cas de la résistance.

La résistance : attitude de déni à travers laquelle le sujet refuse de prendre conscience des raisons de sa pathologie : c’est particulièrement « visible » dans ses conduites d’évitement, lorsqu’il parle de manière à ne pas nommer ce qui le gêne ou l’affecte : la parole du patient est à son insu structurée par son silence : sa parole porte en creux la configuration de son «être-soi ».

b) Le langage est intégré à notre organisme (un peu de paléoanthropologie)

Il faut parler ici du processus d’hominisation.

Hominisation : processus évolutif qui conduit à l’homme tel que nous le connaissons. Dans ce processus la sélection naturelle a été complétée par des processus culturel : acquisition et développement d’une culture technique, acquisition conjointe du langage. Main, face, et cerveau ont co-évolués. Les modifications morphologiques ont engendré des modifications comportementales et cognitives : la culture technique, dont le développement est concomitant avec le développement du langage. Le langage n’est donc pas une faculté qui est venu s’ajouter à un homme déjà constitué. Il fait partie du processus qui engendre l’être humain.

CF. André Leroi-Gourhan : « Station verticale, face courte, main libre pendant la locomotion et possession d’outils amovibles sont vraiment les critères fondamentaux d’humanité. Le développement cérébral est en quelque sorte un critère secondaire. (…) outil pour la main et langage pour le cerveau sont les deux pôles d’un même dispositif».

c) La communication langaggière est originairement intersubjective.

Intersubjectivité : fait que la conscience individuelle existe d’abord en relation avec la conscience d’autrui avant d’exister isolément pour elle-même. Ce qui signifie aussi que toute conscience est « ouverte » aux autres consciences et sensible à elles.

Pour le montrer : Pourquoi parlons-nous et de quoi ?

Le cas du bavardage. Les propos sans contenu (« il fait beau ». « Comment va » etc). Causer, cancaner, commérer, parler de la pluie et du beau temps. A l’inverse : douleur de la solitude : n’avoir personne à qui parler, à qui se confier etc.

La parole lie / fait lien et affecte avant d'informer ou d'instruire. La communication n’est pas d’abord au service des idées ! Le besoin de communiquer s'explique pour des raisons psychologiques liées au besoin qu'ont les sujets des autres sujets. D’où la nécessité de renverser le schéma cartésien : les sujets parle, de tout et de rien, légèrement ou sérieusement, et ensuite, accessoirement, réfléchissent ou théorisent. C’est la réflexion qui est une fonction dérivée de la parole, et non l’inverse.

CF. L’intuition de Rousseau ! Dans son Essai sur l'origine des langues il avait déjà supposé que le langage soit "né des passions", des émotions naissant de la relation à autrui, et non de la réflexion ou des besoins.

Conclusion : toute forme de conception instrumentale du langage doit donc être rejetée. Le langage est partie intégrante de l’humanité de l’homme. D’une part parce qu’il est incorporée en lui physiquement et psychiquement; d’autre part  parce que la communication langagière est relationnelle, intersubjective avant d’être intellectuelle.

SECONDE QUESTION : Le langage peut-il dire les choses mêmes ? La critique nietzschéenne de l’idée de vérité

Un énoncé est vrai s’il dit ce qui est, s’il fait coïncider l’ordre du langage et l’ordre de la réalité. Cette coïncidence est-elle réalisable?

En apparence rien de plus simple : s’il y a dix personnes dans une salle et que l’une d’elle dit : « nous sommes dix dans cette salle » elle énonce bien ce qui est. Toutefois cette personne a-t-elle bien exprimé la situation telle qu’elle est ou bien a-t-elle seulement décrit la situation en respectant un code linguiste qui permet à chacun de se comprendre?

Prenons un autre exemple. « Il fait beau aujourd’hui, le ciel est bleu » : il se peut que cela corresponde effectivement à l’expérience si le soleil est haut dans un ciel sans vent ni nuage.  Mais même dans ce cas, il y a plusieurs problèmes :

a) L’expérience dont il est rendu comte n’est pas celle de la réalité, mais de l’expérience humaine de la réalité ;

b)  Les termes employés ne sont pas exacts ou adéquats : a) Ces termes sont métaphoriques (« faire beau », n’a, du point de vue des choses, aucun sens ; cela ne sera pas vrai pour la limace ou l’escargot ; bref c’est une expression anthropomorphique) ; b) ces termes sont approximatifs : il existe une diversité de bleu (magenta, turquoise, ciel, marine etc.), et même une infinité (toutes les découpes imaginables de la zone du spectre lumineux qui correspondent à la longueur d’onde du bleu). Dans tous les cas, « bleu » n’est pas une propriété objective du ciel, mais une représentation exprimant la perception humaine, elle-même dépendant de la structure de ses organes perceptifs (œil humain n’est pas celui de la mouche ou du chien) et de son cerveau qui traite et met en forme l’information sensorielle. Un chien ou une mouche ne perçoivent pas « le beau ciel bleu » dont nous parlons.

Ces remarques sont les arguments principaux de la critique du concept de vérité que Friedrich Nietzsche (1844-1900) développe dans Vérité et mensonge au sens extra-moral :

a) La vérité n’existe pas, c’est une croyance, une illusion généré par l’emploi du langage (une illusion langagière).

b) Cette croyance à une origine sociale : nous appelons « vérité » l’emploi correct des conventions linguistiques établies arbitrairement pour les besoins de la vie sociale : des individus ne peuvent coexister et agir efficacement que s’ils s’obligent à respecter les même conventions langagières ; d’où la condamnation du mensonge – qui est nuisible à la société- et la distinction entre vérité et erreur, qui n’est rien d’autre que la nécessité de s’exprimer suivant le code établi.

c) Pour s'en convaincre il suffit d'examiner la nature de la relation entre les mots et les choses, donc s'interroger sur l'orgine empirique de cette relation. Les mots dit Nietzsche sont l'expression sonore d'une excitation nerveusene. L'homme n'exprime pas dans les mots qu'il crée l’expérience des choses mais la perception corporelle qu’il en a. Parler c’est donc exprimer dans les formes d’une langue et d’une culture la manière dont les choses nous affectent.Entre les mots et les choses, la relation est métaphorique, elle n'est ni naturelle ni logique (aucun logos dans la langue). Aucun discours ni aucune théorie, scientifique ou philosophique, ne peuvent donc être exacts ou véridiques :

d) Il n’y a donc pas de vérité, il n’y a que des interprétations : la science elle-même est une interprétation du réel. Elle ne nous fait pas connaître l’essence des choses qu’elles étudient ; elle se contente d’exprimer les relations entre les choses dans un langage qui en permet la maîtrise technique (une loi scientifique une formule commode pour maîtriser des phénomènes sélectionnés : U = R.I: cela ne nous dit rien de l’essence du phénomène électrique, mais cela permet de construire des circuits électriques).

Il faut donc renoncer définitivement à l’idée d’une vérité absolue, de type métaphysique. Si on ne la trouve pas, c’est parce qu’elle n’existe pas !

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