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Image extraite de la pièce filmée Elvire Jouvet 40 de Benoit Jacquot

Image extraite de la pièce filmée Elvire Jouvet 40 de Benoit Jacquot

 

PEUT-ON PARLER D’UNE VERITE DE L’INTERPRETATION EN ART ?

1. Les notions. Le problème dont il est question.

L’art

Deux sens à distinguer :

--> L'ensemble des activités ayant pour but la production d’œuvres dont la finalité est essentiellement expressive et esthétique (peinture, littérature, sculpture etc : les beaux-arts).

--> La capacité à produire qui, à la différence d'une technique, ne s'apprend pas. Le terme “art” est alors synonyme de talent, de don (cf. « Il a l’art de tout simplifier » : il possède un talent pour cela; "c'est tout un art", expression qui suggère que certaines réussites dépendent d’un facteur personnel et n’est par à la portée de n’importe qui).
L’Interprétation
On peut interpréter un geste, une attitude, une parole, un texte, un rêve, un rôle, un morceau de musique ou une chanson etc.

L’interprétation a donc deux sens principaux :

--> Soit la démarche qui a pour but la compréhension du sens de certains phénomènes et qui est rendue nécessaire lorsque ces phénomènes sont équivoques, ambigus. Il y a interprétation dès qu’on est amené à s'interroger sur la signification, sur "ce que ça veut dire".
--> Soit, dans le domaine des arts dits d’interprétation, l'exécution de l'œuvre : lorsqu’un acteur joue un rôle, lorsqu’un pianiste joue une sonate etc. on dit qu’ils l’interprètent. Interpréter c’est jouer.
L’unité de ces deux sens tient au fait que l’interprétation est nécessaire dès que le sens n’est pas immédiatement donné ou évident, qu’il doit être recherché ou produit, rendu manifeste.

Interprétation, démonstration et explication

--> Démontrer c’est exposer la nécessité logique qui lie certains concepts ("si une figure est un triangle alors la somme de ses angles égale 180°" ; "Il n’existe pas de droit du plus fort car si c’est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause.").

--> Expliquer c’est énoncer la relation nécessaire qui lie un effet à sa cause : "le fer rouille par oxydation (incorporation d’un d’atomes d’oxygène dans sa composition : formation d’un oxyde de fer) ; "les inégalités augmentent sous l’effet des politiques néolibérales".


Démontrer et expliquer conduisent à un résultat qui certain, objectif et unique.

A l’inverse l’interprétation semblera au mieux plausible, et il existe nécessairement une pluralité d’interprétations pour chaque phénomène étudié.

Enfin si tout raisonnement peut se formaliser comme un calcul, ce qui rend possible son traitement par une machine, l’interprétation est impossible sans l’activité d’un sujet interprétant; elle comporte une irréductible dimension de subjectivité. Par exemple l’interprétation des événements de mai en 1968 dépend de l’historien qui la propose et du parti-pris doctrinal qui est le sien : l’historien marxiste y voit une crise sociale, l’historien libéral une crise sociétale, l’historien conservateur une forme de gigantesque récréation.

Mais lorsqu'on parle couramment d'interprétation on pense le plus souvent au domaine de l'art.

L'interprétation en art : ici les deux sens du terme peuvent être convoqués. L’interprétation désigne :

--> soit l’herméneutique de l’œuvre d’art (ce qu'elle veut dire, la signification dont elle est porteuse).

--> soit l’exécution de l'œuvre (jouer une partition ou un rôle).

L’implication entre art et interprétation est une évidence :

--> Il y a des arts qui sont spécifiquement des arts d’interprétation (le théâtre, le cinéma, la musique, la danse) dans lesquels  les œuvres n’existent que si elles sont jouées : le rôle d' Hamlet (on parle d’ailleurs de créer un rôle) ou le Requiem de Mozart.

--> Les œuvres d’art sont des catégories d’objets qui sollicitent notre attention et notre jugement : une œuvre d’art est un objet intentionnel proposé à l’appréciation d’un public et dont la signification et la valeur font l’objet d’un jugement personnel (qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que c'est beau ?).

Art et vérité : cette fois l'association des notions a de quoi étonner. On serait d’ailleurs tenté de penser que le mot vérité n’est présent ici que de façon figurée, à la place des mots « juste, touchant, sublime, grandiose, belle » qui peuvent qualifier une interprétation.

La vérité c'est en effet la conformité du jugement et de l'objet du jugement : on me demande ce que je suis en train de faire; je réponds que je suis en train de rédiger un cours : voilà qui est vrai. A l'inverse on ne voit pas comment on pourrait dire du poème L’albatros de Baudelaire qu’il est vrai ou faux : il est beau, profond ou non etc. Pourtant on ne peut nier que la grande exécution nous donne le sentiment  de voir les choses telles qu’elles sont, dans leur vérité ; ou, inversement, que certaines interprétations sont des contresens.

On peut alors s’interroger sur l’interprétation de l’œuvre d’art, dans les deux sens du terme. Ce qui nous amène alors à nous demander ce qui fait la valeur d’une interprétation.

--> Qu’est-ce qui distingue une bonne d’une mauvaise interprétation ?

--> Est-ce qu’on peut parler de la vérité d’une interprétation en art?

2. L’herméneutique de l’œuvre d’art

La pluralité des interprétations : l’œuvre n’a pas un sens mais autant qu’on en peut trouver.

Soit la déclaration du poète Paul Valéry à propos de son poème Le Cimetière marin : « Si on s'inquiète de ce que j'ai voulu dire, je réponds que je n'ai pas voulu dire mais voulu faire et que c'est cette intention de faire qui a voulu ce que j'ai dit. » Et plus loin : « Il n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autorité de l'auteur. Quoiqu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens ; il n'est pas sûr que le constructeur en use mieux qu'un autre. »

S’il n’y a pas de vrai sens d’un texte littéraire ou d’une œuvre d’art en général, il est impossible et vain de vouloir imposer l’unicité d’une interprétation. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’œuvre est susceptible d’avoir n’importe quel sens : des interprétations peuvent être farfelues (Avatar de J. Cameron est un hommage à la couleur bleue), délirantes (c’est une dénonciation de la vie chère), donner lieu à contresens (c’est une défense de l’impérialisme conquérant) ; ou bien être insatisfaisantes parce que partielles, incomplètes (c’est une ode écologique). Qu’est-ce alors qu’une bonne interprétation ?

 

L’herméneutique de l’œuvre d’art : Soit le tableau de Georges de la Tour (1593-1652)

 

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 Le tricheur à l’as de carreau (1635)

Alain Jaubert, critique d’art contemporain, nous demande d’y voir non une scène pittoresque de cabaret ou de tripot, mais une leçon de morale janséniste. Comment être sûr de la valeur de cette interprétation ou d’une interprétation en général si on prend le travail de Jaubert en exemple ?

D’abord l’interprète de valeur n’oublie pas que l’œuvre (ici le tableau) n’est pas le prétexte d’un message mais bien la chair de ce message ; c’est donc par la patiente analyse de l’œuvre qu’il débute, analyser signifiant réduire le phénomène à ses éléments premiers (ici : les lignes de composition, la palette utilisée, la position de la lumière, les détails du décor, des attitudes ; mais aussi l’histoire de la peinture, les éléments de la biographie du peintre etc). Puis il tente de réunir dans un tout cohérent dans lequel chaque éléments trouve sa place et prend sens l’ensemble des éléments de son analyse, ce qui suppose un point de vue, une perspective qui est –sinon l’intention de l’artiste, du moins l’analogue d’une intention. Voilà ce qui fait la valeur de l’interprétation : une interprétation est bonne dès lors qu’elle dégage une perspective qui permet de synthétiser la totalité des éléments de l’œuvre : tous les éléments se trouvant alors exposés dans l’unité d’une intention : ce n’est pas un hasard si dans le tableau de De la Tour les personnages ont telle physionomie, s’ils sont parés de tel vêtement ou détails etc.

3. L’exécution de l’œuvre

Partons de l’expérience : un metteur en scène fait répéter longuement (des semaines !) son actrice jusqu’à être satisfait de sa prestation (Louis Jouvet, dirigeant son actrice dans le rôle d’Elvire dans Don Juan de Molière); de même un chef d’orchestre, ou un soliste. Que recherchent-ils sinon la vérité de l’interprétation. Mais comment peut-il être question de vérité en ce domaine ?

La vérité : on la conçoit le plus souvent comme la conformité entre ce qui est et ce qui est pensé ou dit : par exemple « il fait beau aujourd’hui » : c’est vrai ou faux, suivant que cela s’accorde ou non avec ce qu’on observe. La vérité est ici le produit de la rationalité des démarches de l’esprit.

En ce sens du terme il ne saurait être question de vérité en art, puisque l’art est fiction, reproduction, imitation : même lorsque le peintre peint un portrait dans un style réaliste, même lorsqu’un cinéaste filme des événements historiques, ils reproduisent (en fait transposent : re-produisent) la réalité.

Mais la raison n’est pas la source de toute vérité : il n’y a pas que des vérités rationnelles, il y a aussi une vérité du sensible qui ne dépend pas de la capacité à démontrer ou à prouver.

La vérité du sensible : Par exemple on ne peut ni démonter ni prouver notre existence, ou l’existence du monde autour de nous. On ne peut que le constater dans l’intuition. Pas plus qu’on ne peut démontrer le caractère monstrueux de la guerre : on ne peut que le faire sentir dans un langage qui n’est pas celui de la rationalité : ce sera alors le langage poétique au sens large, le langage de l’art. La vérité consiste ici rendre présent c’est-à-dire immédiatement sensible ou perceptible à un spectateur, à un public, le phénomène lui-même : le détachement digne et douloureux d’Elvire, l’allégresse de la marche de l’histoire dans la huitième symphonie de Beethoven, la monstruosité de la guerre dans le Guernica de Pablo Picasso.

Ainsi lorsqu’un grand acteur joue Don juan ou un grand pianiste Beethoven ils cherchent à rendre perceptible et sensible l’essence de ce qui est exprimé dans la partition ou le rôle. A leur contact, le spectateur est mis en relation avec la chose elle-même si l’interprétation est réussie.

Heidegger, mais aussi Bergson, ont affirmé cette vocation de l’art à la manifestation de la vérité.

Pour Bergson l'art n'a pas simplement une fonction esthétique. Il partage avec la philosophie le souci de la vérité dont il cherche l'expression par les moyens qui lui sont propres.

Car si la vérité est connaissance de ce qui est et que ce qui est «est là présent», il s'agit de comprendre ce qui nous en sépare, pourquoi et par quoi la réalité se trouve-t-elle “voilée” (terme qu’emploie Bergson).

Bergson explique cette occultation par deux causes qui se renforcent l'une l'autre :

Les nécessités de la vie, qui imposent l'efficacité de l'action et donc une perception schématique de la réalité. Toutes les choses sont singulières, mais les nécessités de l’action nous obligent à les regrouper suivants leurs points communs, donc à les englober dans des représentations générales, dans des concepts qui trahissent leur singularité (quand on se promène dans une forêt, on ne pourrait pas percevoir singulièrement chaque arbre sans un sentiment paniquant de désorientation; il faut généraliser, schématiser).

Le langage, qui redouble la simplification pragmatique de la réalité. Les mots, au travers desquels nous pensons et communiquons, sont communs tandis que les réalités sont singulières. Ils sont donc par principe inadéquats à l'expression de la réalité.

Or pour Bergson l'artiste possède un privilège perceptif qui l'amène à sentir et à chercher à exprimer la singularité du réel, par les moyens esthétiques qui sont propres à un art. En cela il est comparable au philosophe dont le discours vise au final à nous donner l'intuition de la singularité du réel.

Conclusion du cours : nous savons maintenant que loin d’être le lieu d’expression de la fantaisie arbitraire des interprètes, l’art peut ambitionner d’être l’expression de la vérité dès lors que l’interprétation dévoile le phénomène dans la simplicité de sa présence ou qu’elle rend compte de la totalité d'une œuvre.

 

Tag(s) : #COURS

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