INTRODUCTION AU COURS 2009
Exergue « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation de la vie, non de la mort. » Spinoza (1632-1677), Ethique, IV, prop 69
1. Qu'est-ce que philosopher?
2. Quels sont les principaux problèmes philosophiques?
3. Comment acquiert-on un savoir authentiquement philosophique?
1. Quest-ce que philosopher?
Faire de la philosophie (philosopher) / non étudier la philosophie :
Etudier la philosophie : apprendre les doctrines des philosophes, leur vie etc : ce qui revient à faire de l'histoire des idées, l’histoire de la philosophie; ainsi, on devient savant en matière de philosophie, mais non sage, ce qui est le but avoué de la philosophie qui est étymologiquement : amour de la sagesse. Amour/désir : ce qui nous tient le plus à cœur, désir : ce à quoi nous tendons ; Sagesse : idéal de comportement et savoir absolu. L’état de sagesse se confond avec le bonheur pour la morale antique
Différence entre savant et philosophe, sagesse et science : l'existence du philosophe est impliquée par ce qu'il sait, pas celle de l’homme de science; l'homme de science veut étendre sa connaissance, il veut la connaissance pour la connaissance (du moins le croit-il), tandis le savoir philosophique est de nature telle et a pour but de transformer l’existence du philosophe, de la rendre meilleure, excellente. On voit par là que la science est une connaissance théorique désintéressée (je vous prie de ne pas confondre science et technique), tandis que la philosophie est une connaissance “pratique” (praxis) au sens d’Aristote (-384 / -322) : elle a pour fin la perfection de l’agent (celui qui agit), non de l’objet : lorsqu’un potier fait un vase, il cherche à faire un bon vase, voire le meilleur vase; dans cette action il recherche la perfection de l’objet, non de lui-même; c’est très différent du savoir “pratique ou éthique, cad philosophique : celui qui conçoit la nécessité en toute chose ne sera plus affecté par les événements (réflexion du psychanlyste Jacques Lacan, apprenant le suicide de l’un de ses patients : “que voulez-vous qu’il fît d’autre?” Impassibilité du sage accompli devant le spectacle de la commune bêtise des êtres humains).
Bref : le philosophe ne sépare pas la vie et la pensée. Le souci de soi, le souci de son existence et de ce qui est au principe de son mode d’existence est central chez le philosophe (voyez Epicure, A Ménécée, p. 422-425 de votre manuel).
D'où la formule de Socrate (-470/-399) : « la philosophie est un savoir qui s'inscrit dans l'âme » : cad, déjà,
“Dans l'âme” : non dans la seule intelligence ou la seule mémoire. L’âme? : « en son âme et conscience » : au plus profond de soi ; dans son âme = en soi, au plus profond de soi . Âme : animus : animé : le principe du mouvement d'un être (sur le modèle des êtres naturels, une plante par exemple). Donc l'âme : ce qui nous meut, ce qui nous fait être qui et ce que nous sommes, le principe (ce qui dirige) de notre attitude générale, de notre existence. Exemple : si on bat un chien, si on maltraite un enfant, si on prend l'habitude d'être brutal etc on inscrit “en soi” (= dans son âme dirait les anciens) un certains nombre de tendance.
Faire de la philosophie c’est donc vouloir inscrire en soi les principe du mode d’existence le plus parfait. Cela suppose de répondre aux problèmes que l'homme se pose du fait qu'il est un être pensant, doué de conscience et de raison (on pourrait dire aussi : inscrire en soi la vérité du bien de façon à vivre excellemment).
2. Quels sont les principaux problèmes philosophiques? (« le poisson qui est dans la mer ne sait pas que c’est la mer ».)
Pour les énoncer de façon ordonnée et systématique on va partir de la conscience.
LA CONSCIENCE
“être conscient”, “prendre conscience”, “être un être conscient”; “avoir bonne ou mauvaise conscience” etc : dans tous ces cas revient l’idée d’un savoir (cum-scientia) : “prendre conscience” d’une chose, d’une réalité : savoir que cette chose existe, en saisir et en mesurer l’existence et l'importance, la valeur.
On peut aussi être plus direct, plus centré sur l’immédiatété de l’expérience que nous avons de nous en tant qu’être conscient : “Être conscient de quelque chose” : savoir qu’il y a cette chose, savoir qu’elle existe. “Être conscient de soi” : savoir qu'on existe etc : cum-scientia : accompagné de connaissance. “Être un être conscient” ou “exister en tant qu'être conscient”, c'est se savoir être : l'homme sait qu'il existe, sait qu'il y a de l'être, sait qu'il a à être... Ceci contrairement au poisson qui pour le poète, “vit dans la mer sans savoir que c’est la mer.
Lorsqu’on est conscient on sait, non pas comme on sait que 2 et 2 font 4, mais de façon immédiate, vivante, incarnée; on le sait intuitivement.
Intuition : connaissance directe, immédiate, par opposition à déduction : opération intellectuelle qui consiste à poser la conséquence; donc : connaissance indirecte, qui passe par le raisonnement. (Induction : opération intellectuelle qui consiste à énoncer une lois générales à partir de l’observation de quelques cas concrets)
Ainsi toute prise de conscience est un saisissement, et pour certaines prise de conscience, un saisissement de tout notre être (la conscience de notre finitude, de la mortalité, du néant).
Si on veut une définition un peu scolaire de la conscience on pourra dire : c'est la faculté qui permet à l’homme d’avoir l’intuition de son existence et, grâce à cela, la capacité à réfléchir sur toute choses, en particulier sur sa condition et sur sa conduite. La conscience nous rend capable de nous interrroger dans le but de connaître la réalité ou de porter jugement moral sur nos actions et sur celles d'autrui (est-ce bien ou mal, juste ou injuste). C'est pourquoi, dans ce dernier cas, on parle aussi de conscience morale, que Rousseau (1712-1778) définit comme une science innée du bien et du mal.
Le questionnement de la conscience
La première, la plus insistante et poignante des questions : L'existence a-t-elle un sens? Mon existence, mais aussi celle de toute chose (pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? (Leibniz 1646 / 1716). C’est l’objet de l’interrogation métaphysique, qu’on peut dire aussi existentielle.
En secpond lieu : Comment doit-on vivre? Comment doit-on se comporter? Que faut-il rechercher en priorité dans la vie ? Quelles valeurs faut-il privilégier? Quelle est parmi les valeurs la valeur suprême? Qu’est-ce que la vie bonne en soi? : ce sont autant de formulations possibles pour l’interrogation morale ou éthique.
Enfin, puisque l’homme vit en société, la question du mode d’existence le meilleur ne peut pas se séparer que la question de la société la meilleure : Quelle est la meilleure forme/la forme idéale de l'organisation de la société? Qu’est-ce que la Cité bonne en soi? Qu'est-ce qui est juste et injuste absolument? Ce sont des aspects essentiels de l’interrogation politique.
Ainsi le programme central de la philosophie consiste à répondre à des question d'ordre métaphysique, éthique et politique que l’homme est amené à se poser en tant qu’il est un être pensant.
3. Comment acquiert-on un savoir authentiquement philosophique? [= Comment inscrire "dans son âme" le savoir philosophique? = Qu’est-ce que penser en philosophiquement?]
La réponse est en apparence très simple : il suffit de penser, au sens que prend cette activité en philosophie (penser = réfléchir, méditer).
Cette activité de la pensée à sa source dans une prise de conscience et elle trouve son développement dans une réflexion d’allure démonstrative.
En effet il n’y a pas d’acte de pensée sans motif et mobile, cad sans prise de conscience d’un problème et désir de lui trouver solution. Aristote parle d’un “étonnement”, l’étonnement qu’il y ait de l’être par exemple. Bien des choses nous font penser, nous étonnent, nous stupéfient : la mort, l'historicité, l'altérité, la beauté, l’existence d’autrui et l’impossibilité de le comprendre entièrement etc.
Mais une fois que le problème nous habite, quelle doit être la démarche?
Le modèle : une démonstration de mathématique (mathémata : les choses qui sont "bien connues" i.e (= c’est-à-dire) tel qu’il faut faire pour connaître (ainsi “bien connaître” c’est connaître « mathématiquement ».)
RACINE DE 2 N'EST PAS UN NOMBRE RATIONNEL
Définition de la racine carré d’un nombre : la valeur qui élevée au carré donne ce nombre);
Du carré d’un nombre : la valeur que prend un nombre lorsqu’il est multiplié par lui-même.
Du nombre rationnel : une quantité qui ne peut s’écrire autrement que sous la forme d’une fraction composée de nombre entier : 1/3 par exmple.
Racine carré de 2 est-il un nombre rationnel ? Comment être sûr de notre réponse?
Par la démonstration : un enchaînement de propositions qui se déduisent logiquement les unes des autres à partir de points de départ (les prémisses) jusqu' à une conclusion objectivement nécessaire.
On va démontrer par l’absurde (les conséquences de la supposition de départ sont contradictoires) que racine carrée de 2 n’est pas un nombre rationnel.
Si racine de 2 était un nombre rationnel, alors il pourrait s’écrire sous la forme p/q;
nous aurions alors (p/q)² = 2; donc p² = 2q² et nous saurions alors que p est un nombre pair; deux fois un nombre entier quelconque (on choisit de l’appeler n) élèvé au carré. Calculons maintenant le signe de q
Je vous fais remarquer que par la démonstration nous faisons l’expérience intellectuelle de la nécessité objective du vrai; nous passons de l’incertitude de la supposition à la certitude du savoir.
Mais est-ce possible pour les "choses humaines".
La conscience nous oblige donc à nous poser un ensemble de questions. Mais toutes ces questions sont enveloppées dans une première et fondamentale problème : Est-ce que la vérité existe? Ce sera l’objet de notre premier cours.
*
Y A-T-IL UNE VERITE ?
1. Le concept de vérité
2. Sens de la question et problème.
3. Explication du texte de Nietzsche
1. Le concept de vérité
Se prend en deux sens
a) 1° sens :
Penser ou dire vrai = penser ou dire les choses telles qu’elles sont ; donc :
La pensée (le jugement), le discours(=)la réalité
La vérité (son concept, idée abstraite) est donc la propriété d’une pensée ou d’un discours qui représente exactement la réalité. Elle consiste dans la conformité ou l’adéquation entre pensée/discours et réalité.
Réalité et vérité : la réalité = ce qui est ; la vérité : la représentation exacte de ce qui est : La vérité n'est pas dans les choses mais dans ce qu'on dit ou pense; elle n'est pas une propriété des choses, mais une caractéristique du jugement, de la représentation. D’où, je vous demande de le remarquer, le rôle du langage, le rôle des mots. Pas de penser, a fortiori de discours, sans langage.
Du point de vue de ce 1° sens, trois choses s’opposent à la vérité : mensonge, erreur et illusion.
b) 2° sens
« Depuis que les hommes pensent, ils sont en quête de la vérité etc. Ici la vérité signifie le savoir, le savoir absolu. Relatif (qui tient son existence et sa valeur de sa relation à autre chose). Absolu : le contraire, donc : ce qui existe en soi et par soi. Savoir absolu ? Le sens de l’existence, la Cité idéale.
En ce sens, vérité (savoir) est opposable à opinion
L’opinion : sens courant : avis personnel, jugement subjectif; sens antique (doxa) : ce qui est admis, cru sans preuve, sans réflexion = pré-jugé.
Donc l’opinion est une croyance, ce qui est opposable à un savoir (aucune opinion n’est un savoir)
Une opinion est une affirmation incertaine qui est vraisemblable mais non pas vrai. En ce sens elle est une simple croyance. La croyance est toujours une lacune du savoir car si on sait quelque chose on n'a plus besoin de le croire.
Opinion : Platon : « un intermédiaire entre savoir et ignorance ». Danger de l’opinion : y tenir comme à un savoir.
Être philosophe, intellectuellement parlant : faire preuve d’esprit critique, à l’image de Socrate, « qui sait qu’il ne sait rien. »
2. Sens de la question et problème
“Demander si il y a une vérité c’est tout simplement demander si la vérité existe. C’est une question paradoxale et qui paraîtra même sans objet si la vérité est prise comme propriété d’un énoncé qui est en accord avec la réalité : car alors il suffit de dire que racine de 2 n’est pas un nombre rationnel ou que l’eau bout à 100°, pour prouver que la vérité existe ; et puis surtout, si on pose la question, c’est qu’on lui suppose une réponse, et donc l’existence de la vérité à son sujet.
La question n’a donc de sens que si on prend le mot de vérité au sens de savoir absolu, cad comme connaissance des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. Il s’agit alors d’une question d’autant plus légitime que personne à ce jour n’a aboutit dans une telle recherche alors qu’elle est aussi vieille que la philosophie.
C’est pourquoi nous devons examiner si une telle forme de la vérité est possible, étant entendu que cela suppose l’existence d’une réalité en soi qui puisse s’exprimer dans les formes de la représentation humaine. Or précisément : est-ce qu’il existe une réalité en soi accessible à l’esprit humain ? Est-ce que le langage permet de dire ce que sont les choses en elles-mêmes ?
Explication du texte de Nietzsche
Nietzsche : « Il faut toujours protéger les forts des faibles. » « La tâche de la philosophie c’est de nuire à la bêtise. »
ELEMENTS POUR L'EXPLICATION DE TEXTE
La méthode : Explication de texte et non commentaire de texte. Expliquer : rendre compte du sens du texte. Le sens du texte qui comprend : ce que dit l’auteur, pourquoi il le dit, les implications de ce qu’il dit. Et comme c’est un texte de philosophie, cad un texte argumenté, un raisonnement, il faut que l’explication soit conduite en respectant l’ordre logique du texte.
La règle d’or : la compréhension du texte doit émaner de l’examen du texte, de ses termes : on ne doit pas chercher en dehors du texte le sens et les raisons du texte mais à partir de l’examen de son contenu, de ses termes : ex-pli-quer.
Texte 1 : "Il y eut un jour... son action et sa pensée"[la fable de la vérité]
C'est le texte par lequel débute l'oeuvre de Nietzche; il doit nous permettre d'en comprendre l'objet. Je vous en donne là l’explication rédigée
L’Homme a une attitude profondément ambivalente à l’égard de la vérité : il la désire, mais ne le trouve pas ; il doute de son existence, mais ne renonce pas à la chercher.
Comment expliquer cette attitude et qu’en est-il finalement de l’existence de la vérité ? La vérité a-t-elle une réalité, ou bien est-elle un mirage que les hommes poursuivent illusoirement ? Dans cette dernière hypothèse, qu’est-ce qui pousse les hommes à croire de manière si tenace à l’existence de la vérité ?
C’est ce problème que Nietzsche s’attache à élucider dans ce texte et pour lui cela ne fait pas de doute : la vérité est une illusion, et sa recherche une farce grotesque qui atteint son sommet avec la philosophie !
Mais qu’est-ce qui autorise Nietzsche à tenir de tels propos ? Quelles en sont les conséquences pour l’exercice de la philosophie?
La position de l’auteur est d’abord exposée d’une manière tout à fait originale, au travers d’une fable : « il y eut une fois... ».
Cette fable raconte un événement, « l’invention de la connaissance », que l’auteur s’amuse à tourner en dérision en le présentant sous un jour comique, voire carrément grotesque.
D'abord un cela se passe en un temps indéterminé (« une fois »), et dans un lieu incertain et sans gloire ("un recoin éloigné de l'univers", « un astre » -qui sait lequel ?), lieu quelconque et relégué dans l’ombre, perdu au sein de l’immensité des « innombrables systèmes solaires scintillant ». En outre cet événement a pour protagonistes des êtres mal identifiés dont on sait seulement qu’ils sont "des animaux intelligents"). Et leur seul titre de gloire qui soit rapporté, « l’invention de la connaissance », est ramené par ce terme « d’invention » à un acte arbitraire et de pure fantaisie.
Ensuite c’est un événement dont l’auteur se plaît à souligner la fugacité et, à travers cela, l’insignifiance : il dure une simple « minute » en regard de « l’histoire universelle », c’est-à-dire des durées qui ont cours dans la nature, terme qui désigne ici l’univers. Ainsi, loin de connaître la gloire et la reconnaissance éternelles auxquelles ils pensaient pouvoir prétendre pour leur invention, les animaux intelligents connaissent une fin rapide et brutale qui témoigne de l’absence d’égard avec lequel la nature les traite : il aura suffit en effet que celle-ci « respira encore un peu –que passent quelques millénaires, ce qui ne demande aucun effort particulier à la nature- pour que « l’astre se figea dans la glace » et que « les animaux intelligent durent mourir » sans laisser de trace : qui peut ignorer en effet que toute vie sur terre disparaîtra avec la destruction du système solaire, et qu’en tout état de cause, rien ne saurait prétendre à l’éternité dans un univers lui-même soumis au temps. Dès lors, quelle dérision que cette fin brutale et sans cérémonie pour les êtres fiers et orgueilleux qui ont cru posséder la connaissance !
On le voit, l'auteur fait tout pour souligner le caractère insignifiant, totalement anodin, dérisoire et finalement grotesque de l’événement, afin d'en faire justement un "non-événement", un modeste fait divers à l'échelle du cosmos.
Une fable, qu'on pourrait nommer fable de la connaissance ou fable de la vérité, débute le propos de Nietzsche. Or, comme on sait, toute fable a sa morale qui en expose clairement le sens. Quelle est donc l'intention de Nietzsche et surtout comment se justifie-t-il ?
Une « fable de ce genre, quelqu'un pourrait l'inventer, mais cette illustration resterait bien au-dessous du fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit que l’intellect humain figure au sein de la nature. » Maintenant l'intention de l'auteur se trouve parfaitement claire : la fable met en scène sous une forme satirique une critique radicale de la valeur de « l'intellect humain », puisque celui-ci est assimilé à une chose inconsistante et insignifiante, une réalité spectrale (« un fantôme misérable, éphémère, insensé et fortuit »). Et comme l'intellect désigne très précisément la faculté qui est censé permettre à l'esprit humain d'entrer en contact avec la réalité des choses, c'est donc l'idée même de connaissance, avec toutes la valeur intellectuelle et éthique qui est associée à son projet, qui est complètement rejetée par Nietzsche.
Au-delà des termes employés, c’est aussi ce que montre le procédé hyperbolique employé par l’auteur, la fable étant dite une illustration « bien en-dessous » de la réalité. On ne saurait mieux dire l'inanité de l’intellect et, par voie de conséquence, l’imposture vaniteuse des êtres humains. Car, comme le rappelle Nietzsche, l’existence de intellect humain est totalement «fortuit » : il est sans nécessité aucune et ne doit son existence qu’à la réunion hasardeuses de circonstances totalement contingentes et aveugles; et c’est pourquoi son existence comme sa disparition sont indifférentes, sans conséquence aucune pour l’univers : "des éternité durant il n'a pas existé; et lorsque c'en sera fini de lui, il ne se sera rien passé de plus".
Toutefois on ne peut pas se contenter de critiquer quelque chose, même avec un grand talent littéraire; il faut justifier et fonder en raison sa critique. Qu'est-ce qui autorise Nietzsche à proclamer la nullité de l'intellect humain?
Deux choses principalement :
D’une part le fait qu'il n’a de valeur que pour l’homme puisqu'il "ne remplit aucune mission au-delà de l'humaine vie" qu'"il n’est qu’humain ». Ce qui signifie qu’il n’a d’utilité et de sens qu’en regard de l’homme et de ses besoins.
D’autre part son extrême banalité, puisque un être aussi modeste que la mouche, ou tout autre, si « minuscule » et « abject » soit-il, possède un intellect qui lui procure la même utilité, la même émotion, et finalement la même illusion. Car, comme le remarque finement Nietzsche, « si nous pouvions comprendre la mouche", c'est-à-dire aussi se mettre à sa place et sentir comme elle sent, si nous pouvions être en empathie avec la mouche, alors « nous saurions qu’elle aussi nage à travers l’air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde. » En fait, il n’y a pas d’être qui ne ressente l’ivresse propre à l’acte de « connaissance ». C’est pourquoi l’émotion qui étreint l’homme à l’évocation de ses capacités est parfaitement ridicule.
Mais au-delà de sa fonction satirique, la comparaison de l’homme avec la mouche exprime un argument décisif : comme la mouche -et pas plus qu’elle-, l’homme se croit seul à posséder dans son intellect le « pivot du monde », c’est-à-dire le principe garantissant la compréhension du réel; comme la mouche et pas plus qu’elle, l’homme se croit « au centre des choses », c’est-à-dire a le sentiment que ses représentations expriment l’essence des choses. Qu’est-ce à dire, sinon que l'homme prend pour connaissance de la réalité ce qui n’en est que l'expression anthropocentrique et anthropomorphique; qu’il conçoit et perçoit non la réalité mais son expression –mieux, son interprétation- dans les formes de la représentations humaine.
On comprend alors les raisons profondes de la critique de Nietzsche : la connaissance est une illusion enivrante –car qui ne serait gonflé d’orgueil à se croire le dépositaires du savoir ?- résultant de la puissance de cette force d'interprétation et d’assimilation du monde qu’est l’intellect.
Et maintenant que la nature exacte de la connaissance et de ses effets sur l’homme est dévoilée, Nietzsche peut donner libre cours à son ironie : il parle d’ivresse et de délire (« bouffée de cette force du connaître »), il suggère la mégalomanie et la bouffonnerie liées à l’illusion du savoir par allusion à La Fontaine, l’expression "gonfler comme une outre" nous rappelant la fable de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf... Sauf que la grenouille pourrait prendre ici un visage inattendu.
Car quelles sont les conséquences de cette compréhension nietzschéenne de la nature de l'intellect et de la connaissance humaine?
« Et de même que tout portefaix aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée. » A ce moment du texte on a le sentiment que la critique de Nietzsche rencontre précisément sa cible : le philosophe et la philosophie, du moins une certaine philosophie puisque Nietzsche lui-même est philosophe. Car si le philosophe est classiquement par excellence l'homme de la vérité et si toute connaissance est illusoire parce que fondée sur les illusions que l’intellect produit, alors, fatalement, le plus trompé et le plus ridicule des hommes, c'est le philosophe, c’est l’homme qui a, chevillé au corps et dans son âme, « l’amour de la sagesse »! Ce qui est, pour le moins, un étonnant renversement de la représentation habituelle du philosophe!
Nous savons donc maintenant que pour Nietzsche la vérité est une illusion qui trouve avec la philosophie un sommet, en tant qu'elle se veut à l’origine la plus haute des Sciences; et que toute prétention à la connaissance absolue est au fond bouffonne. Son propos a en effet développé sous une forme satirique une critique radicale de ce que nous nommons depuis ce penseur la volonté de vérité, volonté qui est pourtant au cœur de l'entreprise philosophique originelle qui est quête de ce qui est bon et vrai dans l'absolu. C'est pourquoi nous devons connaître les raisons détaillées de la position de Nietzsche afin de pouvoir penser ses conséquences pour les questions qui forment le contenu principal de l’interrogation philosophique.
REFLEXION SUR LE TEXTE 1 :
Quel lien entre la position de Nietzsche et la "question de l'existence" / de la “raison d'être de l'être”?
Le sentiment de la contingence radicale de l’existence des choses, ou de son existence. Rien n'explique rien, rien ne justifie rien. Le nihilisme. N = Prophète du nihilisme et de sa problématique. Les deux sens du nihilisme. Nihil : rien en latin. Sous entendu : il n'y a rien "au ciel", il n'y a pas de Dieu, pas d'absolu, et donc pas de signification transcendante de l'existence.
D'où le rapprochement avec Héraclite : Tout s’écoule. On ne se baigne jamais deux fois dans les eaux du même fleuve.) Impermanence, devenir.
Deux formes de nihilisme, cad deux façon de comprendre la proclamation de Dostoïevsky qui résume toute la problèmatique éthique de la modernité : "Si Dieu est mort, tout est permis" : a) une attitude négative, destructrice : rien ne compte, rien n'a de valeur, rien en mérite d’être; b) une position philosophique qui pense l'éthique en dehors de toute référence à une transcendance (Dieu, l'absolu); la problématique du nihilisme : qu'est-ce que le bien, le mal, le souhaitable etc en l'absence de tout garant de la vérité des valeurs.
Transition : la perspective (la méthode) généalogique : Nietzsche entend retracer l’histoire de la constitution de cette illusion, afin d’en comprendre le sens. (L’homme est un animal, sans privilège métaphysique ; aucune de ses facultés ne fait de lui « un être à part », une exception au sein de l’être). Il faut donc comprendre comment les homme en sont venus à croire en la vérité.
Première étape de cette généalogie… le texte 2
Texte 2 : « L’intellect…….l’instinct de vérité. »[L’homme n’a pas d’amour instinctif pour la vérité]
Analyse finalisée par la rédaction d'un introduction, ayant pour but de réunir les éléments nécessaires.
Texte un peu obscur tant qu'on n'a pas compris quelle est l'intention de N et quelle est la perspective de son analyse (son angle d'ananlyse).
1. Plan :
1/ "L'intellect.... pur et noble instinct de vérité." : L'homme est un maitre dans l'art de tromper
2/ "Ils sont profondément... Le ronflement." : L'homme vit dans un monde d'illusion
3/ "Hélas!... l'instinct de vérité." : L'homme ne veut savoir ni ce qu'il est ni qui il est vraiment.
Donc si on se résume : un texte dans lequel N affirme que l'Homme a) est un maitre es tromperie, b) vit dans un monde d'illusions et c) ne veut rien savoir de lui. Ce sont les pièces d'un raisonnement. Au service de quelle thèse?
2. "Presque rien n'est plus inconcevable que la naissance parmi les hommes d'un pur et noble instinct de vérité." "D'où diable viendrait donc, dans cette configuration, l'instinct de vérité."
Thèse : l'homme n'a nullement, comme le prétend la tradition morale, de désir de la vérité de goût pour la vérité etc. Il s'agit pour N de démystifier, de détruire une mythologie qui est née avec la philosophie. Même le philosophe porte un masque...
3. Perspective : l'homme est considéré à l'origine, et comme un animal (cf. le début). La perspective et la méthode de N sont généalogiques! Il s'agit de reconstituer la genèse du mythe de la vérité et son enracinement dans l'homme: comment s'est constituée cette croyance, d'où vient-elle, quelle est son origine (origine empirique, l'homme n'étant pas une créature de Dieu, mais un être de hasard, et d'abord et avant tout un animal).
4. Titre : L'homme n'a pas l'amour de la vérité.
REDIGER UNE INTRODUCTION POUR UNE EXPLICATION DE TEXTE EN PHILOSOPHIE
Rappel du schéma et de la fonction de l’introduction de l’explication de texte en philosophie :
Elle peut débuter par une généralité qui annonce le thème central du texte.
Elle doit mentionner le texte et l’auteur (il s’agit d’expliquer un texte, en l’occurrence un texte de Nietzsche). Elle peut énoncer la thèse de l’auteur si la rédaction (le style, le mouvement du paragraphe) l’impose.
Elle a pour fonction essentielle et quasi-unique la construction du problème (ensemble de questions) qui permettra l’explication réfléchie du texte. Il s’agira alors, par l’ex-pli-cation du texte, de trouver réponse à nos questions.
Idéalement, ce problème épousera le plan du texte, chaque question ou élément d’interrogation ayant l’habileté d’anticiper sur la partie de texte visée.
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