LE 7 11 2008 POURQUOI LA QUESTION DU SENS DE L’EXISTENCE N’A-T-ELLE PAS DE SENS ?
1. Commentaire sur la question
Cette question un peu surprenante en philosophie :
Déjà sa formulation : elle a un aspect dogmatique : elle postule que la question du sens de l’existence n’a pas de sens ; on s’attendrait plutôt à : la question de l’existence a-t-elle un sens ?
On a vu que la question du sens de l’existence est consubstantielle à la philosophie : c’est une partie de l’interrogation métaphysique ; on se la pose parce que nous sommes des êtres doués de conscience et de raison.
Parce que ne pas se questionner sur le sens de l’existence semble nous condamner à une vie inauthentique, à une vie selon les modèles dominants, à une vie selon l’opinion.
Mais elle s’impose après la lecture de Nietzsche, qui a démontré la vanité de l’interrogation métaphysique puisque :
La vérité n’existe pas
L’homme ne peut se prévaloir d’aucune vocation particulière ; son existence est fortuite et ne répond à aucune finalité, à aucun projet.
On va donc essayer de comprendre les raisons profondes de, au choix, l’absurdité, la vanité ou de l’inanité d’une telle question. Ce qui permettra de comprendre et de justifier la citation de Spinoza mise en exergue du cours.
2. Méthode de la dissertation
Pour traiter le sujet, il faut comprendre son problème cad ce qui est en question à travers le sujet tel qu’il est formulé. Traiter le sujet consistera à examiner dans l’ordre logique où elles se présentent les différentes interrogations qui constituent le problème.
La compréhension du sujet dépend de l’analyse de ses termes et de la structure logique de sa formulation. Il faut comprendre a) sur quoi porte exactement le sujet b) quelles sont les interrogations qu’il implique (le problème). Idéalement il y a trois parties dans le devoir. Le problème est donc constitué de trois éléments d’interrogation dont la formulation dans l’introduction remplacent l’ annonce du plan.
ANALYSE DU SUJET
[POURQUOI] [LA QUESTION DU SENS DE L’EXISTENCE] [N’A-T-ELLE PAS DE SENS] ?
Sur quoi porte-elle exactement ?
La question pour sur la recherche des raisons qui permettent de comprendre le caractère insensé (son absurdité, inanité, vanité, inutilité) de la question des fins de l’existence humaine ou de toute attitude de mise en cause de l’existence. Car si l’existence apparaît absurde, on peut la penser vaine et peut être tenté d’y mettre fin (le suicide).
Quel est le problème ?
La question du sens de l’existence n’a aucun sens :
si l’existence n’a aucune finalité ou aucune raison d’être car ce serait alors une question inutile et vaine.
si la conscience de son absurdité est sans conséquence pour l’existence parce qu’elle n’empêche ni de vivre ni de vivre heureux
enfin si les raisons qui nous conduisent à nous poser cette questions ne sont pas déterminantes : nous nous posons cette question a) parce que nous avons une conscience et une raison cad en accordant une importance privilégiée à notre facultés de réflexion ; b) à l’occasions de nos états de souffrances morales, de désespoir.
INTRODUCTION
On considère généralement que la dignité de l’homme réside dans sa capacité à penser sa condition, en particulier la raison d’être de son existence. C’est pourquoi rechercher les raisons qui montrent qu’une telle question est sans pertinence est extrêmement paradoxal, d’autant plus que cette question a son origine dans une faculté aussi essentielle que la conscience.
Toutefois il faut bien convenir que quelle que soit la réponse qu’on donne à cette question, elle est sans conséquence sur l’existence elle-même; car personne ne vit ou ne meurt en pour des considérations purement intellectuelles. C’est pourquoi nous devrons d’abord rechercher ce qui nous autorise à dire que l’existence n'a pas de sens pour ensuite comprendre pourquoi une telle absurdité ne la rend pas vaine. Peut-être pouvons-nous avancer l'hypothèse que nos raisons de vivre n'ont pas une origine intellectuelle.
Enfin puisque le questionnement existentiel trouve son origine dans la conscience et que l’existence peut être réputée vaine sans que cela lui nuise aucunement, il nous faudra nous interroger sur la place qu’on accorde généralement à la conscience : est-elle le moyen d'une connaissance de l'homme et de sa condition ou bien la source d'une illusion?
I/ Quelles raison avons-nous de penser que l’existence humaine n’a aucun sens ?
Remarque sur l’argumentation : En philosophie l’argumentation doit avoir une nécessité intellectuelle, elle doit être démonstrative. Cette nécessité a sa source :
1/ dans la définition des concepts et l’examen de leurs implications ;
2/ dans l’analyse de l’expérience ce qui implique le recours à l’exemple;
3/ dans la référence aux auteurs (mais les références doctrinales ne peuvent tenir lieu d’argumentation (refus de l’argument d’autorité).
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Si l’existence humaine avait un sens alors on pourrait dire pourquoi il y a des hommes et en vue de quoi les hommes existent : qu'il existe 1/ une raison et 2/ une finalité de l'existence humaine : on saurait pour quelle raison il y a des hommes, et les hommes aurait un but à accomplir durant le temps de leur existence justifierait pleinement leur existence leurs propres yeux. Est-ce ou non le cas ?
Pour le savoir on va procéder par comparaison. On va prendre l’exemple d’une chaise parce qu'il est sûr que son existence a un sens.
Certains pourrait vouloir rejeter cette comparaison au motif que la chaise n’est rien de vivant ; mais ce serait une erreur
Les sens du termes existence
Parce que si l’existence au sens courant a) se confond avec la vie, ce n’est pas son seul sens : la chaise existe au sens où elle est bel est bien réelle, par opposition à simplement fictive ou simplement possible : il y a une chaise, sa réalité est de l’ordre d’un fait, et l’existence en ce sens-là c’est le fait d’être effectivement, d’être réel . En philosophie on couple et on oppose ce terme avec celui d’essence : essence = ce qu’est fondamentalement une chose (ici : un objet qui permet de s’asseoir), l’existence : le fait que cette chose, dont on connaît la définition, existe ; c) mais en outre la chaise existe aussi au sens où elle a durant le temps de son existence une certaine manière d’être, ce qui est le dernier sens du terme existence : si je parle de la dure existence des ouvriers au XIX° siècle, je parle de leur mode d’existence : l’existence en ce sens c’est le mode de manifestation d’une chose, sa façon d’être durant le temps de son existence.
L’existence de la chaise a donc manifestement un sens :
On sait pourquoi il y a des chaises : parce que l’homme les a fabriqué.
Et on sait à quelle fin la chaise existe : accueillir nos fesses.
Si bien que si la chaise avait une conscience (hypothèse fictive mais surtout absurde parce que contradictoire, vous verrez pourquoi) elle n’éprouverait jamais d’angoisse au sujet de son existence : elle serait entièrement absorbé par sa tâche et sentirait son existence comme pleinement justifiée !
Eh bien aucune de ces caractéristiques ne peut être rationnellement attribuées à l’existence de l’homme
1/ Son existence n’a aucune finalité parce qu’il n’a aucun but à réaliser durant le temps de son existence (but qui serait de façon évidente l'accomplissement de son existence)
2/ Son existence n’a aucune raison d’être parce que le fait qu’il y a des hommes sur terre, dans l'univers, n’est justifiable par rien.
1/ L’homme n’a pas de but durant le temps de son existence (absence de finalité)
CAD : on ne peut pas dire que l’homme soit fait pour telle ou telle chose : pour croître et se multiplier, pour assujettir les autres espèces etc. Ou l’espèce pour se perpétuer etc; ou les femme pour être des mères, les hommes pour être des père ou des conquérants ou des travailleurs etc.
Argument de fait (fondé sur l’observation, la connaissance positive) : il y a une telle diversité historique et culturelles des fonction, des rôles, et des statuts des hommes et des femmes au cours des siècles ou suivant les société que cela exclut qu’on puisse assigner à l'homme une finalité normative quelconque.
Argument de droit : parce qu’il a une conscience, l’homme n'a pas de finalité prédéterminé. Pour le comprendre il suffit de marquer la profonde différence qui existe entre l'existence au sens de mode d'être de l'objet et de l'être humain (son mode d’être est radicalement autre que le mode d’être de l’objet).
L’objet (la chaise) : imaginons qu’exister (en tant que mode d’être) implique pour l’objet de réaliser une certaine action : que fait la chaise durant le temps de sont existence ? Elle fait la chaise, ce pourquoi elle est faite. Et elle n’a pas d’autre possibilité d’être : exister pour elle c’est réaliser (rendre réel et accomplir) son essence. Toutes ses possibilités d’être sont déterminé a priori par les limites de son essence ou de sa nature, de sa définition.
Il en va tout autrement de l’existence humaine, du fait de sa conscience. L'homme n'est pas enfermé dans les limites d'une essence ou d'une nature.
L'homme
L'homme peut être autre ce qu'il est, et mieux : il n'est ce qu'il est que parce qu'il décide de l'être et continue à l'être. Exister pour l’homme ce n’est pas être (réaliser une essence) c’est avoir-à-être. Donc l'homme n'a pas d'essence, son existence précède son essence.
C’est pourquoi on a des réticences (parce que c’est impossible) à enfermer un être dans les limites d’une définition.
Cf. Sartre : Nous avons là l’explication de la fameuse formule de Sartre qui dit, je cite que « chez l'homme, l'existence précède l'essence ». Cela signifie que l’homme se définit seulement à travers ce qu’il fait et qu’en faisant quelque chose –en s’engageant dans un projet- il se choisit.
(…) l'existence précède l'essence (...) Cela signifie que l'homme existe d'abord (...) et qu'il se définit après. L'homme, (...) s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. < (...) Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais l'expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté.">
Jean Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, p. 26/39.
Ce qui amène Sartre à une thèse sur l’existence : « exister c’est jouer à être », qu’il illustre par un exemple dans l’Être et le néant, (non moins illustre), celui du garçon de café.
"Le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser.(...) J'ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l'être que sur le mode neutralisé, comme l'acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon. Ce que je tente de réaliser c'est un être-en-soi du garçon de café, comme s'il n'était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d'état, comme s'il n'était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit, quitte à me faire renvoyer. »
Donc le fait que nous existions consciemment et que nous ne soyons que ce que nous assumons d’être exclut en principe que l’existence humaine ait une finalité. //
Mais les œuvres, dira-t-on, ce que l'homme accomplit et laisse à la postérité : l’empire politique ou industriel, le chef d’œuvre ? Eh bien elles ne constituent pas plus une finalité parce que la finalité est un aboutissement (le concept de finalité implique celui d'une fin dans quoi la chose s'accomplit). Or l'existence aboutit, plus encore que dans la mort, dans le néant : Nous disparaîtrons de même nos œuvres même de la mémoires de nos successeurs. Même les oeuvres qui semblent les plus durables, même les existence qui semblent les plus fameuses : nous sommes voués à un anéantissement radical dans la mort et l’oubli, ainsi que nos œuvres ! (nb : rôle du temps et du devenir! Exemple : la disparition du phare d'Alexandrie)
Ici on ne peut manquer de citer Les Paroles de l’Ecclésiaste dans la Bible, ou penser à la gravure saisissante de Goya son fameux Chronos dévorant ses enfants.
"Vanité des vanités, tout est vanité."
"Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours."
"Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil."
Donc pas de finalité
2/ Mais pas de raison non plus qui permette de comprendre qu'il y ait l'homme.
La démonstration en est très simple :
Si l'existence de la chaise a un sens, c’est tout simplement parce qu’elle est la créature d’un créateur qui l'a conçue et fabriquée en vertu d'une certaine intention. Cette intention se lit dans la nature et dans la fonction de l’objet qui est manifestement un artefact, qui plus est un objet utilitaire.
Or nous savons que l’homme n’a ni essence ni nature, / donc il n’est pas la créature d’un créateur / donc son existence ne s'explique par aucune raison et/ (le schème création ou production ne peut pas s’appliquer à lui; c’est donc aussi la preuve qu’il n’y a pas de dieu créateur… (sinon il serait malicieux ou pervers d’avoir doté l’homme d’une conscience et d’une « liberté »).
Transition : Il faut donc admettre que l'existence n’a pas de sens puisqu’elle est sans raison ni finalité; elle est absurde au sens littéral de ce terme. Pour autant nous ne le trouvons pas vaine et personne n’y met fin pour ce motif. Dès lors si l’absurdité de l’existence ne signifie pas sa vanité, d’où viennent nos raisons de vivre ?
II/ D’où viennent nos raisons de vivre ?
Il y a une contradiction entre le fait que l’existence soit absurde à la réflexion et le fait que l’existence vécue a du sens.
Comment expliquer cette contradiction ? Et surtout quelle est l’origine du sens que nous trouvons à exister?
A/ Comment expliquer la contradiction ?
Elle naît de deux choses :
1/ Du fait que l’existence n’est pas un objet qu’on puisse comprendre par la réflexion rationnelle : Kierkegaard (1813-1855) « Penser l’existence c’est la détruire en tant qu’existence ».
a) Réflexion = prise de distance. Exister c'est immédiat. On ne peut réfléchir à l’existence qu’en suspendant le mouvement de l’existence.
Exemple : si je vais au cinéma voir un film d’horreur, mais que je réfléchis en permanence aux procédés de mise en scène de l’horreur, je n’éprouve aucun effroi.
b) L'existence est irrationnelle : absurde et irréductible à la raison. La raison a pour but d'expliquer ou de démontrer. Or l'existence ne s'explique pas et ne se démontre pas: elle se constate, parce qu'elle est un fait.
Kant, Critique de la Raison Pure « L’existence n’est pas un prédicat réel » (qui appartient aux choses elles-mêmes). Dans le contexte du problème de la démonstration de l’existence de Dieu.
La critique de la preuve ontologique de Anselme de Canterbory :
« Il serait contradictoire qu’un être parfait n’existât pas » etc.
Donc l’existence n’est pas faite pour être pensée, mais pour être vécue, et la seule manière de la comprendre c’est de décrire concrètement ce que cela signifie qu’exister, comment nous existons et non pas pourquoi.
2/ De l'ambiguïté du terme raison
Exemple : quel est a raison de ta visite = soit quel est son motif; soit quel est son mobile. Le motif = la raison intellectuelle : je suis venu te demander de l’aide; soit le mobile c’est-à-dire ce qui pousse, ce qui incite à faire quelque chose, la cause plutôt que la raison (je suis venue parce que j’avais envie de te voir).
L’existence est sans motif, mais elle n’est pas sans mobile (Il n'y a pas de motif à l'existence, mais il y a des mobiles dans l'existence). L'existence implique forcément des mobiles. Toute existence a des mobiles, c'est à dire que nous poursuivons des buts qui donne sens à notre existence.
Quelle est alors l’origine de ces mobiles ?
B/ Est-ce la conscience ?
C'est la thèse de Sartre. Pour lui exister c'est forcément être engagé dans un projet qui donne sens à notre existence du fait de la nature intentionnelle de la conscience.
1/ Exister c’est être engagé
Engagement : sens courant : prise de position politique, lutte pour une cause ; ce qui fut le cas par excellence de Sartre. Mais l’engagement est chez lui d’abord une nécessité philosophique liée au fonctionnement de la conscience avant d'être un choix politique. Il faut prendre originellement l'idée d'engagement au sens physique du mouvement par lequel un être est tourné vers ou être tendu vers un but. C'est en tendant à un but auquel, par cette tension, nous attribuons une valeur que nous donnons nécessairement du sens à notre existence.
Exemple : être élève c'est choisir de faire exister le projet de s'instruire ou de passer le bac (c'est opter pour ce projet); on pourrait être plutôt salarié (vie active dit-on) ou voyageur ou de travailler dans l'entreprise familiale ou de vivre aux frais de ses parents etc. Dans tous les cas, nous serons bien quelque chose, dans une certaine situation, donc engagé dans un certain projet.
On voit que l'idée d'engagement n'a pas d'abord un sens politique (Pascal disait en référence à la nécessité du pari : "nous sommes embarqués")
Et bien cette nécessité pour toute existence d'être un engagement tient son origine de l'intentionnalité de la conscience.
2. L’intentionnalité de la conscience
Exemples : 1° : essayons de faire le vide dans notre esprit (de coïncider avec soi) : impossible : notre conscience tend spontanément à quelque chose. 2° : « A quoi penses-tu ? A rien." Nous mentons car la conscience n'est jamais vide, elle a toujours un objet, elle n'existe qu'en relation, en visant un certain objet : penser c'est toujours penser à, percevoir c'est toujours percevoir que, imaginer, concevoir, vouloir etc.
«Toute conscience est conscience de quelque chose. La conscience n'a pas de «dedans»; elle n'est rien que le dehors d'elle-même et c'est cette fuite absolue, ce refus d'être substance qui la constituent comme une conscience."
Substance : ce qui existe en soi par soi (cad qui n’implique pas de relation à autre chose que soi). La conscience n'est pas substance, c'est-à-dire qu'elle n'existe qu'en relation à autre chose qu'elle même, cad "en visant" un objet, en s'arrachant vers etc. (voir l'article Une idée fondamentale de la philosophie de Husserl : l'intentionnalité, Situation, I)
Synthèse sur Sartre : La compréhension de l’existence montre qu’il est impossible qu'elle n'ait aucun sens puisque à la racine de l'existence il y a ce mouvement de la conscience qui nous conduit à nous projeter vers une fin, à assumer un projet auquel dont on affirme la valeur et qui donne sens à notre existence. (Par exemple être un élève de terminale c’est faire exister, le projet de passer le bac. Et la valeur que nous accordons à ce projet se comprend à l'attitude qui est la notre vis-à-vis de lui ("pas d'amour, seulement des preuves d'amour"). Pour Sartre, l'existence singulière a donc nécessairement un sens qui lui est immanent du fait de la nature intentionnelle de la conscience.
3. Les limites de la thèse de Sartre
Elle ne rend pas compte des situations où tout sens a déserté l'existence concrète, vécue : des situations où tout nous est indifférent, où rien n'a d'intérêt, de sens, ou l'existence tout entière paraît frappée de vanité.
L’ennui, (le Spleen de Laforgue ou de Baudelaire) comme expérience du vide existentiel.
La dépression dont le tableau clinique est "nihiliste" : le sujet éprouve une indifférence à tout, ne trouve de sens à rien, n'attribue de valeur à rien.
Les états d’abattement ou d’épuisement dû à la tension, au harcèlement, au stress répété, dans lesquel le sujet perd tout horizon, se sent pris, englué dans sa situation. Exemple : la terreur sous Staline: est-ce que le sujet peut se situer librement par rapport à ces états?
Or le signe clinique de la dépression où la cause de l'ennui et de son désert de sens c'est soit l'effondrement soit l'absence du désir.
Or les affects ont leur origine dans ce qui affecte le corps.
L'origine de nos raisons de vivre se trouve-t-il pas alors dans le désir plutôt que dans la conscience?
C/ N'est-ce pas plutôt le désir?
Ce sera le cas si le désir doit être reconnu comme étant à la source des buts de notre existence et de la valeur qu’ils ont pour nous.
Pour savoir si c’est le cas, il faut résoudre le problème de la nature du désir.
Ce problème on en trouve trace dans les termes désir qu’on consacre traditionnellement au désir : désir vient du latin desiderare qui étrangement signifie regretter, être désolé ; il est de même même étymologie que « désastre » cad littéralement (des-aster) la "perte de l’étoile". Comme si à travers le désir s’exprimait la nostalgie d’un paradis perdu, dont on est en quête à travers le désir, qu’on chercherait à retrouver. Un état de plénitude, de complétude, que le désir aspire à ressuciter.
Cette idée du désir s'oppose à celle d’appétit ou d’appétence du verbe apetare, tendre à quelque chose, avec tout ce que cela suppose d’énergie, de mobilisation de soi, de tension positive.
Donc : le désir est dans son essence un état de manque ou bien une force productrice qui nous pousse à agir et à créer? Qu'est-ce qui est premier dans le désir : le manque ou bien l'impulsion, la poussée productrice?
1. Le désir est-il un « désastre » ?
Partons de quelques exemples : j’ai envie de boire un coca / j’ai envie de manger des cerises fraîches / j’ai envie de la femme de mon prochain.
Le désir se présente d’abord comme la tendance consciente qui nous pousse vers un objet au motif de la satisfaction qu’il peut nous procurer.
On voit par là que le désir est différent du besoin en dépit d’une similitude : l’expérience du manque. Boire quand on a soif est un besoin, vouloir un coca de préférence à tout autre chose est un désir. Avec le besoin on est dans l’ordre du nécessaire, avec le désir dans l’ordre de ce qui est contingent. On ne peut mourir de soif, pas de ne pas voir satisfait son désir de coca. On ne boit pas un coca parce qu’on a soif, mais parce qu’on a envie de la saveur qu’il a. En outre le besoin est limité : il trouve un terme avec la satisfaction de ce besoin, alors que le désir est illimité : l’envie d’une chose dépasse le besoin qu’on a de cette chose (exemple : manger des cacahuètes à l’apéritif) : la quête érotique de Don Juan ne s'épuise avec aucune femme; Don juan n’en a jamais fini de séduire des femmes.
On voit aussi que le désir est distinct de la volonté. La volonté suit la réflexion (la délibération) et elle se règle sur la raison : elle est rationnelle, raisonnable, réaliste. Ce qui n'est pas le cas du désir, qui est impulsif, qui n'est pas réglé sur la raison raisonnable : est-ce bien raisonnable d’avoir envie de cerises fraîches en hiver ? Ou de désirer la femme de son prochain ? On veut seulement ce qu’on sait être possible ou souhaitable, tandis qu’on peut désirer ce qui est impossible, déraisonnable ou condamnable (surtout d’ailleurs ce qui est condamnable). Le désir ne connaît pas de lois (pensez à la Carmen de Bizet)
Par là on voit que le désir exprime la dualité et la duellité du corps et de l'esprit : il trouve sa source dans le corps, il est une force impulsive qui s'oppose au recommandation de l'esprit, qui tend à le dominer. ("je vois le bien et je l'approuve, pourtant je fais le pire."
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Si le désir est tout cela alors on peut voir à quel point il est un « désastre », dans les deux sens du terme : il est funeste, source de catastrophe et dans le sens étymologique, où est la trace d'une perte, l'aspiration à retrouver une plénitude.
D'un point de vue moral
Le désir est une puissance amorale qui peut détourner l’homme des fins raisonnables que lui fixe la morale ou qui peut l’entraîner dans des aventures funestes : on attend d'un homme qu'il soit un individu fiable, un citoyen responsable etc. Pas qu'il détruise sa famille ou ses amitiés pour une aventure sans lendemain.
D'un point de vue existentiel
Le désir est une tendance donc aussi un état de tension, ce qui est incompatible avec la perpective d'un contentement durable, véritable qui suppose la sérénité, la tranquillité d’âme.
Mais surtout il nous confronte aux limites de notre condition, à notre finitude : nous n’aurons pas le temps ni la capacité de satisfaire tous nos désirs : Toutes ces femmes que vous n’aurez pas…! Tous ces lieux que vous ne verrez pas ! toutes ces choses que vous ne ferez pas! et mesurez l'infinités de nos frustrations.
De ce point de vue il est l’expression de la misère (au sens pascalien) de la condition humaine.
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C’est pourquoi l’éthique s’est souvent pensée dans l’horizon d’un dépassement du désir qu'il faut soit surmonter soit abolir.
Platon (-427-348) dans Le Banquet (le désir est un état de séparation, il est donc en fait désir de coïncidence, cad de dépassement du désir). Ainsi le désir est désir du plus désirable des objets, l'état de sagesse. Ce que les hommes cherchent à travers leurs désirs, qui sont comme des tentatives maladroites, c’est la sagesse : la vérité du désir réside dans son dépassement comme sagesse. De même : à travers l’amour érotique des beaux corps (de jeunes hommes bien sûr) c’est à l’amour du beau que nous sacrifions.
Epicure (-342-270) : ce qui est désirable absolument, le désirable en soi, c'est le bonheur comme état d'ataraxie. Nous désirons le bonheur, qui est « ataraxie ». Or le désir est une agitation de l'âme et du corps. Donc ce qu'on désire le plus c'est la cessation de l'état de cet état de manque qu'est de désir. Ce que nous désirons, c’est à cesser enfin de désirer. (du faire à l'être, être enfin sans rien faire)
Celui qui l'a exprimé dans sa forme la plus saisissante la thèse du désir comme manque, c'est Schopenhauer (1788-1860) :
« Tout désir naît d'un manque, d'un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu'il n'est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n’a de durée ; elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau. [...] Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence un effort continu, sans but, sans repos ; mais chez la bête et chez l'homme, la même vérité éclate bien plus évidemment. Vouloir, s'efforcer, voilà tout leur être ; c'est comme une soif inextinguible. Mais que la volonté vienne à manquer d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui; leur existence leur pèse d'un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui. »
Si le désir est dans son essence un état de manque, on ne voit pas comment on pourrait soutenir qu’il est à la source de nos raisons de vivre. Mais le manque est-il premier dans le désir?
2. Le désir n’est-il pas plutôt l’appétit de vivre ?
Examinons le point : si le désir est la tendance commandée par le manque d'un objet, alors c'est la conscience de la valeur de l'objet qui fait naître le désir. Est-ce que c'est le cas?
Exemple : Suffit-il que je vous dise que la philosophie est une chose merveilleuse, ou Flaubert un grand écrivain pour que vous vous mettiez à vouloir les lire?
De même : Le corps de l'autre est-il désiré parce qu'il est désirable? Et la sagesse? Le bonheur?
Non : ils ne sont désirables et donc n'ont sens et valeur pour nous que s'ils sont pris dans un mouvement de désir. C'est donc bien l’appétit (l'impulsion, la poussée désirante) qui est premier et qui est à l'origine des buts et de la valeur que nous leur attribuons : le désir ce n'est pas d'abord la conscience d'un manque mais la poussée, la force inconsciente qui nous pousse vers des objets.
Spinoza (1632-1677)
On peut résumer sa conception du désir dans deux énoncés :
a) "Le désir (appétit) est l'essence de l'homme."
b) "Ce n'est pas parce que nous jugeons bonne une chose que nous la désirons, c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne".
Mais attention aux malentendus, qui viennent du préjugé favorable associé au mot désir et au sens qu’il a pour Spinoza.
a) On appelle habituellement désir la tendance consciente qui nous pousse vers un certain objet. Mais pour Spinoza le désir est primitivement l’appétit c'est-à-dire l’impulsion primitivement inconsciente qui pousse chaque individu à rechercher ce qui lui est utile suivant sa nature propre : (un carnivore désire de la viande, un herbivore de l’herbe, un petit enfant l’attention de ses parents, un ambitieux le pouvoir, une coquette une jolie parure, tout individu la considération d’autrui etc). Le désir englobe donc l’ensemble des affects (amour, colère, envie, peur, stupéfaction, ressentiment, enthousiasme, l’orgueil, l’admiration, la pitié, la tendresse, l’indignation etc : tous les formes du sentiments ou de l’émotion avec leur intensité variable) cad des manières dont nous exprimons (« réagissons ») à l’influence de la réalité (« l’Homme n’est pas un empire dans un empire »).
b) Spinoza ne fait pas l’éloge du désir ; il ne nous demande pas de céder à toutes nos impulsions. Il se borne à constater que le désir est le principe du comportement humain (essence) et donc de sa compréhension, que les conséquences en soient bonnes ou mauvaise (dépouiller un enfant par désir de posséder son ipod n’est pas bien dirait Spinoza). C’est alors une manière d’affirmer que l’homme n’est pas un pur esprit, mais qu’il a aussi un corps, qu’il en enveloppé par la réalité (il est partie de la nature), et qu’il n’est pas d’abord un être rationnel qui se définit par l’autonomie de la conscience, mais un être dont le soubassement impulsionnel est à l’origine de ce qu’il fait, de ce qu’il pense et de ce qu’il décide (une éthique est forcément une philosophie du désir).
L'essence = c'est ce qu'est une chose fondamentalement. Pour Spinoza l'essence d'un être se connaît à la manière particulière dont il agit ou opère durant le temps de son existence. Or tout être tend naturellement à rechercher ce qui lui est utile pour maintenir et amplifier son existence (tout être tend naturellement à rechercher les moyens de son affirmation) : le nourrisson tend naturellement à rechercher le lait maternel, l'homme la sécurité et le plaisir que lui procure la compagnie de ses semblables etc. S nomme appétit cette impulsion primitive; lorsque cet appétit atteint un certain seuil d'intensité, il devient conscient, c'est ce qu'on nomme le désir, qui est alors la conscience du manque d'un certain objet.
b) Spinoza exprime ici la véritable logique du désir. Le jugement est une opération intellectuelle qui sert la connaissance. Or il ne suffit pas d’apprendre ou de prendre conscience de la valeur d’une chose pour rechercher cette chose, lui accorder de la valeur. Par exemple bonheur est une chose importante, essentielle même, mais dont la perspective laissera indifférent le déprimé (le mélancolique dirait Spinoza). Ce qui montre que les choses ne sont pas désirables en elles-mêmes, elles n’ont pas de valeur pour nous, elles ne nous intéressent pas, avant d’être prises dans une impulsion, un mouvement de désir. Ce qui démontre aussi que le désir n’est pas à l’origine un état de manque, la marque d’une insuffisance de la condition humaine qui, comme tels, devraient être dépassés. Il est à l’origine impulsion, vitalité, force puissance, et il est l’origine de toute évaluation (de toute attribution de valeur).
Remarque finale : Spinoza nous oblige a) à réévaluer l’importance du corps ; b) à considérer d’un regard soupçonneux la conscience (nos désirs, nos projets, ne commencent pas avec la conscience que nous prenons d’eux, ne trouvent pas leur origine dans la conscience). Or c’est parce que nous sommes des êtres conscients que nous mettons en question l’existence, que nous doutons de sa valeur, de sa raison d’être.
Transition : nous savons maintenant d'où l'existence vécue tient son sens : non de la conscience, mais du désir car nos raisons de vivre ne sont pas d'ordre intellectuel mais de l'ordre d'une vitalité qui prend source au sein de ce qui anime, le corps. Dans ce cas, ne faut-il pas discuter la place centrale que nous attribuons spontanément à la conscience, puisque c'est cette faculté qui nous fait mettre en question l'existence? N'est-elle pas la source d'une illusion, plutôt que le moyen d'une connaissance de l’homme et de sa condition?
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