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 Les remarques qui suivent sont inspirées par les qualités et les défauts certains élèves, étant entendu qu’on a toujours les défauts qui vont avec ses qualités.  Mais les remarques valent pour tous.

 

Incrédulité : profonde réticence à croire. L’incrédule c’est celui qui ne se laisse pas facilement convaincre. A l’inverse de celui qui est crédule, qui croit tout ce qu’on lui dit, qui n’a aucun esprit critique. L’incrédulité peut donc être une qualité, à condition qu’elle ne soit qu’une étape, un moment passager et méthodique, comme le doute.  Je préfère en effet celui qui part d’un grand rire incrédule à l’évocation d’une prochaine fin du monde en 2012 ou des miracles à Lourdes. Je trouve bien pénible en revanche celui qui doute que sur un espace euclidien le plus court chemin entre deux points soit la ligne droite.

 

  Trois idées reçues qui empêchent de penser philosophiquement

 

En entrant en philosophie, vous avez amené avec vous un certain nombre d’idées reçues dont il faut absolument vous corriger (ne vous vexez pas, c’est normal !). Je vous fais d’ailleurs remarquer que s’il s’était agi de mathématiques, vous n’auriez pas eu ces préjugés, vous vous en seriez remis en confiance à votre professeur. D’où vient alors que chacun se croit spontanément compétent lorsqu’il s’agit de philosophie ? D’une situation ambigüe : chacun est capable de penser ; il est donc légitime en droit de se sentir compétent en philosophie, de se sentir sur le terrain de la pensée dans un rapport d’égalité avec le professeur. D’autant plus que la raison, seule boussole philosophique, est présente en chacun de nous. Mais attention : penser signifie réfléchir en vue de la vérité ; cela ne signifie pas former une opinion dans son esprit et l’exprimer verbalement. C’est ici que se glisse le malentendu : on se croit à tort compétent en philosophie parce qu’on forme des opinions et qu’on parle. Comme s’il suffisait de parler pour dire vrai (ou pour simplement dire quelque chose d’intéressant)...

 

Première idée reçue : la philosophie est une discussion entre des opinions, un conflit de subjectivités.

 

Absolument pas, sinon elle ne pourrait pas faire l’objet d’un enseignement. Philosopher suppose au contraire d’adopter un parti pris d’objectivité (rechercher la vérité) ou au moins une volonté d’examen critique de la valeur des opinions : une opinion peut être pire que fausse, elle peut être bête,  elle peut être criminelle! Pensez-vous vraiment que l’opinion du chef SS Himmler vaut autant que celle de Gandhi ? Si vous le pensez, permettez-moi alors de vous traiter en nazi !

 

Deuxième idée reçue : elle est corolaire de la première : on ne peut pas contester une opinion puisque la vérité n’existe pas.

 

Enoncé vieux comme le monde, qui demande au minimum d’être démontré. Et là les ennuis commencent : si la vérité n’existe pas, alors il n’est pas vrai que la vérité n’existe pas… ! Donc la vérité existe… ! En fait la question de l’existence de la vérité est essentielle en philosophie, et c’est une interrogation légitime au vu des faits : on cherche la vérité depuis des millénaires et on ne la trouve pas ; au lieu d’une philosophie, on a une pluralité de philosophes, qui souvent sont en désaccord etc. Mais cette question doit être examinée rationnellement, elle ne peut pas faire l’objet d’une opinion spontanée qui se contredit immédiatement. Car parler pour dire quelque chose c’est viser à dire vrai… Poser la question de l’existence de la vérité c’est lui supposer une réponse, donc postuler l’existence d’une vérité à ce propos etc.

 

Troisième idée reçue : Le professeur cherche à imposer son opinion à ses élèves ; gare à ceux qui n’ont pas la même opinion que lui, surtout dans les devoirs !

 

Erreur sur toute la ligne, tant sur la dimension intellectuelle de la philosophie que sur la déontologie de son enseignement. Sur l’aspect intellectuel, Hegel dit l’essentiel brièvement : « Philosopher c’est penser par concept ». Le concept c’est la compréhension complète de la notion qui résulte de son examen rationnel.

 

Prenons un exemple : le surnaturel. Soit la question : Le surnaturel existe-t-il ? La réponse est non. Est-ce l’opinion du professeur ? Non, car cela se démontre, « s’impose de soi dans l’évidence » dès qu’on a en pensé le concept.

 

Démonstration : est sur/naturel ce qui est au-delà de la nature, dans le sens classique de ce terme en philosophie : l’ensemble des phénomènes naturels, c’est-à-dire la réalité matérielle. Le phénomène naturel s’explique, n’a rien de mystérieux, car il est l’effet d’une cause. Le phénomène surnaturel est censé mettre en échec la capacité d’explication de l’être humain. Mais attention à ne pas confondre « ce qui ne s’explique » pas avec « ce que j’ignore ». Les phénomènes d’expérience post mortem par exemple n’ont rien de mystérieux pour l’infirmier anesthésiste : ce sont les effets de l’anesthésie. Dès qu’on a la connaissance des causes d’un phénomène, on cesse de le trouver inexplicable, relevant du surnaturel. Le surnaturel c’est donc une conséquence de l’ignorance et de la crédulité. Mais peut-être existe-t-il des phénomènes en soi inexplicables ? A la fois réels et inexplicables. Problème : si tout phénomène naturel est un phénomène matériel alors il n’existe pas de phénomènes surnaturels. Un phénomène surnaturel serait un phénomène immatériel, c’est-à-dire dont aucune expérience n’est possible. Si on ne peut avoir aucune expérience d’une chose alors cette chose n’a absolument aucune existence….sinon dans l’imagination sans limite des hommes, en particulier lorsqu’elle est sous l’influence d’émotions intenses. Le surnaturel est donc un produit de l’imagination humaine dont la croyance affecte surtout les personnes ignorantes et crédules qui se laisse gouverner par leurs émotions (la peur et l’espoir en particulier).

(C’est pas beau, une démonstration philosophique ?)

 

Le doute : un remède à bonne dose, un poison à haute dose

 

Au travers de vos questions et vos attitudes, on observe le meilleur et le pire de l’attitude intellectuelle : une vigilance critique bienvenue, une chicanerie sans intérêt. Il faut apprendre à doser vos doutes !

 

Douter est d’une grande valeur comme moyen de recherche, démarche heuristique. C’est l’âme de l’esprit philosophique, de la méthode scientifique, de la responsabilité du citoyen, de l’individu qui pense. Mais lorsque le doute devient une fin en soi, une quête perpétuelle d’objection sans esprit de résultat, c’est une démarche stérile et dangereuse. Celle des négationnistes par exemple, qui soutiennent qu’il n’existe aucune preuve scientifique de l’intention génocidaire des nazis : si vous leur présentez un document signé de la main d’Hitler, ils demandent de prouver que ce n’est pas un faux ; si vous leur rapportez les milliers de témoignages directs des faits, ils évoquent la fragilité de la mémoire, la possibilité des exagérations ; les erreurs de détails deviennent des preuves a contrario etc. Et ils finissent par dire qu’ « à Auschwitz on n’a gazé que des poux. »

 

Réfléchir, ce n’est pas pinailler

 

Platon déjà mettait en garde contre les falsifications de la dialectique. Socrate suggère la dialectique par sa pratique du dialogue dans laquelle il s’efforce de porter la contradiction à l’opinion de son interlocuteur, le dialogue progressant par le jeu de l’échange, c’est-à-dire de l’affirmation et de l’objection ou plus précisément de la diction et de la contradiction. Mais la contradiction est un moyen, pas un jeu. Il faut avoir une certaine éthique pour que le dialogue philosophique puisse se développer : être honnête, veiller à se mettre d’accord avec soi-même, être bienveillant avec l’interlocuteur, laisser son orgueil de côté, accepter les conséquences du dialogue, n’avoir souci que de la vérité etc. C’est ce que Calliclès ne parvient pas à respecter dans le dialogue de Platon qui le met en scène (Gorgias) : Calliclès : « la nature nous enseigne ce qui est juste et qui sont les meilleurs : que le plus fort ait plus, le plus faible moins. Les meilleurs sont donc ceux qui sont capables de s’imposer aux autres ». Socrate lui demande de remarquer que le peuple est le plus nombreux, il est donc le plus fort; les meilleurs sont donc, suivant les propres principes de Calliclès, ceux qui obéissent aux lois établies par le peuple (de quoi mettre très en colère Calliclès, qui en effet menace Socrate et se tait jusqu'à la fin du dialogue). 

 

La dialectique est alors le trajet qu’effectue la réflexion lorsqu’elle va au bout de son travail, des opinions contradictoires à l’unicité du vrai : Les hommes ont des opinions différentes et souvent contradictoires sur la justice, sur le bonheur. Néanmoins ils parlent tous d’une seule et même chose, qu’il pense atteindre à travers leur opinion. Le rôle du philosophe est de penser et d’énoncer cette « seule et même chose », la vérité sur le bonheur ou sur la justice.

L’objection, la contradiction jouent donc un rôle moteur dans la réflexion, elles font « avancer le débat » mais à condition de ne pas confondre la réflexion dialectique avec la sophistique et pire encore avec l’éristique.

 

La sophistique c’est en particulier un art de parler, un art cynique de la persuasion qu’on nomme la rhétorique : Peu importe la vérité de ce que vous dites, l’important c’est de faire adhérer à ce que vous dites. Employez tous les moyens (habileté, séduction, air d’importance), l’important est de faire triompher son point de vue. C’est par excellence l’art de l’avocat.

 

L’éristique c’est encore pire : une forme dégénérée de la rhétorique : ici il s’agit juste de multiplier sans rigueur les remarques et les objections pour triompher dans ce qui est vu comme un combat entre deux subjectivités. Peu importe bien sûr qui a tort et qui a raison.

 

Soyez donc des philosophes, évitez d’être des sophistes ou des éristiques !

Tag(s) : #COURS

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