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LA PERCEPTION. L'ART. UN EXEMPLE D'EXPLICATION DE TEXTE : MERLEAU-PONTY, CAUSERIES V, DEFINIR, PERCEVOIR CONTEMPLER

MERLEAU-PONTY, CAUSERIES, V :


 

« Qu'avons-nous appris, en effet, à considérer le monde de la perception? Nous avons appris que dans ce monde, il est impossible de séparer les choses et leur manière d'apparaitre. Certes, quand je définis une table comme le fait le dictionnaire – plateau horizontal soutenu par trois ou quatre supports et sur lequel on peut manger, écrire, etc. –, je peux avoir le sentiment d'atteindre comme l'essence de la table et je me désintéresse de tous les accidents dont elle peut s'accompagner, forme des pieds, style des moulures, etc., mais ce n'est pas percevoir, c'est définir. Quand au contraire je perçois une table, je ne me désintéresse pas de la manière dont elle accomplit sa fonction de table et c'est la façon chaque fois singulière dont elle porte son plateau, c'est le mouvement, unique, depuis les pieds jusqu'au plateau, qu'elle oppose à la pesanteur qui m'intéresse et qui fait chaque table distincte de toutes les autres. Il n'y a pas de détail ici – fibre du bois, forme des pieds, couleur même et âge de ce bois, graffiti ou écorchures qui marquent cet âge – qui soit insignifiant et la signification « table » ne m'intéresse qu'autant qu'elle émerge de tous les « détails » qui en incarnent la modalité présente. Or, si je me mets à l'école de la perception, je me trouve prêt à comprendre l'œuvre d'art, car elle est, elle aussi, une totalité charnelle ou la signification n'est pas libre, pour ainsi dire, mais liée, captive de tous les signes, de tous les détails qui me la manifestent; de sorte que, comme la chose perçue, l'œuvre d'art se voit ou s'entend et qu'aucune définition, aucune analyse, si précieuse qu'elle puisse être après coup pour faire l'inventaire de cette expérience, ne saurait remplacer l'expérience perceptive et directe que j'en fais.  

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut-et il suffit-que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

 

 

  Dans cet extrait de son œuvre Causeries Merleau-Ponty exprime les leçons qui résultent de la compréhension du monde de la perception.

Quelle sont ces leçons et en quoi sont-elles importantes ?

Percevoir c’est saisir un objet à travers nos différents sens ; percevoir se distingue de concevoir, qui consiste à se représenter un objet selon les catégories de l’esprit de manière à le définir précisément. Le monde de la perception désigne donc la réalité sensible, telle qu’elle est vécue par un sujet humain, par opposition à la représentation intellectuelle du monde telle que nous la donne la raison.

Lequel de ces deux modes de représentation de l’objet est-il le plus à même de nous en faire percevoir la réalité ?

Devons-nous accorder plus d’attention aux propriétés que la raison nous fait saisir ou au contraire aux qualités sensibles qui se dévoilent à notre perception ?

*

Dans ses premiers mots l’auteur fait état d’un examen antérieur du monde de la perception dont il nous livre l’enseignement fondamental : « il est impossible de séparer les choses et leur manière d’apparaître ». Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas d’un côté la chose et de l’autre ses manifestations sensibles ; donc que la chose consiste tout entière dans ses manifestations sensibles, que sa réalité se confond avec ce qu’elle dévoile au sujet qui la perçoit. Autant dire que pour l’auteur l’être, c’est-à-dire la réalité, ne se distingue pas de l’apparaître, c’est-à-dire ce que ce qui est perceptible.

Merleau-Ponty parle en effet « des choses » et non des choses sensibles, ce qui aurait fait de sa déclaration un truisme. Son propos consiste donc bien à dire que la réalité n’existe qu’en tant que réalité perçue, c’est-à-dire comme phénomène, et non en tant que réalité en soi séparée de son expression sensible, ce que Kant nommait le noumène. On doit donc comprendre que le réel est et n’existe qu’en tant qu’il est ce qui se dévoile à la perception d’un sujet qui en aperçoit les différentes qualités sensibles, qu’il s’agit là des modalités de sa manifestation : une réalité quelconque est tout entière dans ce qui se voit, s’entend, se touche, se goûte etc. à son propos,  tout cela mêlé aux sentiments que ces perceptions produisent chez le sujet lui-même. Le sujet percevant n’est en effet pas plus désincarné que la chose perçue n’est une simple image abstraite dans son esprit, comme le montrera le texte ultérieurement. Disons pour l’instant, pour illustrer notre propos que « cette tulipe mauve offerte par ma compagne dans ce vase céladon auquel je tiens tant », n’est pas une réalité séparée de la perception présente que j’en ai, c’est-à-dire de la manière dont je la vois et l’éprouve, donc de la manière dont elle se donne à voir en m’affectant.

De ce point de vue la construction du terme « percevoir » relève d’un malentendu : per-cevoir c’est étymologiquement saisir (« capere ») à travers (« per », sous-entendu : les sens), un objet extérieur séparé de nous, comme si l’esprit qui conçoit était séparée du corps qui perçoit et que les sens étaient des fenêtres ouvertes sur une réalité extérieure dans laquelle notre être n’est pas engagé; ce qui est faux, puisque l’objet perçu apparaît suivant la manière dont le corps du sujet s’y rapporte, ce qui suppose d’ailleurs le corps tout entier traversé de conscience.

 

Pourtant qu’il s’agisse d’un cube en obsidienne dans ma main ou de sa définition géométrique, n’est-ce pas fondamentalement le même objet ? Cette dernière manière d’atteindre l’objet n’est-elle pas d’ailleurs préférable, puisqu’elle vaut pour tous les cubes, quelles qu’en soient les particularités ?

 

L’auteur reconnait qu’on peut avoir le sentiment d’une saisie de la réalité de l’objet au travers de sa définition et qu’à ce titre la conception de l’objet pourrait paraître une perception plus exacte et plus juste de ce qu’il est, celle qui nous fait atteindre « l’essence » de l’objet, son être fondamental. Il est vrai que la définition ne retient que l’essentiel de l’objet, qu’elle en fournit le concept rationnel qui garantit l’universalité de son application, c’est-à-dire de l’identification des objets de même classe : aucune table concevable, qui a existé ou qui existera un jour, où que ce soit dans l’univers, ne saurait être autre chose qu’un « plateau horizontal soutenu par trois ou quatre supports et sur lequel on peut manger, écrire, etc. » Mais pour Merleau-Ponty ce sentiment d’un contact authentique avec l’objet même via une démarche intellectuel est illusoire parce que l’efficacité de la désignation conceptuelle suppose d’écarter les caractéristiques concrètes qui font de cette table l’objet qu’elle est : dans le dictionnaire, il n’y a que des mots, les choses quant à elles sont dans le monde ! Le dictionnaire ne nous donne pas l’objet réel, l’objet concret dont nous faisons usage, mais seulement l’expression verbale de son concept.

Ainsi tandis qu’on devait faire abstraction de ce qui fait la réalité concrète de la table pour la saisir intellectuellement, c’est tout l’inverse qu’il faut faire pour percevoir la table existant telle qu’elle est en réalité.

Dans cette intention on doit alors être attentif autant à la manière dont la table se présente –à son existence, qu’à l’ensemble des particularités sensibles qui en constitue l’essence et le sens. D’abord les choses et plus généralement le monde, ne sont pas des images à contempler, mais bien des êtres réels qui occupent une place dans le monde et qui s’y manifestent de toute la vigueur de leur présence. C’est pourquoi l’auteur insiste d’abord sur la manière dont l’objet se manifeste activement à notre perception, il insiste sur le dynamisme de cette manifestation comme si la chose était agissante, travaillait à être ce qu’elle est : il relève sa manière singulière « d’accomplir sa fonction de table », de « porter son plateau », note « son mouvement unique » : autant de verbes d’action cherchant à exprimer que la table n’est pas une représentation mais d’abord un être existant ; puis, au-delà de l’existence, il y a ce qu’est effectivement cette table-ci, et la cela demande qu’on se rende attentif à sa matière, à sa forme, à ses détails, avec toutes les nuances propres au matériau utilisé, et qui inclut l’histoire de cet objet, qui l’a constellé de toutes les marques liées à son usage. Ainsi la représentation de l’objet se forme au fur-et-mesure que ses détails se révèlent à notre attention perceptive, au lieu de lui être imposée catégoriquement comme lorsque nous procédons rationnellement à sa définition. La table se donne alors à comprendre à mesure qu’elle se donne à voir, comme l’indique l’auteur lorsqu’il dit que « sa signification émerge » de tous ses détails. Si tel est le cas l’acte de compréhension de l’objet réel prend sa source dans ce premier contact de l’homme avec le monde qu’est la perception, et c’est seulement sous son influence et dans un second temps qu’il pourra en former une représentation intellectuelle.

Le monde semble alors comme rendu à sa consistance, sa densité et à sa fraicheur de réalité existante. Il n’est plus cette représentation vague, négligente, d’un sujet d’abord tourné vers lui-même, attentif à ses représentations plutôt qu’à leur objet réel. Délaisser la définition des choses pour réinvestir le monde de leur perception équivaut donc aussi à modifier la relation du sujet à l’objet et rendre à l’existence du sujet l’intensité vécue éteinte par l’habitude routinière de la représentation intellectuelle. En effet tandis que le regard glisse sur l’objet lorsqu’il ne vise qu’à l’identifier, il doit se faire intense lorsqu’il s’agit de se rendre attentif à tous les détails qui le constituent. La superficialité atone du regard était la condition de la formation de la généralité du concept. L’attention passionnée, vitalement engagée d’un sujet s’arrachant au mirage des représentations intérieures, donc résolument tourné vers le monde, conditionnera l’appréhension des signes qui font la réalité de l’objet perçu.

On se surprend alors à regarder cet objet banal qu’est la table comme s’il était une œuvre d’art, c’est-à-dire un objet dont la signification se trouve par nature à l’horizon de son expérience sensible. Et c’est bien ce que l’auteur remarque lorsqu’il note que qu’en se mettant « à l’école de la perception », on se « trouve prêt à comprendre l’œuvre d’art ». Ce sera alors la conséquence dernière de l’enseignement de la perception.

 

« Comprendre l’œuvre d’art » : l’expression peut s’entendre de deux manières, qui sont ici toutes deux nécessaires.

Ce peut être « comprendre ce qu’est une œuvre d’art » comprendre l’essence de l’œuvre d’art ; et cela peut être comprendre comment atteindre la signification d’une œuvre d’art, c’est-à-dire comprendre comment en saisir le sens, comment l’interpréter.

En tant qu’elle est  « œuvre », c’est-à-dire objet fabriquée intentionnellement, l’œuvre d’art est porteuse de sens; elle dit quelque chose ou des choses ; mais en tant qu’elle est « d’art », elle le dit par des moyens détournés et propres à son domaine. C’est pourquoi l’auteur dit que la signification de l’œuvre est « une totalité charnelle » où la signification est « captive de tous les signes, de tous les détails qui me la manifestent ». Car si l’artiste a quelque chose à dire, ce qui n’est pas la règle, c’est par l'emploi de moyens esthétiques qu’il entend signifier ce qu’il a à dire. Ainsi comme tout à l’heure pour la table, il n’y a pas d’un côté le sens de l’œuvre et de l’autre les moyens de l’exprimer : en art il n’y a pas de fond qui ne soit effet d’une forme, de message qui ne soit à l’horizon du médium qui le supporte. Le sens de l’œuvre ne lui est pas antérieur et ne la transcende pas. On ne peut pas éluder l’œuvre au profit de sa signification abstraite. Le sens s’atteint via l’expérience l’œuvre, il ne saurait résider d’abord dans un discours abstrait : Anna Karénine ne se résume pas à la déchéance de son héroïne ou à sa leçon de morale : pour comprendre ce (gros) roman, il n’y a pas d’autre alternative que de le lire (et de le relire).

Mais si l’œuvre parle, ce ne peut pas être dans le désert ou le vide ; le trajet de sa communication se clôt dans l’esprit de celui qui la contemple au terme d’un déchiffrement attentif de la totalité de ses signes perceptibles, et non par une analyse qui viserait à reconstruire sa signification intellectuelle en définissant chacun de ses éléments. L’expérience esthétique est première et irremplaçable ; elle engage le sujet dans une relation de corps-à-corps avec l’œuvre où l’œil précède et guide l’esprit sur le chemin de la compréhension. C’est à la source de la perception que s’abreuve l’esprit qui médite le sens de l’œuvre. En cela tout critique d’art est d’abord amateur d’art, c’est-à-dire amoureux des œuvres.

*

Nous nous étions interrogés avec Merleau-Ponty sur la nature et l’importance des leçons que nous délivre la perception. Nous savons maintenant qu’elle est le chemin de la compréhension de la réalité et qu’elle nous prépare à comprendre l’œuvre d’art. C’est en quoi son enseignement est précieux puisqu’il nous invite à nous libérer des routines et de la sécheresse de la représentation intellectuelle du monde à laquelle nous ne sommes que trop accoutumés en même tant qu’il nous donne la clé de son déchiffrement. 

 

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