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Piero Della Francesca, Ville idéale

Piero Della Francesca, Ville idéale

 On entend souvent dire : « moi je ne vote pas ; la politique ça ne sert à rien ! Je préfère m’intéresser à ma famille et à mes amis. » Il est vrai que le spectacle de la vie politique peut décourager au point qu’on juge préférable de s’en désintéresser totalement. D’un autre côté l’histoire donne de nombreux exemples de catastrophes ayant leur source dans l’indifférence des citoyens pour les affaires publiques. Est-il alors possible de ne faire aucun cas de la politique? Et si cela était possible, est-ce que ce serait une attitude légitime chez un être humain? Finalement, la politique est-elle une activité facultative, liée à un intérêt personnel, ou bien un devoir inséparable de la condition d’homme?

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A en croire les philosophes, la politique est une activité des plus nobles. Rien de plus respectable, en apparence, que de se soucier des affaires de la Cité et de s’efforcer de réaliser l’intérêt général, ce qui est l’essence même de la politique : on sait que nous héritons de la pratique et du mot des mœurs démocratiques de la Cité athénienne qui constituait aux yeux d’Aristote le modèle parfait du cadre d’existence de la vie humaine.  L’histoire nous a d’ailleurs laissé en grand nombre les noms de ces hommes fameux qui se sont dévoués à une cause ou qui ont incarné un moment de l’histoire de leur nation : qu’on pense à Gandhi pour l’Inde, à De gaulle pour la France, ou à Périclès pour Athènes. Toutefois cette vision de la politique reste bien théorique ! Et surtout elle ne s’accorde pas avec le spectacle des réalités la vie politique, qui nous montre bien plutôt des hommes luttant pour le pouvoir, usant de moyens déloyaux, voire carrément immoraux, et dont le principal motif est l’ambition personnelle.

A ce sujet la vie politique des sociétés démocratiques se distingue particulièrement. Fondée sur l’alternance des gouvernements, rythmée par des élections régulières, elle nous donne mille occasions de nourrir notre désenchantement. Durant les campagnes électorales, ce ne sont qu’emphase du verbe et de la posture, bref l’habituel mélange de mensonge, de fanfaronnade et de démagogie. Le pouvoir une fois acquis, viendra le moment de la trahison, des promesses et des programmes, ou bien celui du renoncement, au nom de l’argument, le plus souvent cynique, des « contraintes de la réalité ». Comme elle sera loin, alors, l’utopie enflammée des discours destinés à séduire ! La morale de l’homme politique semble donc bien proche de celle du Renard de la fable, qui apprend au Corbeau qu’il vient de gruger que « tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute » (Jean de La Fontaine, Le Corbeau et le Renard). Dès lors, puisque aucun individu ne peut changer cet état de chose, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous aussi, jurer comme Maître Corbeau « que l’on ne nous y reprendra plus»?

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Car la vie est brève, et sans doute mérite-t-elle qu’on s’y préoccupe de choses bien plus essentielles que des problèmes lointains de la politique - qu’il n’est de toute façon pas en notre pouvoir de régler- ou d’individus ayant plus à voir avec des aventuriers qu’avec des philanthropes. Epicure lui-même, pour qui le bonheur est la fin suprême de l’existence, avait sèchement tranché le problème : « le sage ne fait pas de politique. » Si en effet la fin de la philosophie est la réalisation du bonheur, pour soi comme pour les siens, cette communauté des amis à laquelle le philosophe s’attache ; si a fortiori il consiste dans la tranquillité de l’âme et du corps, alors il faut effectivement se tenir loin des tumultes, des aléas et des passions de la vie politique ; loin des rancœurs, des déceptions, voire des haines qu’elle suscite. Il faut faire sienne cette maxime du poète Florian de Claris, lointain héritier de la pensée épicurienne, proclamant : « Pour vivre heureux, vivons caché », « caché » c’est-à-dire loin du monde, retiré avec ceux qu’on aime.

Il semble donc bien qu’on a toutes les raisons de se désintéresser de la politique. Mais est-ce prudent ? Car si nous ne faisons pas cas de la politique, sommes-nous sûr que cette indifférence sera réciproque ?

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C’est qu’en effet la politique ne se résume pas à la lutte des ambitieux pour le pouvoir. Le pouvoir acquis sera exercé, il aura une influence réelle sur la vie des hommes. Les lois, par exemple, qui sont des règles générales émanant de l’autorité souveraine, ont vocation à exercer leur autorité sur l’ensemble de la société. Et l’Etat, qui représente et exerce l’autorité politique, possède de fait les moyens de nous contraindre à leur obéir : tel est le rôle des forces de police et de l’institution judiciaire. Le rapport du citoyen au pouvoir politique n’est donc pas égal, il est dissymétrique : le citoyen n’a pas le pouvoir d’échapper aux rigueurs de la loi, il n’est pas de son choix de pouvoir les considérer ou les ignorer.

En outre les lois sont des décisions politiques qui expriment des rapports de forces  et dessinent les contours de la société. Il est donc évident qu’elles affectent directement la vie des individus : si la loi par exemple interdit l’assistance à l’euthanasie, ou restreint le droit d’adopter et d’élever des enfants pour certains couples, elle décide de l’existence des individus. Si elle restreint le droit de protester ou de se mettre en grève, elle décide de leur vie sociale. Se désintéresser de la politique, de ses débats et de ses décisions, revient alors à subir la loi sans peser sur son contenu. Ce qui revient à consentir à l’ordre social qu’elles déterminent. Ainsi si certains considèrent –un peu naïvement- que la loi les prive de liberté, qu’ils voient à quel point ils aggravent leur servitude en renonçant à l’exercice de leurs responsabilités et de leurs droits politiques !

Enfin, est-ce qu’il n’est pas illusoire, et surtout profondément imprudent de croire qu’on peut s’affranchir de la politique ? Certes vivre loin du monde peut constituer un doux rêve, mais, précisément, remettons les pieds sur terre : en quel lieu de notre planète peut-on tenir pour avquise cette neutralité que nous revendiquons en ignorer la politique ? En cas de guerre ou de conflit civil, cette revendication ne nous protègera pas contre des hommes en armes qui s’intéresseront à nos biens ou nous sommeront de choisir notre camp. Bref la politique nous rattrapera, où que nous soyons, qui que nous soyons. Il est donc dangereux, et même irresponsable à l’égard de ceux qui dépendent de nous, d’ignorer la politique.


Il nous faut donc admettre qu’il n’est pas possible d’ignorer la politique, qui est au cœur de l’Histoire, qui est une force collective qui domine, surplombe, l’individu, qui ne lui laisse pas la liberté de l’ignorer. Notre intérêt est de nous en préoccuper. Mais n’est-ce pas aussi notre devoir ?

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Le devoir, au sens moral du terme, consiste dans une obligation dont l’être humain reconnait en son for intérieur la réalité et la valeur. On peut le définir brièvement comme la conscience d’une obligation : par exemple, si je suis témoin d’une injustice, je peux ne pas intervenir, mais je sais qu’idéalement je le devrais. C’est pourquoi Emmanuel Kant définissait encore plus rigoureusement le devoir comme « nécessité d’agir par respect pour la Loi » c’est-à-dire comme l’obligation d’obéir à ce qui se présente à la conscience sous la forme d’un commandement impératif : « tu dois ! » Si donc nous considérons l’être humain dans ce qu’il a de propre, trouvons-nous en lui une dimension civique en quoi consisterait le devoir de s’intéresser à la politique ?

Certes chaque être humain est d’abord lui-même, c’est-à-dire une personne singulière et un individu parce que la conscience de soi est la première donnée qui se présente à nous. Elle est notre première évidence comme l’a si bien montré Descartes avec la mise en lumière du caractère absolument originaire du cogito (« cogito, ergo sum » -« je pense, donc je suis », Méditations métaphysique II). Toutefois il faut aussi reconnaître qu’aucun être humain n’est suffisant à soi, n’est autosuffisant : tous nous avons un impératif besoin matériel et surtout psychologique des autres. Si l’homme est conscience de soi, il est donc aussi dans la nécessité de l’autre, et s’il est un individu, c’est toujours en société que trouve à s’exprimer son individualité. La sociabilité est, peut-être même avant la conscience de soi, un trait distinctif de l’humaine condition.

On conçoit alors quel est le devoir de l’homme sous cet angle là, et où il trouve son point d’origine : si l’homme trouve dans la société les conditions de sa vie et de son épanouissement, et si la société n’est rien d’autres que l’ensemble des liens de toutes nature qui nous lient aux autres, alors l’homme a le devoir de se soucier et d’administrer les conditions politiques de son existence. Si la sociabilité est constitutive de la condition de l’homme, la citoyenneté en est l’autre versant : C’est comme « animal politique » destiné à vivre et à s’accomplir dans la Cité, communauté politique des égaux, qu’Aristote se voit obligé de définir l’homme, puisqu’il est « doté du logos » dit-il dans le même propos. Ce n’est donc pas par hasard, mais en vertu de la nature même des choses que l’homme est dans l’obligation d’assumer un destin politique, et on peut même, comme le fera au XX° siècle Hannah Arendt, considérer que la politique est la plus haute et la plus décisive des formes de l’agir humain. Car ce qui se tisse dans la politique ce sont les rapports de liberté dont sont capables les hommes, et ce qui s’y décide c’est le destin de la communauté humaine.

Enfin comme la citoyenneté inclut la liberté, l’homme, comme être raisonnable, est dans l’obligation d’agir et de vivre conformément à son statut, à sa dignité. Or le citoyen, dans son concept, est le contraire d’un esclave : celui-là est membre d’une communauté politique qui lui reconnait des droits ; celui-ci en est privé, en même temps, remarquons-le, que d’humanité –l’esclave a le statut (et bien souvent l’existence) d’un animal ou d’une chose. Renoncer à exercer sa responsabilité politique, ce serait donc consentir à se soumettre aux décisions des autres membres de la communauté politique, ce serait donc finalement consentir à l’indignité de la condition d’un esclave volontaire, et donc trahir la liberté et l’humanité en nous. Car « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs », comme l’a déclaré Rousseau dans Du contrat social.

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  Nous nous étions demandé s’il était possible d’adopter une attitude d’indifférence absolue à l’égard de la politique. Nous savons maintenant que cela n’est ni possible ni légitime : d’une part parce que personne ne peut être certain d’être à l’abri de la politique et de ses aléas ; d’autre part parce que la sociabilité et par voie de conséquence la citoyenneté sont constitutives de la condition de l’homme : la participation aux formes de la vie politiques est donc pour lui de son intérêt comme de son devoir.
 

Tag(s) : #DISSERTATION

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