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QUE FAIRE DE NOS DESIRS ?

 

1. Comprendre le sujet

Objet de la question : Quelle attitude l’homme doit-il adopter à l’égard de ses désirs ? Quelle est la bonne attitude à l’égard de ses désirs ?
 

Problème : il est lié à l’ambiguïté ontologique et éthique du désir.

C’est un problème lié à la valeur du désir : que vaut le désir? Or ce problème est lié à celui de la nature du désir : qu’est-il fondamentalement ? Qu’est-ce qui est premier et central dans le désir : le manque ou l’élan ? La tension douloureuse ou la vitalité ?
 

2. Réussir une introduction
 

Une démarche en trois étapes : a) Soulever le problème ; b) Enoncer et expliquer l’objet de la question ; c) Enoncer la problématique.

 

1° exemple : « On nous dit parfois de ne pas prendre nos désirs pour des réalités ; c’est une manière de nous mettre en garde contre les désillusions dont ils peuvent être la source : le désir est impulsif et il n’est pas toujours réaliste.
D’un autre côté, quelle ambition pourrait se passer de son audace un peu folle ? Tout acte est un pari, qu’il s’agisse de découvrir l’Amérique ou de plonger du haut d’un pont : cela ne s’avère possible qu’après avoir été tenté.
Le désir se présente donc sous un jour profondément ambivalent, et c’est pourquoi nous devons nous demander ce que nous devons faire de nos désirs de manière à déterminer quelle est la bonne attitude à adopter à leur égard. »
 
2° exemple : « Le désir est la tendance consciente qui nous pousse impulsivement vers un objet au motif du plaisir que nous espérons en retirer. Parce que le désir est source de plaisir, l’idéal serait de pouvoir satisfaire tous nos désirs. Mais comme il est une tendance impulsive, souvent sourde à la raison, il suscite aussi notre méfiance, au point qu’on se dit parfois qu’il serait bien mieux de n’en avoir aucun.

On voit par là toute l’ambivalence du désir et c’est pourquoi nous devons nous demander ce qu’il faut faire de nos désirs, c’est-à-dire nous interroger sur l’attitude qu’il est souhaitable d’adopter à leur propos. »


c) La problématique (elle est commune aux deux exemples)
 

« Si nos désirs nous posent des problèmes, le plus sage ne serait-il de les faire disparaître avec le désir lui-même ? Car contrairement aux besoins, les désirs n’ont rien de nécessaires. L’idéal ne serait-il donc pas d’éteindre en nous tout désir ?
Mais serait-il possible et souhaitable de renoncer à nos désirs ? Si le désir est une force impulsive, comment la volonté peut-elle s’en rendre maitre ? Et si elle le pouvait, une vie strictement raisonnable, réduite à nos seuls besoins serait-elle humainement satisfaisante ?
Car finalement que représente le désir pour l’homme ? Est-il un état de manque qu’on doit s’efforcer d’abolir ou une force vitale qu’on doit apprendre à façonner ? »

 

3. Un plan
 

I/ Des raisons de vouloir abolir le désir.

Problème éthique posé par nos désirs : désirer c’est rechercher ardemment quelque chose, le désir donne donc de l’intensité et de la saveur à la vie ; mais nous désirons ce que nous n’avons pas et nous ne sommes jamais sûrs de pouvoir obtenir ce que nous désirons : le désir nous expose au risque de la frustration et du ressentiment ; il est inséparable de la souffrance morale du manque, voire, du fait de son insatiabilité, insatisfaisant par principe : Schopenhauer. Le désir fait donc signe vers la suppression de l’état de manque dont il est l’occasion : nous désirons non pas désirer mais consommer l’objet du désir : le désir est donc désir de sa cessation comme désir : fondamentalement nous désirons cesser de désirer. Pour être heureux, pleinement satisfait, il faut donc éteindre en soi tout désir: Epicure, l’extinction du désir est une des conditions majeures de la vie heureuse etc.

Problème moral posé par nos désirs : d’autre part le désir est amoral, donc fatalement nos désirs pourront être immoraux, transgressifs. Le désir est facteur de conflit, d’inimitié : la convoitise, l’envie de l’envieux. Saint Paul. Il faut vivre suivant l’esprit et non suivant la chair. Il faut «crucifier la chair »


Transition 1 : il semble donc établi que l’attitude idéale consiste à abolir en soi tout désir. Mais un tel projet est-il possible ? Serait-il possible, qu’on peut douter qu’il soit souhaitable.

 

II/ Mais est-ce possible et souhaitable ?

On peut abolir le désir en niant tous nos désirs, en les refoulant. Mais cela va engendrer une frustration qui nous rend malheureux ou agressif. La voie de la morale religieuse n’est ni réaliste ni souhaitable : Nietzsche, la morale de l’Eglise est contraire à la vie. Freud : la répression des pulsions engendre une disposition à la maladie mentale.
 

On pourrait aussi abolir le désir en s’efforçant de l’éteindre peu à peu, en nous habituant à ne désirer que ce qui est strictement nécessaire à l’atteinte et au maintient de l’ataraxie. C’est un des préceptes centraux de l’éthique d’Epicure. Mais cette réduction de nos désirs à nos besoins n’est ni possible ni souhaitable : elle n’est pas possible car la définition du strictement nécessaire est impossible ; elle n’est pas possible car vivre c’est tendre à quelque chose, par exemple au bonheur. Impossible donc de se proposer un mode de vie –même la vie épicurienne-, sinon en le rendant désirable : la voie de l’ascétisme philosophique est donc aussi à rejeter. Elle n’est pas non plus souhaitable car si elle était possible elle signifierait l’animalisation, la bestialisation de la condition humaine. Spinoza, le désir est l’essence de l’homme.

Transition 2 (elle montre la pregression de la réflexion): contrairement à ce qui nous était apparu d’abord, l’abolition du désir ne peut pas être la bonne attitude à l’égard du désir. Que faut-il donc en faire, puisque nous savons d’un autre côté qu’il ne peut pas être non plus question de satisfaire tous nos désirs et de nous laisser gouverner par eux?

 

III/ Car le désir est-il un état de manque à surmonter ou une force vitale à façonner ?

L’expérience que nous avons de nos désirs est profondément ambivalente : ils peuvent nous causer les plus grandes satisfactions comme les peines les plus vives ; ils sont une joie (l’allégresse de la réussite, la motivation, l’envie) comme un tourment (la souffrance des passions, la frustration, les désillusions, les fautes qu’ils nous font commettre). Quelle valeur faut-il donc attribuer au désir ? Qu’est-ce qui est caractéristique du désir ? Le manque, le sentiment permanent d’imperfection ou bien l’élan, la force qu’il nous donne ?

Lorsque nous désirons une chose nous avons conscience de son importance et de son absence ; c’est donc qu’elle nous manque et que le manque semble premier dans le désir, être le moteur du désir.


Toutefois les mêmes choses peuvent nous devenir indifférentes : telle personne passionnément aimée dans la jeunesse pourra nous être devenue indifférente dans l’âge mûr. Le corps de l’être aimé pourra suivant nos états susciter un désir ardent ou une indifférence, voire le dégoût léger de la satiété (après la jouissance).

Tout cela montre que rien n’est en soi désirable, que l’importance que nous accordons à l’objet de notre désir ne tient pas à la prise de conscience de son existence et de sa valeur : pour désirer quelque chose, il faut d’abord tendre à cette chose ; il est impossible d’éprouver du désir pour une chose si d’abord nous ne tendons pas à cette chose par un élan qui ne débute pas avec la prise de conscience de l’existence et de la valeur de cette chose : la force de la tendance est donc première dans le désir, le désir est dans son essence élan, impulsion et non manque. Le manque est second dans le désir, il coïncide seulement avec la prise de conscience que nous désirons.

Si le désir est cet élan qui accorde leur valeur aux objets que nous recherchons, alors il est le moteur de nos conduites, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Si tel est le cas, il faut éduquer ou façonner le désir et non vouloir le surmonter ou l’abolir. C’est ce que Freud indique avec le concept de sublimation du désir. C’est ce que Nietzsche entend par « spiritualisation des passions » : conduire la force impulsive du désir aux attitudes les plus nobles ou aux créations les plus éclatantes. On  aperçoit aisément la valeur de ce projet dans les problématiques de l’éducation : l’élève le plus attentif n’est pas celui à qui on aura imposé le silence ou qui aura intériorisé le devoir de faire silence mais celui chez qui on aura suscité un désir d’écouter, un appétit pour le savoir, une joie d’apprendre.

Une conclusion : nous nous étions demandé quelle attitude il nous fallait adopter à l’égard de nos désirs, étant donné l’attachement que nous avons pour eux et les difficultés auxquelles ils nous confrontent. Nous savons maintenant qu’il nous faut les façonner de manière à tirer profit de la force qu’ils nous donnent. Nous avons en effet mis en évidence le caractère irréaliste et néfaste des attitudes qui prônent la destruction du désir et avons montré que le désir se confond avec la vitalité qui nous rend capable d’agir et de créer.

 

ELEMENTS POUR LA REFLEXION : LA NOTION ET LES TEXTES

LA NOTION : Ambiguïté et ambivalence du désir

Le désir est un phénomène divers, complexe qu’il faut faire entrer dans la simplicité d’une définition.

Déjà : le désir sexuel, la forme érotique du désir n’est qu’un cas particulier : on peut désirer quelque chose ou quelqu’un ; ce qu’on désire peut être concret (un éclair au chocolat lorsqu’on passe devant une pâtisserie) ou abstrait (la paix dans le monde) et même moral (désirer progresser en philosophie).

Enfin il a une diversité de manifestations : le souhait, l’envie, la pulsion, l’impulsion, la motivation sont autant de phénomènes qui relèvent du désir. La racine commune à tout cela c’est le fait de tendre spontanément, impulsivement –donc indépendamment voire contre la volonté et la raison- à quelque chose et de s’efforcer d’obtenir ce qu’on n’a pas (puisqu’on le désire) : entrer dans la pâtisserie acheter cet éclair au chocolat alors qu’on a déjà fait un bon repas, ou qu’on a un peu d’embonpoint. Ce n’est pas très raisonnable, mais c’est si bon…

On pourra donc le définir : la tendance consciente qui nous pousse à rechercher quelque chose au motif de la satisfaction que cela doit nous procurer.

Ajoutons que la satisfaction du désir procure du plaisir, un état de bien-être sensible. Le désir est donc lié au plaisir (mais l’inverse n’est pas vrai)

Il y a en effet une ambiguïté et une ambivalence du désir. Le désir réunit des éléments contradictoires et de valeur opposée : le manque et l’élan, le plaisir (lorsqu’il est satisfait) et la douleur (lorsqu’il est frustré, irréalisable), la tension inquiète et la force impulsive et joyeuse. Il oscille entre la négativité du manque et la positivité de la force impulsive et créatrice.

Cette ambiguïté est présente dans les termes qui le désignent étymologiquement : APPETARE, qui a donné appétit, appétence, signifie tendre à quelque chose ;  DESIDERARE, qui a donné être désolé, c’est regretter l’absence de quelque chose.

Ajoutons à cela la polysémie du terme « envie : faire les choses avec envie, avoir envie de quelque chose ou de quelqu’un fait du désir la positivité joyeuse de la force qui nous anime dans la quête de quelque chose ; mais il y a aussi la jalousie de l’envieux, sa convoitise c’est-à-dire le désir de ce que l’autre possède, qui est gros de conflits menaçant. L’envie, « invidia », est à l’origine un des sept péchés capitaux !

D’où une interrogation sur la nature du désir : est-il fondamentalement l’un ou l’autre ?

Et une interrogation sur la valeur du désir : faut-il le cultiver ou le nier ? Le limiter ou le satisfaire ?

 

LES PROBLEMES

Le désir pose donc un problème moral (il entre en conflit avec les devoirs de l’être raisonnable) : car c’est un mode de détermination de l’action qui ignore la raison, les limites raisonnables ou rationnelles de l’action. Autant la volonté est rationnelle et raisonnable, autant le désir ne l’est pas : on ne peut pas vouloir ce qu’on sait être impossible (être immortel ; descendre à ski une pente excessive) ou immoral (la femme de son meilleur ami) mais on peut en avoir envie, on peut le désirer. En outre autant la volonté ferme, tenace, autant le désir est capricieux, inconstant. Le désir est donc par essence a-moral, déraisonnable, folâtre, fou. Mais faut-il pour autant vouloir réprimer le désir, voire l’éradiquer ? La morale exige-t-elle le sacrifice du désir ?

Le désir pose donc un problème éthique (de conduite de son existence, de choix du mode d’existence) : Le désir n’est pas limité comme l’est le besoin : lorsqu’on mange ou boit par faim ou par soif, une quantité limité d’aliments simples nous suffit (de l’eau et du pain, en gros). Lorsque c’est par désir, seul le dégoût trace une limite. En outre le désir est état de tension et expérience du manque, risque de la frustration. Comme tel il est contraire à la sérénité de l’âme, à la souveraine liberté d’un être, qui par lui devient dépendant des conditions externes de la réalisation de ses désirs (si j’aime la bière Sans Miguel et qu’il n’y en a  plus chez l’épicier du coin, me voilà déçu et frustré). Mais peut-on vivre sans désir ? Que serait la vie sans son inventivité intempestive, inattendue et souvent folle ?

LES TEXTES

Paul, Epître aux Galates, La Bible, Nouveau Testament : “Je dis donc : Marchez selon l’Esprit et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair ; ils sont opposés  afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez. Si vous êtes conduits par la chair, vous n’êtes pas sous la loi. Or, les œuvres de la chair sont manifestes, ce sont l’impudicité, l’impureté, la dissolution, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, l’ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. Je vous dis d’avance, comme je vous l’ai déjà dit, que ceux qui commettent de telles choses n’hériteront point le royaume de Dieu. Mais le fruit de l’Esprit, c’est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, la douceur, la tempérance ; la loi n’est pas contre ces choses. Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi selon l’Esprit. Ne cherchons pas une vaine gloire, en nous provoquant les uns les autres, en nous portant envie les uns aux autres.”

 

Arthur Schopenhauer (1788-1860), Le monde comme volonté et représentation : « Tout vouloir[1] procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin ; mais pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés ; de plus le désir est long et ses exigences tendent à l’infini ; la satisfaction est courte et elle est parcimonieusement mesurée. Mais ce contentement suprême n’est lui-même qu’apparent ; le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir ; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue. La satisfaction d’aucun souhait ne peut procurer de contentement durable et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie pour prolonger sa misère jusqu’à demain. – Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à la pulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un ; l’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience ; or sans repos le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion[2] attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes[3] qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale[4] éternellement altéré ».

Baruch Spinoza (1632-1677), Ethique, III : « Toute réalité s'efforce – avec toute l’étendue de sa puissance - de persévérer dans son être. Cet effort ou tendance par lequel toute chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien d'autre que l'essence actuelle[5] de cette chose. Cet effort, en tant qu'il a rapport à l'âme seule, se nomme Volonté. Mais lorsqu'il a rapport en même temps à l'Ame et au Corps, il se nomme : Appétit[6]. L'appétit, par conséquence, n'est pas autre chose que l'essence même de l'homme[7], de la nature de laquelle les choses qui servent à sa propre conservation résultent nécessairement ; et par conséquent, ces mêmes choses, l'homme est déterminé à les accomplir. En outre, entre l'appétit et le désir il n'existe aucune différence, sauf que le désir s'applique, la plupart du temps, aux hommes lorsqu'ils ont conscience de leur appétit et, par suite, le désir peut être ainsi défini : "Le désir est un appétit dont on a conscience." Il est donc constant, en vertu des théorèmes qui précèdent, que nous ne nous efforçons pas de faire une chose, que nous ne voulons pas une chose, que nous n'avons non plus l'appétit ni le désir de quelque chose parce que nous jugeons que cette chose est bonne ; mais qu'au contraire nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, que nous la voulons, que nous en avons l'appétit et le désir. »

NIETZSCHE, Crépuscule des Idoles : « Toutes les passions ont une période où elles sont seulement néfastes, ou elles rabaissent leur victime de tout le poids de la bêtise, - et plus tard, une autre, beaucoup plus tardive, où elles se marient à l'esprit, se "spiritualisent". Autrefois, à cause de la bêtise de la passion, on faisait la guerre à la passion elle-même : on jurait sa perte, - tous les monstres moraux anciens sont là-dessus d'accord : "il faut tuer les passions". La plus fameuse maxime de ce genre se trouve dans le Nouveau Testament, dans ce Sermon sur la montagne où, soit dit entre parenthèses, l'élévation de la vue fait totalement défaut. C'est là qu'il est dit par exemple, avec application à la sexualité : "si ton œil entraîne ta chute, arrache-le" ; par bonheur aucun chrétien ne suit ce précepte. Anéantir les passions et les désirs à seule fin de prévenir leur bêtise et les conséquences désagréables de leur bêtise, voilà qui ne nous paraît aujourd'hui qu'une forme aiguë de bêtise. Nous n'admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu'elles cessent de faire mal... Reconnaissons d'ailleurs en toute justice que l'idée de "spiritualisation de la passion" ne pouvait absolument pas être conçue sur le terrain qui a donné naissance au christianisme. Car l'Eglise primitive luttait, on le sait, contre les "intelligents" au bénéfice des "pauvres en esprit" : comment attendre d'elle une guerre intelligente contre la passion ? L'Eglise combat la passion par l'excision : sa pratique, son "traitement", c'est le castratisme. Jamais elle ne demande : "comment spiritualiser, embellir, diviniser, un désir ?" - de tout temps elle a insisté, dans sa discipline, sur l'extirpation (de la sensualité, de l'orgueil, de la passion de dominer, de posséder et de se venger). Or attaquer les passions à la racine, c'est attaquer la vie à la racine : la pratique de l'Eglise est hostile à la vie. »

 

Sigmund Freud (1856-1939), L’inquiétante étrangeté : « Une violente répression de pulsions puissantes exercée de l'extérieur n'apporte jamais pour résultat l'extinction ou la domination de celles-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l'occasion d'apprendre à quel point la sévérité sans discernement de l'éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d'agir et de la capacité de jouir la normalité exigée est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces pulsions asociales et perverses de l'enfant, s'ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation[8] de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux. Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l'humus de nos plus mauvaises dispositions. L'éducation devrait se garder soigneusement de tarir ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin

 

 

[1] Volonté, tendance, désir, instinct sont une seule et même réalité pour l’auteur. Là où vous lisez chez lui « volonté » ou « vouloir », entendez « force qui nous pousse vers » c’est-à-dire le désir.

[2] Héros de la Mythologie, puni par Zeus à être attaché à une roue tournant éternellement au dessus d’un brasier.

[3] Filles du Roi Danaos, dont la punition est de verser sans fin de l’eau dans des tonneaux percés.

[4] Idem ; sa punition : être éternellement accablé par la soif devant une source d’eau qu’il ne peut atteindre.

[5] La manière d’être effective.

[6] Ou tendance impulsive, force qui nous pousse, nous fait tendre à quelque chose.

[7] Bref le désir est l’essence de l’homme, l’homme, comme tout vivant, est un être de désir.

[8] Processus psychique par lequel la force d’une pulsion se trouve canalisée et orientée vers un but socialement valorisé. La passion du chercheur ou de l’artiste sont pour Freud et la psychanalyse des résultats de la sublimation de la libido.

 

 

 

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