« Cinq minutes pour les juifs, cinq minutes pour les nazis » : un même temps de parole accordé à deux points de vues radicalement antagonistes, une même dignité accordée à chacune des opinions. Cela paraît obligé en démocratie, où l’on est censé être libre de ses opinions (« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. »)
Mais il s'agit des juifs et des nazis, des victimes et des bourreaux, des innocents et des assassins ; de plus, par leur idéologie et leurs valeurs, les nazis sont et se veulent la négation de la démocratie.
Alors faut-il en démocratie accepter l'expression libre et publique de tous, mêmes de ses ennemis?
La démocratie n'est-elle qu'un principe (la souveraineté du peuple), un système juridique (ensemble de droits politiques, au premier chef la liberté d'expression) et une procédure (le vote), donc au fond un formalisme sans substance ou bien aussi un système ayantun contenu : des valeurs, une morale, une conception de l'homme?
ELEMENTS D’ANALYSES
Comme vous le savez la démocratie c’est un régime garantissant un ensemble de droits politiques dontl le plus fondamentale est la liberté d'expression (avec ses corollaires : la liberté de conscience et la liberté de penser)
Dès lors peut-on limiter la liberté d’expression en démocratie ? Ne serait-on pas en contradiction avec les valeurs et les principes démocratiques ? Bref, n’ai-je pas même le droit d’être un nazi en démocratie ?
Néanmoins la démocratie n’est-elle pas aussi l’incarnation dans le domaine politique d’un ensemble de valeurs morales, d’une certaine conception de l’homme ? Dès lors la démocratie peut-elle supporter la neutralité et l’acceptation de toutes les opinions ?
Car ce n’est pas le même chose que d’affirmer l’inégalité des races, le droit d’une race à soumettre toutes les autres ou d’affirmer l’universalité de l’égalité entre les hommes au nom de leur égale dignité. Refuser l’idée d’égalité, c’est dire qu’il existe des hommes supérieurs et des hommes inférieurs, c’est dire qu’il existe des sous-hommes, une sous-humanité. Qu’en faire sinon des esclaves ou des montagnes de cadavres ?
N'y a-t-il pas alors des opinions criminelles qui doivent être formellement exclu et combattu en démocratie ? Car une opinion, dès lors qu’elle est rendue publique, n’est plus une simple parole ; c’est un acte politique. Diffuser son opinion, c’est donc passer de la parole aux actes. D’autant plus qu’une opinion politique est toujours un appel à agir. Je rappelle qu’Hitler n’a personnellement tué aucun juif, qu’il a commencé sa carrière, comme tout homme politique, par des discours. Les mots, les paroles, lorsqu’ils sont publics, sont bien des actes ou des appels à passer à l’acte. (Pas de crimes racistes sans un climat dans l’opinion qui les rendent possibles). Donc faut-il donner droit de cité à toutes les opinions parce qu’on est en démocratie ? Faut-il laisser toutes libertés de s'exprimer même aux ennemis de la liberté ?
D’un autre côté, qu’est-ce qui est le plus efficace ? Faut-il interdire aux nazis de s’exprimer, de publier ou bien les laisser exprimer leurs opinions en pariant qu'il s'agit du moyen le plus sûr de les condamner aux yeux de l’opinion publique ?
Car si l’Etat réprime, il risque de donner l’impression de favoriser une vérité officielle ; en outre il donne un statut de victime à ceux qu’il combat, il
leur donne une aura et une audience (voyez le problème du négationnisme, le cas de Robert Faurrisson ; voyez le problème lié aux lois dites mémorielles, qui font de la négation de
certains crimes –génocide juif, génocide arménien- des délits réprimés par la loi, avec tous les problèmes que cela engendre.
UN PEUPLE PEUT-IL ÊTRE BARBARE?
Peut-il : est-ce possible, a-t-on le droit de dire que…
Un peuple : au sens de l’anthropologie c’est un groupe d’homme qui vit sur un même territoire en ayant une culture et des institutions communes.
Est barbare a) celui qui a un comportement cruel, qui fait preuve de sauvagerie, d’inhumanité ; b) celui qui a une existence très rudimentaire, qui ne dispose d’aucun des agréments et des avantages de la vie civilisée (Texte de Spinoza). Pour généraliser, dans l’idée de barbarie on trouve l’idée d’inhumanité du comportement et d’absence de civilisation. Toutes choses qui renvoient la condition humaine à une condition animale (un homme est barbare lorsqu’il se conduit et vit d’une manière bestiale, voir le texte de Lévi-strauss).
Eléments du problème
1° élément : certaines coutumes sont qualifiées de barbare (esclavage, sacrifice humains, mutilation rituelles, rites anthropophagiques : voir le texte de Thomas Mann) ; mais ne le sont pas aux yeux de ceux qui les pratiquent. Ceux-là ne le font pas par sauvagerie, mais au contraire suivant l’idée qu’il se font de ce que doit être l’homme, au nom d’une idée de la civilisation, de la culture. Bref, on est toujours le barbare d’un autre (voir le texte de Lévi-strauss)! Attention alors à l’illusion ethnocentriste ! Attention à ne pas tomber dans l’erreur qui consiste à croire que le système de valeur qui est le sien est nécessairement le bon, le seul possible.
2° élément : Mais si on accepte l’idée que chaque culture, quelque soient ses valeurs, est respectable en tant que culture autre, alors aucune pratique, aucune coutume ne peut être dénoncée et condamnée comme inhumaine : il n’est pas barbare de réduire les hommes en esclavage, de nier tout statut d’égalité aux femmes, de sacrifier les enfants anormaux etc. Se pose alors le problème du relativisme moral (tout se vaut, rien n’est condamnable). Rien ne nous autorise plus à critiquer ou à combattre ce (et ceux) qui nous semble inhumain (tuer tous les étrangers, comme cela s’est longtemps pratiqué dans les sociétés traditionnelles).
3° éléments : On ne peut donc pas renoncer à l’idée d'un mal objectif ou d’une universalité des valeurs humaines. Mais ces valeurs, quelles peuvent-elles bien être, si on veut éviter de retomber dans l’ethnocentrisme comme dans le relativisme moral ? Peut-être peut-on réfléchir à l’idée des droits de l’homme, proclamés universels, et fondés sur la prise en compte de ce qu’il y a d’universel dans l’être humain. On doit respecter en chaque homme le fait qu’il est une personne et non une chose ou un animal, ses opinions (dans la limites de ce qu’énoncent les droits de l’Homme), de son intégrité physique, de son autonomie. Peut-être y a-t-il alors une supériorité, non de certains hommes, mais de certains principes sur d’autres principes, à parti desquels pourrait être jugé le caractère barbare ou civilisé des peuples ?
TEXTES
Thomas Mann “Personne ne contestera que le Mexique au temps de sa découverte possédait une culture, mais personne ne prétendra qu’il était alors civilisé. La culture n’est assurément pas l’opposé de la barbarie. Bien souvent, elle n’est au contraire qu’une sauvagerie d’un grand style (...). La culture est une certaine organisation du monde, et peu importe que cela puisse être sauvage, sanglant et terrifiant. La culture peut inclure des oracles, la magie, la pédérastie, des sacrifices humains, l’inquisition, des autodafés, et toute espèce de cruauté.”
Spinoza : "Ce n’est pas seulement parce qu’elle protège contre les ennemis, que la société est très utile et même nécessaire au plus haut point, c’est aussi parce qu’elle permet de réunir un grand nombre de commodités ; car, si les hommes ne voulaient pas s’entraider, l’habileté et le temps leur feraient également défaut pour entretenir leur vie et la conserver autant qu’il est possible. (…) Nous voyons en effet ceux qui vivent en barbares, sans civilisation, mener une vie misérable et presque animale, et cependant, le peu qu’ils ont, tout misérable et grossier, ils ne se le procurent pas sans se prêter mutuellement une assistance, quelle qu’elle soit."
Claude Lévi-strauss : “L'Antiquité confondait tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement: il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire «de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. [...] Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les «sauvages» hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes : L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d'un nom qui signifie les «hommes » (ou parfois les « bons », les « excellents » , les «complets »), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine. Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des Blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. Ainsi en refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages» ou «barbares» de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie".
JUILLET 1885, UN VIEUX DEBAT A L’ASSEMBLEE...
Jules Ferry : « Vous nous citez toujours comme exemple de la politique coloniale l’expédition de M. de Brazza. C’est très bien, messieurs, je sais parfaitement que M. de Brazza a pu jusqu’à présent accomplir son oeuvre civilisatrice sans recourir à la force ; c’est un apôtre ; il paie de sa personne, il marche vers un but placé très haut et très loin ; il a conquis sur ces populations de l’ Afrique équatoriale une influence personnelle à nulle autre pareille ; mais qui peut dire qu’un jour (…) les populations n’attaqueront pas nos établissements ? Que ferez-v alors ? Vous ferez ce que font tous les peuples civilisés et vous n’en serez pas moins civilisés pour cela ; vous résisterez par la force et vous serez contraints d’imposer, pour votre sécurité, votre protectorat à ces peuplades rebelles. Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)
« Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures...
Réponse de Georges Clemenceau, le 30 juillet 1885 : « Je passe maintenant à la critique de votre politique de conquêtes au point de vue humanitaire. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! [...] Le problème de la civilisation est d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. [...] Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! [...] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme !
Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. »
PRÉAMBULE DE LA CONSTITUTION DU 27 OCTOBRE 1946
Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et les libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des Droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République.
ELEMENTS DE CORRECTION
LA CONSTRUCTION DU PROBLEME
Premier élément : Un peuple peut avoir des pratiques choquantes pour un autre peuple, mais ce qui est barbare pour l’un sera normal pour l’autre parce cela est inscrit dans ses mœurs. Et inversement. Tous les hommes ont en effet une culture dont l’acquisition les éduque, leur transmet des traditions et leur donne un sens du bien et du mal. L’homme acquiert son idée de ce qu’un homme doit être à travers sa culture. Tous les hommes, qui ont tous une culture, sont forcément humains.
D’où une 1° question : peut-on juger objectivement de la barbarie d’un peuple, ou bien est-ce toujours affaire de point de vue culturel ? Ne sommes-nous pas toujours le barbare d’un autre ?En parlant de barbarie, ne fait-on pas preuve d’ethnocentrisme, voire de racisme
Deuxième élément : Mais si tel est le cas que penser des pratiques culturelles les plus cruelles (sacrifice, mutilation rituelle, esclavage par exemple)? Est-ce que nous devons les accepter au nom de la diversité des cultures ? Si on le fait rien ne semble condamnable. Mais est-ce acceptable ?
D’où une 2° question : Devons-nous accepter le relativisme des valeurs au nom de la diversité des cultures, ou bien existe-t-il des valeur humaines universelles à partir desquelles on peut juger objectivement de l’inhumanité sinon d’un peuple, au moins d’une tradition culturelle? Dans ce cas, quelles sont ces valeurs, comment pouvons-nous les justifier ?
En gros ce sont ces questions qui doivent apparaître dans l’introduction et dont l’examen fera le contenu du développement.
LA SOLUTION
Nous sommes hommes avant que d’être français ou espagnol, avant que d’appartenir à une culture particulière. Il existe donc des valeurs universelles fondée sur ce qui fait l’humanité de l’homme.
Quoi ?
Tous les hommes ont une conscience, tous les hommes ont une volonté, tous ont une sensibilité, tous parlent etc.
Donc tous les hommes ont droit aux droits et au traitement qui résultent de ce qu’ils sont en général : de leur essence d’homme. Dès lors toute tradition contraire à ces valeurs est inhumaine, même si elle appartient à une culture.
Par exemple le principe qui reconnaît que l’autre –le différent ou l’étranger- est humain à son égal, est supérieur au principe qui dit que l’humanité s’arrête aux frontières du pays, de la nation ou de la tribu.
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