Classes techniques et autres : LA LIBERTE I : LIBRE-ARBITRE ET DETERMINISME

 LA LIBERTE

1. La notion


De façon générale c'est l'absence de toute forme de contrainte. Mais il ne faut pas confondre contrainte et obligation. Être contraint c'est être forcé à faire quelque chose. Tandis qu'on peut échapper à ses obligations ou les assumer librement.

Il ne faut pas non plus confondre la contrainte avec l'existence des règles ou des lois : si on veut avoir le plaisir de jouer au rugby, il faut en accepter les règles. Quant aux lois elles ne sont contraires à la liberté que si elles sont injustes ou imposées en dehors du consentement des sujets.

Puisqu'il y a plusieurs formes de contraintes, il y a aussi plusieurs formes de la liberté.


La liberté morale c'est le sentiment de libre-arbitre de la volonté, inséparable de la conscience. Être conscient nous fait nous éprouver comme des êtres capables de choix, comme des sujets libres.


La liberté politique c'est l'absence de domination. A l'origine cela correspond au statut du citoyen par opposition à l'esclave. Un citoyen a des droits, est reconnu comme une personne. L'esclave n'a aucun droit, il a le statut d'une chose. Ainsi un peuple est libre lorsqu'il est son propre maître, cad lorsqu'il est souverain.



2. Les questions : nous avons deux types de problème, l'un portant sur la liberté morale, l'autre sur la liberté politique. D'où nos questions :


  • Sommes-nous libres ou déterminés? (réflexion sur la réalité du libre-arbitre).
  • Qu'est-ce donc que la démocratie? (réflexion sur les conditions de la réalisation de la liberté politique).


PREMIERE INTERROGATION : SOMMES-NOUS LIBRES OU DETERMINES?

 

PROLOGUE : Vous avez là une interrogation très classique, un peu abstraite, que je vais amener avec un exemple simple.


Un joueur de football, un défenseur par exemple, est très nerveux; il a déjà un carton jaune; l'arbitre siffle contre lui, à tort, une faute imaginaire. Il s'emporte, conteste, bien qu'il sache qu'il devrait tenir sa langue et suivre les conseils de modération de ses coéquipers; mais il continue, et bien entendu l'arbitre l'expulse. Ce joueur vient de pénaliser gravement son équipe; il va subir les reproches de son entraîneur et de ses coéquipiers. Il devra reconnaître ses torts, mais demandera de l'indulgence (la pression du jeu, l'injustice de l'arbitrage, les nerfs qui lachent etc) au nom des circonstances. Peut-être dira-t-il "ça a été plus fort que moi", "j'ai vu rouge, j'ai perdu mon sang froid" etc.


Voilà posé tout le problème du libre-arbitre, avec toutes ses implications : le joueur, dans le moment de l'incident de jeu, avait-il le choix de tenir sa langue ou de dire à l'arbitre ce qu'il pensait de lui? Si on le nie, alors personne n'est responsable de rien et on ne peut rien reprocher à personne. Si on l'admet, est-ce que je ne demande pas quelque chose, au fond, de surhumain à l'être humain, comme d'être en toutes circonstances, aussi extrêmes soient-elles, maître de lui-même? Donc : sommes-nous libres ou déterminés?

 

*


LE COURS : Le mot «déterminé » ne signifie pas ici décidé ou résolu (je suis déterminé (décidé) à avoir mon bac); il doit être compris en relation à la notion de déterminisme, et donc en opposition à celle du libre-arbitre.


Le déterminisme est la doctrine suivant laquelle tout ce qui se produit dans la réalité, y compris les actions humaines, résulte nécessairement d'une cause ou d'un ensemble de cause. Bref, ce qui se produit ne peut pas ne pas se produire du fait des circonstances. Attention à ne pas confondre avec l'idée de destin, qui relève non du déterminisme mais du fatalisme : il est nécessaire dans les conditions économiques et sociales actuelles qu'il y ait des travailleurs pauvres, par exemple, mais cela n'est pas fatal, en ce sens qu'une modification des conditions économiques pourrait modifier ce phénomène. On voit donc que le déterminisme c'est l'idée qu'une cause ou un ensemble de causes entraîne nécessairement un effet, que, des causes étant posées, des effets ne peuvent pas ne pas se produire (d'où le concept de nécessité, ce qui fait que le déterminisme est aussi appelé doctrine de la nécessité).


 Or si le déterminisme ne s'arrête pas au seuil de l'être humain, alors il est une réfutation du libre-arbitre.


Le libre-arbitre c'est le pouvoir qu'aurait l'homme de décider d'une chose sans y être contraint par aucune cause extérieure. C'est au fond, tout simplement, la capacité à opérer des choix, lorsque ce terme est pris littéralement : choisir c'est opter pour une chose au détriment d'une autre, sans y être contraint par rien : par exemple, lorsque je suis face à deux portes, A et B, rien au monde ne peut me forcer à choisir d'ouvrir l'une plutôt que l'autre. C'est cela le libre-arbitre, et cela paraît une évidence que nous le possédions.

C'est pourtant ce que nous mettons en question en nous demandant si les actes que nous réalisons intentionnellement ont leur origine dans le libre-arbitre ou bien s'ils résultent nécessairement de causes déterminantes agissant sur la volonté?


I/ Avons-nous une preuve de la réalité du libre-arbitre ?


Mais au fond, en avons-nous besoin? N'est-ce pas une évidence, ainsi que le pensait Descartes?

Descartes : "La liberté de la volonté se connaît sans preuve par la seule expérience que nous en avons".


Descartes dit que nous avons l'expérience du libre-arbitre, et qu'à ce titre point n'est besoin de preuve : en effet mon corps m'obéit, je résiste à mes passions (exemple : la colère, la jalousie, la faim), et j'ai l'intuition de l'indétermination de mes choix.


Si pour Descartes aucune preuve n'est nécessaire, si l'expérience suffit c'est parce que l'évidence du libre-arbitre est liée à notre conscience. Être conscient c'est en effet se savoir être, se savoir exister, et donc être face à la réalité qui nous entoure : j'ai le choix de faire ou non des études, j'ai le choix de pratiquer ou non un sport etc. On voit ainsi qu'être un être conscient c'est se sentir libre. La conscience nous donne l'intuition de notre existence, de notre présence au monde, elle nous donne du même coup l'intuition de notre liberté.



II/ La force des influences, le poids des situations ne sont-ils pas une objection contre le libre-arbitre?


On ne peut toutefois écarter deux objections :


La première, que nous ne sommes pas de purs esprits, que nous avons un corps avec ses désirs, ses « passions », ses goûts, ses tendances (les "inclinations"). Tout cela n’influencent-ils pas les choix que nous faisons au moment où nous les faisons?


Le seconde, qu'il est impossible de faire abstraction de la situation dans laquelle s’effectue le choix, car ce serait concevoir abstraitement et non concrètement l’existence : exister c’est être dans le monde, dans un monde qu'on n'a pas choisi, dont les possibilités sont limitées et les contraintes ou l'influence bien réelles : nous n'échappons ni à l’époque, ni à la famille, ni au milieu, ni à la société. Pour ceux qui en doute, demandez-vous s'il est facile pour un jeune homme de banlieue de choisir comme sport le badmington ou comme activité la danse classique? Donc : ai-je vraiment le choix ? N’y a-t-il pas un déterminisme de la situation qui fait de la liberté de choix une illusion ?


A la première objection Descartes répond par une analyse de l'acte de choisir qui montre que la volonté peut bien sûr être influencée, mais qu'elle ne peut pas être commandée par les inclinations, les passions ou tout autre influence :


a) Nous avons toujours de bonnes raisons (nos goûts et nos dégoûts par exemple) de faire une chose ou de ne pas la faire, mais ces raisons ne sont pas contraignantes : je peux détester le poisson, mais en manger quand même pour faire plaisir à mon hôte. C'est pourquoi Descartes dit : que « la volonté consiste en ce que nous pouvons faire une chose ou ne pas la faire (…) ou plutôt en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous contraigne»;


b) Enfin, nous éprouvons notre liberté, qui n'est rien d'autre que l'autonomie de l'esprit à l'égard de notre corps; l'essence de la conscience de soi (le soi, objet de cette prise de conscience) c'est l'esprit seul, sans référence au corps; lorsque je pense à moi, je n'inclus pas le corps; ainsi l'esprit et le corps sont-ils distincts, et dès lors le corps peut certes exercer son influence, son emprise sur l'esprit, mais pas jusqu'au point de le soumettre. D'où l'affirmation de Descartes : "La volonté est tellement libre de sa nature que rien ne peut absolument la contraindre."


A la seconde, Sartre (XX° siècle) répond que si bien sûr on ne peut pas faire abstraction de la réalité, cette réalité dépend des attitudes que nous adoptons à son égard, et qu'ainsi il n'y a pas de déterminisme. Il résume cela dans une formule très simple : "Il n'y a de liberté qu'en situation, mais il n'y a de situation que par la liberté."


a) "Il n'y a de liberté qu'en situation" : tout acte, tout comportement est "situé", circonstancié : impossible de faire abstraction de l'époque, du milieu social, des habitudes, du corps qui est le mien etc. D'accord. Mais cette réalité n'existe pas objectivement sans moi, elle n'est pas comme les limites du bocal pour le poisson rouge, car :


b) "il n'y a de situation que par la liberté" cad que la réalité est ce qu'elle est par rapport à l'attitude que j'adopte à son égard. Sartre donne l'exemple d'un rocher. Est-ce qu'il est dans l'absolu, en lui-même, un obstacle? Non, il ne le devient que si je décide de le gravir. Et la difficulté qu'il m'oppose est elle-même relative aux choix que j'ai fait dans ma vie. Si j'ai décidé de faire de l'escalade très jeune, si je me veux très tenace ou si je me laisse décourager facilement etc. Ainsi, par exemple, on ne peut pas dire pour Sartre qu'un milieu social difficile condamne à rater ses études ou à la délinquance, si puissante que puisse être l'influence de l'environnement, puisque cette influence ne s'exerce, avec sa force variable, que corrélativement à l'attitude qu'on adopte vis-à-vis d'elle.



  On voit donc que la preuve de la liberté du sujet humain semble acquise. Sauf à considérer que la conscience que nous avons de nous même ne nous renseigne pas exactement sur l'existence ou sur le processus de la décision. En effet toute notre analyse s’est fondée sur la description des choses telles que nous en avons conscience. Mais la conscience est-elle fiable? Est-ce le moyen d'une connaissance ou la source d'une illusion?



III/ La conscience : moyen d’une connaissance ou source d’une illusion ?


Notre certitude au sujet du libre-arbitre a pour source les données de la conscience : le libre-arbitre est une donnée immédiate de la conscience; nous nous sentons libres parce que comme le souligne Descartes, lorsque nous optons pour une chose, "nous ne sentons point qu'aucune force nous y contraigne. Mais sommes-nous sûrs qu'une telle force contraingante n'existe pas?


Deux penseurs le contestent, pour des raisons différentes : Spinoza d'une part, Freud d'autre part.


1/ Spinoza : "Les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent à désirer."


Spinoza nie que nous ayons un libre-arbitre suivant deux groupes d’arguments :


a) le déterminisme universel qui veut que chaque phénomène –quelle qu’en soit la nature (l’évolution des espèce comme l’invention du rock'n roll) résulte nécessairement d’un ensemble de causes qui le font être et être ce qu’il est (bref : le réel ne sort pas de rien; il y a toujours quelque chose qui explique ce qui arrive).


b) une conception de l'homme dans laquelle l'esprit n'est pas séparable du corps et de ce qui l'affecte, dans laquelle l'esprit et le corps évoluent en parallèle, ce qui fait que la conscience est toujours l’expression de ce qu’est ressenti par le corps. Ainsi lorsqu’une émotion ou un désir atteignent une certaine intensité, ils s’imposent à notre conscience sous la forme d’un acte de volonté.


Exemple : si j'ai un désir très faible pour une personne, je ne la remarque même pas; si ce désir est plus intense, je commence à m'y intéresser, mais peut-être ma timidité me retient-elle de lui parler; si ce désir est violent, alors je franchis le pas, j'essaie de séduire cette personne etc. A chaque moment j'ai le sentiment de faire librement ce que je fais, mais en réalité c'est l'intensité de mon désir qui me détermine à faire ce que je fais. Est-ce qu'on ne comprend pas mieux l'attitude de notre footballeur? Est-ce qu'on ne se montre pas plus juste avec lui en raisonnant ainsi?



2/ Freud : l'existence de l'inconscient montre que le "moi n'est pas maître dans sa propre maison."


Freud est le théoricien de l'inconscient. Il soutient que nous n'avons conscience que d'une partie de notre pensée, que seule la partie terminale de la pensée accède à la conscience, de la même façon que seule une partie d'un iceberg est visible. L'inconscient est donc une activité de pensée qui n'est pas consciemment perçue, mais qui explique la pensée consciente. Freud pense trouver la preuve de l'inconscient par exemple dans le rêve. Le fait que les rêves soient porteurs de sens prouve selon lui que même lorsque nous dormons nous pensons : le rêve est l'expression figurée (un peu comme un rébus) de pensées : lorsque je rêve, je pense.


C'est pourquoi Freud refuse l'idée de libre-arbitre, qui suppose une autonomie de la conscience. Il pense que le fonctionnement de notre activité mentale relève du déterminisme, cad que ce n'est jamais sans raison ou au hasard (arbitrairement) que nous faisons ou pensons quelque chose.



IV/ Mais nier le libre-arbitre, n'est-ce pas prendre le risque de détruire la morale?


Non, car il faut éviter deux erreurs : nos auteurs nient le libre-arbitre, pas la liberté. La liberté existe, mais il faut la concevoir autrement et exiger autre chose des êtres humains. Prenons le cas de Spinoza.


1/ La liberté pour lui, c'est quelque chose de très concret, et dont nous avons l'expérience : c’est la puissance d’agir. Cette puissance est d’autant plus forte que nous comprenons mieux la réalité (parce qu'alors nous la subissons moins, parce que nous nous épanouissons davantage avec cette compréhension).


2/ Il fait la différence entre un bien (ex. la bonté) et un mal (ex. un crime ou l'insulte) mais il propose d’autres moyens, plus efficaces, de les réaliser ou de les éviter : idéalement, il vaut mieux éduquer les hommes que les punir, leur montrer le bien plutôt que les critiquer.

Par exemple, lorsqu’on répond à l’injure par la violence, lorsque qu’un adulte conscient s’emporte contre un enfant impatient, lorsqu'on gronde un chien etc on témoigne de son incompréhension et de son impuissance. C'est l'émotion qui nous fait ré-agir à la situation, là où la raison (faculté de compréhension du réel) nous ferait agir.


Donc plus nous sommes en situation de comprendre, moins nous subissons la réalité / plus nous augmentons notre puissance d'agir. Dans son concept exact la liberté n’est donc pas une faculté mais un certain degré de puissance, une certaine actualisation de nos capacités. C’est ce que chacun sait intuitivement par l'expérience de la joie (sentiment de la croissance de sa puissance) qui accompagne les activités épanouissantes. A l'inverse, lorsque nous sommes empêchés, lorsque nous subissons la puissance des causes extérieures nous éprouvons de la tristesse (sentiment de la diminution de notre puissance).

Ainsi l'homme ne possède pas de libre-arbitre, qui est une invention liée historiquement à la religion, mais il possède une capacité à construire sa liberté, cad à créer les conditions personnelles et sociales, éthiques et politiques, de son émancipation, de l'affirmation de ses capacités.

Publicité

Pages

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus