Une des thèses les plus célèbres de Descartes -et des plus controversées, déjà en son temps- est celle des "animaux-machine". N'ayons pas la naïveté de croire que
Descartes est moins bien informé que nous au sujet de l'animal : dans l'Europe du XVII° siècle, il le cotoie quotdiennement et de manière beaucoup plus directe que nombre de nos contemporains
"ami des bêtes".
Quels sont les faits et les arguments qui le conduisent à sa thèse?
Sur le plan des faits, c'est le caractère machinal du comportement des bêtes qui "ne font rien qui nous assure qu'elles pensent." Aussi complexe et surprenant soit-il, ce comportement ne donne jamais l'occasion d'observer un acte de discernement. On doit même faire de la perfection du comportement animal dans certains cas un argument contre la pensée animale : l'exactitude des conduites et leur régularité (les migrations saisonnières etc) la géométrie quasi-parfaite des formes (cellule des abeilles, toile de l'araignée) relève de la production par une machine, non de la production ou de la création par un être pensant : un être pensant agit de manière plus tâtonnante, par essai et échec. Il teste des possibilités, ne réussit pas d'emblée, opte pour une solution etc.
Sur le plan des arguments, la thèse s'impose comme conséquence de la philosophie de Descartes. Dans les Méditations métaphysiques Descartes développe une
attitude méditative (d'attention à soi, plus que de recul sur soi) qui met en évidence que l'être conscient a l'intuition de la vérité de son être comme être pensant, sans référence au
corps ou a tout autre chose matérielle. La pensée, qui se confond avec l'activité d'une âme, est l'essence de l'homme : l'homme est pensée (res cogitans) non corps c'est-à-dire cette
chose matérielle, cette portion de matière (res extensa) à laquelle l'âme est unie.
Or à travers cette dualité de l'esprit et du corps, l'homme fait l'expérience de deux modes distincts de comportement. L'un qui a pour origine la pensée, sous la
forme de la spontanéité de l'intention ou de la décision volontaire après délibération, l'autre qui a pour origine les déterminations en provenance du corps : émotions, besoins, tendances etc,
qui, pour les plus importantes, ont pour objectif sa conservation.
Descartes en déduit que même si l'homme n'avait aucune pensée, il serait quand même capable (à l'instar de l'animal) de faire tout ce qui est nécessaire pour la
conservation de sa vie (chasser, manger, se préserver, se reproduire etc); alors qu'inversement l'animal n'est capable d'aucune action qui suppose une pensée (un acte de parole par
exemple), une réflexion préalable ou qui exprimerait une indépendance à l'égard du déterminisme naturel.
Mais la thèse cartésienne n'est pas sans défaut. Outre que nous sentons -phénoménologiquement parlant- la présence à soi de l'animal, Descartes
a) mécanise abusivement le comportement animal;
b) suppose l'unicité des mondes animaux et humain, donc la pertinence de la comparaison de leur condition, ce qui lui permet de mettre en évidences les imperfections (c'est le terme qu'il emploie) de l'animal.
Or :
a) Il est impossible de rendre compte exactement des comportements animaux en les ramenant à un schéma mécanique.
b) Comprendre le comportement animal implique d'éviter tout anthropocentrisme autant que tout anthropomorphisme, donc s'essayer, autant que cela nous est concevable,de le considérer au sein de son monde.
c) Le comportement animal ne s'explique que si on lui suppose "un monde propre" et si on
le considère comme "sujet dans son monde", (Von Uexküll).
Revoilà -contre Descartes- la thèse d'une conscience (présence à soi) animale, mais il s'agit alors d'une conscience dont la réflexivité est extrêmement
limitée.
Les textes qui suivent témoignent des impasses de la théorie des animaux-machine.
A/ Un erreur anthropocentrique: mon chien et moi partageons la même maison, mais non le même monde.
"Mon chien et moi, nous possédons une armoire Louis XIII. Elle se trouve installée dans la salle à manger. Massive, lourde, sombre, austère et majestueuse. Je comprends bien pourquoi il s'applique à l'éviter. Sa géométrie est dissuasive, il ne fait pas bon s'y cogner! Pourtant, c'est pure illusion, mon chien n'a jamais vu cette armoire Louis XIII; il ne verra jamais d'armoire Louis XIII, pas plus que de fauteuils Louis-Philippe ou de bureau Directoire... Qui serait Louis-Philippe pour un chien? Et cette armoire, «mon» armoire: celle qui me vient de la famille de ma femme, que sa tante lui a, un beau jour, donnée en précisant bien, l'air entendu, que c'était un meuble « d'époque », pièce précieuse d'un patrimoine qu'il a fallu transporter, je m'en souviens, avec d'infinies précautions... Non, cette armoire-là, mon chien ne l'a jamais rencontrée, car elle est infiltrée de paroles, de sentiments, silencieusement porteuse de toute une histoire qui lui restera toujours étrangère. Cette «chose », en tant qu'elle occupe une place dans « mon» monde, m'apparaît comme un «objet» de ce monde: une réalité qui ne se trouve pas seulement située dans l'espace-temps physique que je partage effectivement avec mon chien, mais ancrée dans de multiples réseaux de sens traversée de flux de significations qui lui confèrent à nos yeux sa consistance, celle de « notre» chère armoire Louis XIII. Dira-t-on alors que mon chien se contente de percevoir la «chose» comme telle, la « chose en soi », qu'il buterait sur son existence brute, qu'il se heurterait à son être physique « pur» : sa forme imposante, son volume, sa densité, ses propriétés neutres. <Que> voilà de l'anthropocentrisme! Pourquoi son «monde », parce qu'il s'avère dénué des significations qui donnent forme, substance et saveur au mien, à celui de ma femme et de sa tante, à celui aussi de mes amis qui me rendent visite, se déploierait-il dans un désert de sens? Mais comment s'assurer du contraire? Pourrais-je abolir en moi toute humanité au point de me faire chien, ou par manière de communion, «esprit de chien» ? Sans doute est-il impossible de m'installer par l'imagination dans une vision canine du monde; mais je puis à tout le moins effectuer sur les choses quelques manipulations simples qui prouveront que ce monde de chien n'est, pas plus que le mien, réductible à l'univers physique. Ce monde lui apparaît également rempli « d'objets », mais ce sont des « objets de chien ». Il suffit par exemple que je place un morceau de viande dans mon armoire Louis XIII : au lieu de la contourner, mon chien va l'assaillir, il va japper devant, saliver, grogner, aboyer; le meuble aura perdu sa neutralité apparente, il sera devenu, pour lui, obstacle signifiant, quoique ce sens adhère encore de très près à la stimulation biologique. Ainsi se présente le «monde» des animaux, déjà transi de sens, même si ce sens n'est pas le nôtre. Les observations des éthologues s'inscrivent en faux contre les conceptions de philosophes et de psychologues qui ne veulent voir dans les animaux que de pauvres machines livrées à la loi d'airain du « stimulus-réponse ». Dès qu'il perçoit, l'animal confère du sens aux choses qui constituent son monde. Sur l'univers physique, il prélève un matériau à partir duquel il construit ses « objets» propres."
Boris Cyrulnik, La naissance du sens.
B/ Tout vivant est sujet de son monde
"Quiconque veut s'en tenir à la conviction que les êtres vivants ne sont que des machines abandonne l'espoir de jamais porter le regard dans leur monde vécu. Mais celui qui n'a pas souscrit sans retour à la conception mécaniste des êtres vivants pourra réfléchir à ce qui suit.
Tous nos objets usuels et nos machines ne sont rien d'autre que des moyens de l'homme. Il y a ainsi les moyens qui servent l'action -ce que l'on nomme des outils, des « choses pour agir »- auxquels appartiennent les grandes machines qui servent dans nos usines à transformer les produits naturels, les chemins de fer, les autos, les avions. Il existe aussi des moyens qui affinent notre perception, des «choses pour percevoir », comme les télescopes, les lunettes, les microphones, les appareils radios, etc. Dans ce sens, on pourrait supposer qu'un animal ne serait rien d'autre qu'un assemblage de « choses pour agir» et de choses pour percevoir », reliés en un ensemble par un appareil de guidage, ensemble qui resterait une machine, mais qui serait cependant susceptible d'exercer les fonctions vitales d'un animal. Telle est en fait la conception de tous les théoriciens du mécanisme en biologie. Les animaux ne seraient ainsi que de simples choses. On oublie alors que l'on a supprimé dès le début ce qui est le plus important, à savoir le sujet, qui se sert des moyens, qui les utilise dans sa perception et son action.
C'est alors <lorsqu'on considère l'animal comme «sujet-de-son-monde »> que s'ouvre la porte qui conduit aux mondes vécus, car tout ce qu'un sujet perçoit devient son monde de la perception, et tout ce qu'il fait, son monde de l'action. Monde d'action et de perception forment ensemble une totalité close, le milieu, le monde vécu."
Jacob Von Uexküll, Mondes animaux et monde humain.
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