TL et TES : Cours sur L'interprétation

Interpréter: cela ne relève-t-il que de l'art ou est-ce que cela peut être aussi de l'ordre de la science?

 

Je pose ce problème dans la continuité du cours sur l’inconscient psychique, puisque, je le rappelle :

 

a) Freud attribue à l’inconscient le statut d’un fait scientifique ;

b) revendique pour la psychanalyse le statut d’une science ;

c) fonde sa thérapeutique et sa conviction théorique sur une méthode, l’interprétation (des symptômes, des rêves, des actes manqués etc : pour Freud, « tous les faits psychiques” –toutes les productions mentales, tous les comportements- ont un sens »).

 

Cependant, quels que soient les succès réels ou supposés de la cure, nous devons nous demander si la psychanalyse, et plus généralement toutes les disciplines dont l'interprétation est la méthode (cas des sciences humaines pour une certaine tradition) peut être une science ou si c’est une pratiques davantage assimilable à un art, avec toutes les incertitudes que cela comporte?

 

LES NOTIONS EN JEU

 

1. La science: on pourrait dire qu’une science est un ensemble de connaissances rigoureuses portant sur un objet précis. Mais il faut surtout retenir qu’en science on s'efforce de rendre raison de chaque énoncé. Ce qui fait donc la scientificité d’une démarche c’est sa rationalité. La raison est en effet la faculté qui nous permet de considérer les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, objectivement, en faisant abstraction des impressions qu'elle produisent sur nous.

 

D’autre part il n'y a pas une mais des sciences: les mathématiques, la physique, la biologie, l'économie, la sociologie… qui diffèrent par leur objet bien sûr, mais aussi par leur méthode.

 

Les sciences formelles : logique et mathématiques : La preuve s'obtient par la démonstration qui est un enchaînement de propositions qui se déduisent les unes des autres et qui conduisent à une conclusion objectivement nécessaire, à partir de points de départ appelés des prémisses.

 

Les sciences expérimentales : physique, chimie, biologie : la preuve s'obtient par l'expérimentation. Veillez à bien distinguer l’expérience au sens courant (a/ forme de prudence acquise par l’enseignement de la vie ; b) information ayant sa source dans la sensation ;) de l’expérimentation, qui est une démarche raisonnée et systématique destinée à tester une hypothèse.

 

Les sciences humaines : histoire, économie, sociologie : la preuve s'obtient par l'interprétation, et pour cette raison on les nomme des disciplines herméneutiques.

 

 

2. L’art : il y a deux sens à distinguer :

 

a) l'ensemble des activités ayant pour but la production d’œuvres dont la finalité est essentiellement esthétique (peinture, littérature, sculpture etc : les beaux-arts). Précisons qu’une oeuvre est esthétique lorsque la perception de son apparence est pour le sujet source de plaisir et de réflexion.

 

b) la capacité à produire un résultat qui, à la différence d'une technique, ne s'apprend pas. Le terme “art” est alors synonyme de talent, de don (cf. « Il a l’art de tout simplifier » : il possède un certain talent, voire du génie pour cela; "c'est tout un art", ce qui suggère que la réussite dans certains domaines dépend d’un facteur personnel et n’est par à la portée de n’importe qui).

 

 

3. L’Interprétation : je ne retiens que deux significations, les plus centrales et utiles à notre question.

 

a) C’est soit la démarche qui a pour but la compréhension du sens de certains phénomènes et qui est rendue nécessaire parce que le sens de ces phénomènes est équivoque, incertain, problématique. Exemple : quelqu’un me regarde ou m’adresse une remarque un peu vague. Que veut-il dire ? Lorsque De Gaulle s’adresse à Alger à la foule et lance son fameux « Je vous ai compris » : les historiens discutent encore de savoir ce qu’il a voulu dire, la suite des événements ayant montré que cela n’était pas clair du tout…

 

b) Soit, dans le domaine des arts dits d’interprétation, l'exécution de l'œuvre : lorsqu’un acteur joue un rôle, lorsqu’un pianiste joue une sonate etc. on dit qu’ils l’interprètent.

 

Ce qui est à noter en chaque cas c’est qu’il n’y a pas d’interprétation sans l’action et la particularité de l’interprète : pas d’interprétation de « mai 68 » sans l’historien qui la propose, et, en matière de sonate au piano, Caudio Arrau ne sonne pas comme Siatoslav Richter (deux grands interprètes de Beethoven). Bref, l’interprétation requiert la subjectivité de l’interprète, sans quoi elle ne saurait exister. Ce qui ouvre semble-t-il à la possibilité d’autant d’interprétations que d’interprètes d’un même phénomène... et nous amène tout naturellement à notre problème.

 

 

Le problème : on va distinguer deux orientations de la réflexion, mais d’abord posons notre problème en général :

 

Comme chacun sait, la science est aussi un label de rigueur dans laquelle nous plaçons généralement notre confiance ; en témoigne l’usage d’expressions comme : « c’est prouvé scientifiquement » c’est à dire : « c’est sûr », « c’est incontestable », « c’est vrai » ; c’est pourquoi on peut s’étonner que certaines disciplines soient appelées ou se revendiquent être des sciences alors qu’elle ont recours à l’interprétation.

 

Celle-ci nous semble plutôt avoir sa place en art, en tant qu’il est tenu pour le domaine de la fantaisie, de l’originalité et du brio, où la subjectivité, affranchie de toute règle, la créativité et l’imagination, trouvent librement à s’exprimer. Pourtant nous savons qu’une interprétation qui tourne délibérément le dos à l’œuvre est un contresens (qui peut-on voir dans Le dormeur du Val de Rimbaud une protestation contre la vie chère ?) ; et l’on parle aussi de justesse ou de vérité d’une interprétation. Pourrait-on alors introduire à bon droit l’idée de vérité en art ?

 

Etrange entrecroisement, donc, qui nous fait nous interroger sur la légitimité de l’interprétation dans le domaine des sciences et sur de la possibilité d’une vérité en art.

 

 

I/ Quelles raisons avons-nous de penser que la méthode de l’interprétation n’a rien de scientifique ?

 

Pour le comprendre il suffit de noter l’opposition entre interprétation et démonstration : la démonstration est objective, dans son résultat et surtout dans sa démarche : l’esprit procède logiquement, en enchaînant des déductions cad en affirmant les relations nécessaires qui existent entres des concepts.  A l’inverse, l’interprétation est subjective, dans les deux sens qu’on peut donner à ce terme : a) elle requiert l’activité du sujet et son habileté, son talent particuliers (certains psychanalystes sont meilleurs que d’autres) ; b) elle n’est pas séparable de la particularité de l’interprète, de sa « personnalité » : un historien d’obédience libérale ne peut pas porter le même regard sur les événements sociaux qu’un historien ayant une autre idéologie. Sans doute ne porte-t-on pas le même regard sur le fait de la traite négrière suivant qu’on est blanc ou noir etc.

 

Il y a donc une irréductible dimension spéculative dans l’interprétation, sans quoi elle serait une démonstration. Et plusieurs interprétations peuvent être possibles, pourvu qu’elle soit plausibles, là où la démonstration nous met en présence de l’unicité d’une vérité.

 

 

Voyons ce problème en l’appliquant à la psychanalyse

 

 

Freud, dans son Introduction à la psychanalyse présente le cas devenu fameux d’une jeune fille ayant un rituel du coucher particulièrement saugrenu handicapant ; il interprète en particulier certaines dispositions prises par la jeune fille (arrêter toutes les montres et pendules, disposer la parure de lit (oreiller et édredon) d’une certaine manière) comme a) l’expression de la crainte de l’érection clitoridienne durant la nuit ; b) le désir et la crainte de l’enfantement ; c) la métaphore d’une pénétration dans laquelle la jeune fille tient la place du mâle. Au final, l’ensemble du trouble s’interprètera comme désir inconscient de séduction du père et volonté d’évincer la mère.

 

Mais quel crédit doit-on accorder à ces interprétations ? S’agit-il de la compréhension du comportement de la jeune fille, de sa vérité, ou bien du délire et des obsessions de l’interprète ? (What’s on man mind) ?

 

 

On doit à Karl Popper d’avoir réfuté la prétention à la scientificité de la psychanalyse. Pour cet auteur la psychanalyse n'a aucun statut scientifique parce qu'elle est irréfutable : sa structure est telle qu'aucune donnée empirique ne peut l'invalider, à l'inverse par exemple de la théorie de la relativité.

En clair : aucun fait, aucune expérience ne peut jamais prendre en défaut le psychanalyste : si le patient ne guérit pas, c’est parce que le niveau de son refoulement est très élevé ; si on conteste la réalité de l’inconscient, c’est par « dénégation », parce qu’on refuse inconsciemment ce qu’il signifie.

Mais si rien n’entame la conviction psychanalytique, alors rien ne permet non plus de décider de la vérité d'une interprétation et, par voie de conséquence, d'affirmer la réalité de l'inconscient.  Donc, conclut Popper, la psychanalyse n’est pas  une science, c’est « une herméneutique », cad quelque chose de « plus proche de l’astrologie que de l’astronomie ».

 

Evitons une confusion : la critique de Popper se situe au niveau épistémologique : il n’est pas « pour » ou « contre » la psychanalyse et ses conséquences. Il se contente de remarquer que la psychanalyse, mais aussi le marxisme, procèdent inductivement (de l’observation de faits à l’énoncé de loi générale), ce qui est un procédé anti-scientifique. Car on pourrait donner une toute autre interprétation des faits cliniques dont se sert Freud (les actes manqués, les symptômes), sans qu’il soit possible de réfuter l’une ou l’autre des interprétations. Cette démarche n’est donc pas scientifique, car elle n’est pas vulnérable au verdict des faits.

 

 

Ainsi donc la psychanalyse n’est pas une science, si on s’en tient aux critères donnés par Popper à partir d’une méditation …. de la physique (en particulier de la théorie de la relativité).


C'est pourquoi deux questions se posent :


a) le fait que cela ne soit pas science signifie-t-il pour autant que cela soit vain, sans intérêt pour la connaissance?


b) les sciences de la nature et leur méthode sont-elle le seul modèle légitime d’étude des phénomènes, quelle qu’en soit la nature (faut-il par exemple rechercher l’intelligibilité des conduites humaines suivant les méthodes qui ont cours pour les phénomènes naturels ?)

 

 

II/ Ce qui a sens se connaît-il à ce que la science en dit ?

 

Soit les phénomènes suivants :

 

a) la gravitation, telle que Einstein nous la rend intelligible, cad mieux que Newton ;

b) les rêves et les symptômes, dont Freud fait un objet d’étude.

 

Peut-on traiter le rêve suivant les mêmes principes et méthodes que la gravitation ?

 

Si on le faisait (on le fait) on devrait se contenter d’une approche neurologique stricte qui nous en dévoilerait les mécanismes ; mais dans une telle approche on ne rendrait pas compte du rêve. Car le rêve n’est pas seulement une projection inchoatique d’images mentales, la face représentative d’une circulation d’influx dans des réseaux de neurones, il est vécu par le sujet comme un phénomène énigmatique, profondément chargé d’affects et qui s’offre à l’interprétation. Impossible donc de comprendre la nature du rêve sans passer par l’interprétation des rêves.

 

Cela met en évidence que tous les phénomènes ne se prêtent pas à une étude suivant la méthode et les principes des sciences de la nature. Certains phénomènes (les comportements, les pensées, les pratiques etc) ont une nature telle que leur intelligibilité ne peut être atteinte que par l’interprétation.

 

 

Wilhelm Dilthey (1833 /1911) dans son Introduction aux sciences de l’esprit  résume cela dans une formule fameuse: «Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique»

 

a) La nature s'explique parce que chaque phénomène peut être analysé isolément, puis étudié dans ses relations à d'autres phénomènes naturels dans le cadre d’une expérimentation conçue comme test pour la théorie.

 

b) La «vie psychique» se comprend parce que les produits de l'activité humaine doivent être considérés synthétiquement en tant que résultat d'une intention.

 

 

Pour ne pas en rester au cas de la psychanalyse, citons d’autres exemples: un clin d’œil ou un sourire sont tels qu’ils doivent être compris, et cela suppose un acte d’interprétation. Car un sourire n’est pas une contraction labiale, un clin d’œil n’est pas une crispation de la paupière. Ce sont des phénomènes porteurs d’un sens, des signes, qui expriment une intention, et sur lesquels les sciences de la nature n’ont rien à nous dire. Ces phénomènes n’ont de sens que pour une conscience et ils supposent l’activité intersubjective telle que la phénoménologie l’a décrite.

 

C’est ce que Sartre entend exprimer lorsqu’il dit qu’« il n’y a de sens que pour une conscience. » : un sourire ne signifie rien pour une machine ; un traducteur automatique est incapable de traduire le sous-entendu ou l’équivoque d’un propos (demandez-lui par exemple de traduire en anglais : « elle est bonne » ou "tu es un gros malin!"). Il faut donc, pour qu’une intention soit comprise, que l’interprète lui-même ait une compréhension implicite de l’existence, de l’être-au-monde de l’homme. La compréhension du sens d’un comportement implique donc forcément l’activité du sujet qui s'efforce de saisir l’intention qui est à son origine. L’intentionnalité de la conscience doit donc être présupposée (pré-supposé) dans toutes étude des phénomènes humains, une intention n’étant compréhensible que pour une conscience (seul un homme peut comprendre un autre homme ; la compréhension est toujours possible du fait de l’intersubjectivité des consciences : voir le cours sur autrui, I). La conséquence est que les phénomènes humains sont absolument inaccessibles aux méthodes des sciences de la nature (voir aussi le cours : l’homme peut-il être objet de science ?)

 

Toutefois, comment peut-on être sûr de la valeur de l’interprétation proposée ?

 

Lorsqu’on assiste à l’interprétation magistrale d’une œuvre d’art, mettons : celle du tableau Le tricheur à l'as de carreau de Georges de La tour par Alain Jaubert, on comprend ce qui distingue la bonne et la mauvaise interprétation, celle qui fait sens et celle qui verse dans le contre-sens.

 

D’abord un interprète de valeur n’oublie jamais que l’œuvre (ici le tableau) n’est pas le prétexte d’un message mais bien la chair de ce message ; c’est donc par la patiente analyse de l’œuvre qu’il débute, analyser signifiant réduire le phénomène à ses éléments premiers (ici : les lignes de composition, la palette utilisée, la position de la lumière, les détails du décor, des attitudes ; mais aussi l’histoire de la peinture, les éléments de la biographie du peintre etc).

 

Puis il tente de réunir dans un tout cohérent l’ensemble des éléments de son analyse, dans lequel chaque éléments trouve sa place et prend sens  ce qui suppose un point de vue, une perspective qui est –sinon l’intention de l’artiste, du moins l’analogue d’une intention.

 

Voilà ce qui fait la valeur de l’interprétation, sa vérité si on veut : une interprétation est vraie dès lors qu’elle dégage l’élément « intentionnelle » qui permet de totaliser la somme des éléments mis en jeu, qui en permet de la synthèse.

 

RETOUR SUR LE CAS DE LA PSYCHANALYSE

 

On en dira de même de l’interprétation psychanalytique : une interprétation est vraie dès lors qu'elle révèle une intention qui permet d'organiser de manière synthétique tous les éléments de l'analyse et dans laquelle le sujet finira par se (re)connaître.

 

Exemple : un cas d’interprétation psychanalytique de l’oubli d’un nom propre, Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne.

 

Le cas : Au cours d’une conversation Freud veut nommer le peintre qui a réalisé les fresques de la cathédrale d’Orvieto (Signorelli). A la place du nom cherché s’imposent les noms de Botticelli et Boltraffio qu’il reconnaît immédiatement comme incorrects.

 

Ce que Freud en dit (par l’interprétation suivant la méthode associations libres des idées) :

 

Ø      Le phénomène de l’oubli des noms propre suscite la perplexité. Il se présente donc comme un phénomène énigmatique, à expliquer.

 

Ø      Il existe une relation objective, sémantique (sexe et mort, Monsieur, Seigneur)  et phonétique (Herr, Herzégovine, Signorelli, Trafoï, Boltraffio) entre les éléments mis à jour par l'analyse. Cette chaîne de noms forme un ensemble cohérent qui exprime la logique d’une intention : un sens.

 

Ø      Enfin, l’interprétation révèle une intention parfaitement compréhensible eut égard au fonctionnement du psychisme humain : chacun comprend le désir inconscient de vouloir refouler les éléments d'une pensée qui aurait ramené Freud à l’évocation d’un cas douloureux.

 

 

 

Conclusion : Les sciences humaines en tant que disciplines interprétatives sont légitimes et peuvent à bon droit être dites des sciences :

 

a) du fait de leur objet : l’être humain et ses conduites intentionnelles en tant qu’il est irréductible aux phénomènes naturels soumis au principe de causalité.

 

b) de leur finalité : la recherche de la vérité du sens, non de l’exactitude de la mesure ou du calcul.

 

Ces caractéristique expliquent et justifient la différence de méthode des sciences humaines. Dès lors l’impossibilité d’un « Newton de la sociologie » (pour paraphraser Kant), si elle était avérée, n’est pas un défaut de ces sciences, mais seulement l’indice de la spécificité de leur objet.

 

 

III/ Peut-on parler d'une vérité de l'interprétation en art?

 

 

Ici le terme “interprétation” est pris au sens de l’exécution de l’œuvre, et non de la recherche de son sens (voir les définitions).

 

 

Spontanément cette association de termes (interprétation, art, vérité) a de quoi étonner. On serait d’ailleurs tenté de penser que le mot vérité n’est présent ici que de façon figurée, à la place des mots juste, touchante, sublime, grandiose, belle, qui peuvent qualifier une interprétation. Plus directement encore, on ne dira pas du poème Le poison de Baudelaire (et de sa sublime fin) qu’il est vrai ou faux, mais plutôt : il est beau ou non etc. Pourtant on ne peut nier que la grande exécution ne nous donne le sentiment de voir les choses telles qu’elles sont, dans leur vérité (Philippe Clévenot et Maria Medeiros interprétant Louis Jouvet et son actrice principale dans Elvire-jouvet 40 par exemple) . N’est-on pas alors fondé à parler de vérité? Si oui, pour quelles raisons et en quel sens du terme vérité.

 

 

La vérité

 

Suivant la définition traditionnelle la vérité est la conformité du jugement aux choses (dans les termes de la scholastique : adéquatio intellectus et rei : adéquation entre l’esprit et les choses). Le jugement doit être pris ici non au sens judiciaire mais au sens intellectuel : une acte de l’esprit qui affirme quelque chose; par exemple : il fait beau aujourd’hui : c’est vrai ou faux, suivant que cela s’accorde ou non avec ce qu’on observe, avec l’expérience. Ou bien : deux fois quatre sont la même somme que la moitié de seize : cela est vrai ou faux selon que cela s’accorde ou non avec ce que l’esprit conçoit.

 

La certitude (état de l'esprit qui exlut tout doute) quant à la conformité de l’esprit et des choses est s'acuiert par le recours à l’expérimentation ou à la réflexion pure, la démonstration

 

En ce sens du terme il ne saurait être question de vérité en art.

 

Mais  il y a un second sens du mot vérité à prendre en compte et qui est plus fondamental que le premier : c’est la notion de dévoilement,  qui est la signification littérale du terme grec que nous traduisons par “vérité” : aléthéia; la vérité c’est aussi l’exposition de la chose telle qu’elle est, sa mise en présence.

 

Dévoiler le réel a quelque chose de plus fondamental que tout jugement conforme parce qu’avant de démontrer ou d’expérimenter, il faut d’abord qu’il existe quelque chose, qu’il existe la chose; la démonstration comme l’expérimentation présupposent l’existence de la chose même telle qu’elle est, sa “donation”, son “fait d’être” (pour connaître il faut d'abord qu'il y ait quelque chose à connaître : le fait de l'être (l"il y a de l'être, précède le connaître. De même, il y a plus fondamental que la démonstration, qui porte sur une chose, c'est sa  "monstration" : la révélation de son fait d'être suivant les modalités de son être).

 
Ainsi s’il était possible d’atteindre la chose même dans sa simple présence et suivant les modalités de sa présence, s'il était possible de la mettre en présence, alors nous aurions accès à une vérité plus fondamentale que celle de la connaissance de type scientifique.

 

L’art

 

Mais n’est-ce pas ce que fait l’art, lui qui a pour vocation non de dire mais de montrer, de rendre visible, de manifester. Rappelons que l’art s’adresse à notre intellect par le moyen de nos sens, qu’il est d’abord de l’ordre du sensible.

 

Ainsi lorsqu’un grand acteur joue Don juan ou un grand pianiste Beethoven ils cherchent à rendre perceptible et sensible l’essence de ce qui est exprimé dans la partition ou le rôle. A leur contact, le spectateur est mis en relation avec la chose elle-même si l’interprétation est réussie.

 

Heidegger, mais aussi Bergson, ont affirmé cette vocation de l’art à la manifestation de la vérité

 

Pour Bergson l'art n'a pas simplement une fonction esthétique. Il partage avec la philosophie le souci de la vérité dont il cherche l'expression par les moyens qui lui sont propres.

 

Car si la vérité est connaissance de ce qui est et que ce qui est est là présent, il s'agit de comprendre ce qui nous en sépare, pourquoi et par quoi la réalité se trouve “voiléé” (terme qu’emploie Bergson).

 

Bergson explique cette occultation par deux causes qui se renforcent l'une l'autre :

 

1/ Les nécessités de la vie, voire de la survie, et donc de l'efficacité de l'action. Celle-ci implique une schématisation de la réalité par la perception, sa simplification pragmatique. Toute réalité est individuelle (il n'y a pas deux sapins identitiques) mais les besoins de la vie nous obligent à les regrouper suivant leurs traits communs, les englober dans des représentations générales (des concepts) qui trahissent leur singularité.

 

2/ Le langage, qui amplifie cette simplification pragmatique. Les mots, au travers desquels nous pensons et communiquons, sont communs tandis que les réalités sont singulières. Ils sont donc par principes inadéquats à l'expression de la réalité.

 

Or pour Bergson l'artiste possède un privilège perceptif qui l'amène à sentir et à chercher à exprimer la singularité du réel, par les moyens esthétiques qui sont propres à son art. En cela il est comparable au philosophe dont le discours vise de façon ultime à nous donner l'intuition de la singularité du réel.

 

 

Conclusion du cours: nous savons maintenant que, d'une part, l’interprétation, comme démarche herméneutique, est parfaitement légitime et que les sciences humaines dont elle est la méthode revendiquent à juste titre d’être des ensembles de connaissances rigoureuses au même titre que les sciences de la nature. En effet, la vérité du sens s’évalue suivant des critères tout autre que l’exactitude de la mesure ou du calcul. D’autre part que loin d’être le lieu d’expression de la fantaisie arbitraire des interprètes, l’art peut ambitionner d’être l’expression de la vérité dès lors que l’interprétation dévoile ou expose le phénomène dans la simplicité de sa présence.

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