Tout est-il relatif : Réflexion sur la vérité (I)

 

TOUT EST-IL RELATIF?

 

La formule est fameuse, on la cite souvent comme si elle était une vérité établie, quelquefois en l’attribuant à Einstein ; ainsi elle est censée confirmer une opinion courante : la vérité n'existe pas, car tout varie suivant les personnes, les circonstances, les époques, les cultures etc. En réalité Einstein, se contente d’établir que les mesures de distance et de temps sont relatives aux systèmes d’observation pour donner une solution au problème de la physique de Newton : le temps et l’espace ne sont pas des paramètres absolus.


Prenons cependant l'expression dans son sens populaire.


Relativiser quelque chose c'est considérer qu'elle n'a pas de valeur absolue et donc qu'elle peut toujours être discutée, nuancée ou contestée. Ainsi affirmer que tout est relatif revient donc à dire que rien n'est vrai dans l'absolu et que, la vérité n'existant pas, le savoir humain ne peut dépasser le niveau de l'opinion.

Cependant lorsque nous donnons notre opinions, nous nous efforçons de dire le vrai; lorsqu'on s'oppose à nous, nous pensons que notre contradicteur à tort. Il semble donc difficile de se passer de l'idée que la vérité existe.

D'un autre côté il faut bien constater que les hommes, et en particulier les penseurs, n’ont jamais été capable de mettre un point final à la quête de la vérité.

Aussi devons-nous nous rechercher les raisons qui nous poussent à penser que tout est relatif puis les examiner de façon critique.


Cette critique doit se développer de deux points de vue, scientifique et philosophique.


D'un point de vue scientifique, car les sciences nous semblent évidemment capables de mettre un terme aux incertitudes de l'esprit. Mais ont-elles bien pour objet la vérité?

D'un point de vue philosophique aussi, car nier l’existence de la vérité pose le redoutable problème du relativisme moral, et au-delà du nihilisme.

Aussi, si la vérité se révélait être une notion contestable ou sans fondement, comment expliquerions nous a) le sentiment de l'évidence de son existence; b)comment pourrions-nous encore fonder une éthique?


I/ Quelles raisons avons-nous de penser que tout est relatif?


A/ Les arguments du sens commun

  • Les époques : les hommes ont tenu pour vraies ou bonnes des choses qui se sont avérées fausses : que la terre est plate, que les femmes sont inférieures aux hommes etc. Le pouvoir du pater familias dans la Rome antique.

  • Les cultures. Développement du scepticisme relativiste (Montaigne) après la découvertes des Amériques.

  • Personnalité : les goûts, les appréciations, les façons de voir diffèrent suivant les individus.


Ainsi c’est en constatant la variation des croyances, des valeurs et des opinions qu’on en vient adopter une position sceptique, à penser que la vérité n’existe pas et que tout est relatif,. Pascal résume très bien cette idée avec ce qu’il dit à propos de la justice : "Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Plaisante justice qu'une rivière borne!". Ce qui est une des milles façon d'exprimer, à travers l'exemple de la justice, qu'il n’existe pas d'universalité du vrai accessible à la raison humaine.


B/ Fondement philosophique du relativisme : la thèse de Protagoras


Protagoras, grec du V° siècle, est un sophiste; son métier consiste à former les jeunes gens riches afin qu’ils soient capables un jour d’exercer le pouvoir. Athènes, où exerce Protagoras, est une démocratie, l’art de la parole y est prépondérant. C’est pourquoi une large part de l’enseignement de Protagoras consiste dans l’enseignement de la rhétorique ou art de persuader.

Persuader c’est obtenir l’adhésion d’autrui (son “assentiment”) par tous les moyens, en particulier en jouant sur ses sentiments ou son imagination.

Convaincre c’est obtenir l’adhésion d’autrui uniquement par le moyen du raisonnement, en s’adressant à sa raison. La rhétorique est donc l’art de faire triompher son point de vue indépendamment de la vérité ou de la fausseté de ce qu’on dit. C'est l'art de l'avocat. Mais Protagoras n’est pas malhonnête; il justifie cette pratique par sa doctrine.


L’homme est la mesure de toute chose; de ce qu'elles sont pour ce qu'elles sont et de ce qu'elles ne sont pas pour ce qu'elles ne sont pas. Telles les choses t’apparaissent, telles elles sont; telles elles ne t’apparaissent pas, telles elles ne sont pas.”

«L’homme» c’est pour Protagoras l’individu dans un certain état (bien ou mal réveillé par ex.) et dans une certaine situation (en classe ou au cinéma etc.). La phrase dit donc que la réalité (“les choses”) se confond avec l’impression / la perception que l’individu en a (“t’apparaissent”).


Ainsi pour Protagoras :


  • L’
  • être se confond avec l’apparaître
    • , qui exprime l’état d’un individu dans une certaine situation. Exemple : selon les situation et mon état, je prendrai plaisir ou non à l’écoute de telle musique : je dirais alors “c’est bien” ou “c’est nul” : la valeur de l’œuvre dépend de l’appréciation, qui dépend de mon état ou de la situation.
  • Le savoir se confond avec l'opinion
  • . En effet, à suivre Protagoras, lorsque l’individu ne peut parler que de son expérience de la réalité, de la réalité telle qu’elle est pour lui, et non de la réalité telle qu’elle est en soi, puisque cela n’existe pas ou ne lui est pas accessible (“telles les choses t’apparaissent, telles elles sont”). Le savoir est donc impossible, seul le niveau de l’opinion, au sens philosophique de doxa, peut être atteint par l’homme. Cela revient à donner un fondement philosophique à l’idée que toutes les opinions se valent” ou que c’est “à chacun sa vérité”. Le relativisme de Protagoras est une forme de scepticisme, un scepticisme métaphysique.

  • Le Vrai, correspond a ce qui est admis par le plus grand nombre à un moment donné : On comprend alors la défense de la rhétorique par Protagoras : puisqu’il n’y a pas de réalité absolue, il n’y a pas non plus de vérité absolue ou de savoir dans le sens plein du terme. Le vrai c’est seulement ce que la majorité des hommes croient à un moment donné. L’opinion qui l’emporte par la persuasion est donc la seule vraie. D'où l'exemple donné par le rhéteur Gorgias, qui, devant une foule assemblée, se montre sur les questions de médecine, plus persuasif que son frère médecin même s'il en connaît rien à la médecine.

 

La thèse de Protagoras est séduisante, en particulier pour un esprit moderne. Mais ne se trouve-t-elle réfutée dès lors qu'on considère la question de la vérité du point de vue des sciences?
 


II/ Les sciences disent-elles la vérité?


Si les sciences disent la vérité alors tout n'est pas relatif puisque nos interrogations trouvent ou trouveront un jour leur réponse par la science. Mais la vérité est-elle l'objet de la connaissance scientifique? Si tel n'est pas le cas, quelle est la nature et quel est le statut de la connaissance scientifique?


Au sens large, toute démarche de connaissance qui procède méthodiquement et qui s'efforce d'établir de façon certaine chacun de ses énoncés est une science. Suivant cette définition l'histoire ou la sociologie sont des sciences au même titre que la physique. Dans un sens plus restreint est une science toute démarche de connaissance dès lors qu'elle est en position de prouver ses énoncés. Soit par la démonstration : c'est le cas des sciences dites formelles (la logique et les mathématiques). Soit par l'expérimentation : c'est le cas des sciences dites naturelles (la physique, la biologie...).


Prouver et démontrer sont généralement pris comme synonymes. On doit néanmoins distinguer la démonstration de la preuve expérimentale. Une démonstration est un développement de propositions qui se déduisent les unes des autres jusqu'à conduire à une conclusion logiquement nécessaire. Une preuve est un fait qui vient corroborer une hypothèse. Une preuve expérimentale est une donnée de l’expérimentation qui ne contredit pas l’hypothèse théorique qu’elle a pour but de tester.


1. LE CAS DES SCIENCES FORMELLES


Ce sont des sciences de la démonstration. Qu'est-ce que démontrer?

Démontrer c'est établir par une suite de déductions un résultat qui s'impose nécessairement à l'esprit et qui a donc valeur de preuve intellectuelle. Une démonstration se construit à partir d'un point de départ, qu'on appelle les prémisses de la démonstration.

En logique ou en mathématique on part d'un axiome, d'une définition ou d'un théorème.

La valeur du raisonnement dépend de la valeur des prémisses. Un raisonnement peut donc être valide formellement et faux matériellement si les prémisses sont fausses.

Mais peut-on être certain que les prémisses d'un raisonnement logique ou mathématiques sont vraies?

Non:


1. Car il faudrait une démonstration pour établir la vérité des prémisses, ce qui est impossible (circularité, régression à l'infini). Aristote : « Le principe de la démonstration n'est pas une démonstration ». L'axiome ou le postulat, sont censés être évidents par eux-mêmes. D'où le recours à l'intuition conçue comme une vue directe de la vérité, l'affirmation de ce qui est par soi évident. Mais ce recours à l'intuition est illusoire en plus d'être contraire à l'essence même de la discipline mathématiques. En effet a) les mathématiques doivent démontrer leurs énoncés; b) le 19° postulat d'Euclide semble établir un axiome intuitivement évident : "Par un point extérieur à une droite on ne peut mener qu'une et une seule parallèle". Ce qui est faux, puisqu'on peut construire des géométrie parfaitement cohérente en postulant 2, 3 voir n parallèles. En fait, on a présupposé une représentation de l'espace qui correspond à notre schématisation vécue pour énoncer cette pseudo évidence. L'intuition est mathématiquement très douteuse.


2. D'autre part les recherches logico-mathématiques sur les fondements de la logique et de la mathématique ont montré l'impossibilité d'une démonstration totale de la validité des systèmes logiques ou mathématiques : cf. le problème des paradoxes logiques et l'existence dans tout système formel d'énoncés indécidables (on ne peut pas dire s'il sont vrais ou faux).


ELEMENTS DE DOCTRINE : PASCAL


«Je ne puis faire mieux entendre la conduite qu'on doit garder pour les démonstrations convaincantes, qu'en expliquant celle que la géométrie observe. Mais il faut auparavant que je donne l'idée d'une méthode encore plus éminente et plus accomplie, mais où les hommes ne seraient jamais arrivés: car ce qui passe la géométrie nous surpasse; et néanmoins il est nécessaire d'en dire quelque chose, quoiqu'il soit impossible de la pratiquer.

Cette véritable méthode, qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s'il était possible d'y arriver, consisterait en deux choses principales: l'une, de n'employer aucun terme dont on n'eût auparavant expliqué nettement le sens; l'autre, de n'avancer jamais aucune proposition qu'on ne démontrât par des vérités déjà connues; c'est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions. . .

Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible: car il est évident que les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu'on voudrait prouver en supposeraient d'autres qui les précédassent; et ainsi il est clair qu'on n'arriverait jamais aux premières. »

PASCAL,
De l'esprit géométrique


Dans ce texte l’auteur s’interroge sur la méthode qu’il convient d’adopter lorsqu’on cherche à démontrer un point de façon convaincante. Il veut monter que les hommes n’ont pas d’autre choix que d’adopter la méthode des mathématiques quoiqu’on puisse concevoir une méthode plus parfaite, permettant qu’atteindre un degré absolu de certitude. Car l’auteur juge impossible la mise en pratique de cette méthode. En effet une telle méthode implique deux conditions : définir intégralement tous les termes de la démonstration, afin que ne demeure aucune ambiguïté et démonter toutes les propositions que cette démonstration implique. Cette méthode serait en effet l’idéal complet d’une science véritable. Mais ses deux conditions la condamnent. Il est en effet impossible de définir un terme sinon avec d’autres devant être à leur tour défini, ceci à l’infini ; et il est impossible de démontrer une proposition sinon à l’aide d’une autre démonstration dont les propositions devront elles-mêmes être démontrés, ceci à l’infini. C’est pourquoi Pascal dit que nous avons idée d’une méthode idéale de recherche de la vérité radicalement impossible à pratiquer.



Dès lors, lorsque Pascal dit que « tout ce qui passe la géométrie nous surpasse », tout en évoquant une méthode supérieure mais inatteignable, il veut dire que tout ce qui dépasse le niveau de certitude que nous donne la méthode démonstrative des mathématiques est hors de portée de la raison humaine.


Le savoir géométrique se construit grâce à la démonstration. Une démonstration est un enchaînement déductif à partir de point de départ qu’on appelle des prémisses. Les prémisses sont soit un théorème, lui-même établit démonstrativement, soit un axiome cad une proposition dont la démonstration ne peut pas être obtenue mais qui a une grande richesse déductive. Le savoir géométrique, et plus largement les mathématiques, ne peut donc atteindre un degré de certitude plus élevé que celui de ses prémisses. Il reste donc limité à la valeur hypothétique des axiomes de bases. Pascal en tire la conclusion que la raison ne peut pas tout démonter, qu’elle n’est pas le seul critère d’existence de la vérité.


Bilan : les raisonnements logiques sont seulement des développements valides dont on peut seulement exiger la non-contradiction: on dira alors que la validité logique d'un raisonnement est la condition nécessaire mais non suffisante de la vérité de ce raisonnement.



2. LE CAS DES SCIENCES DE LA NATURE : ce sont des sciences expérimentales.


La vérité dans les sciences de la nature reposerait ainsi dans la capacité des théories à rendre compte de la réalité reconstruite expérimentalement.


Etude d'un exemple : la théorie de l'évolution.

L'évolution des espèces vivantes est de l'ordre d’un fait, n'en déplaise aux créationnistes; fait irréfutable par la découverte des fossiles et leur datation; d'où le problème scientifique, posé à différents niveaux :


a) Qu'est-ce qui explique cette modification des formes?

b) Que bouleverse-t-elle dans notre façon de considérer le phénomène de la vie?

 

Soit deux tentatives d'explication de l'évolution des espèces


1. Lamarck, la théorie transformiste: les espèces s'adaptent progressivement à leur milieu.


2. Darwin, l'évolution par sélection naturelle
: les variations du milieu sélectionnent les individus présentant un avantage adaptatif dans les nouvelles conditions naturelles.


La théorie lamarckienne est fausse car elle suppose la transmission héréditaire des caractères acquis, ce qui est réfuté par l'expérimentation. A l'inverse, la théorie darwinienne rend compte de façon cohérente et relativement complète du phénomène évolutif; elle trouve en outre un début de confirmation avec les lois de l'hérédité de Mendel, et une confirmation expérimentale avec la découverte des mécanismes du fonctionnement cellulaire par la génétique (irréversibilité de la transcription : de l'ADN vers la protéine ; caractère aléatoires des mutations du génome).


Doit-on cependant déclarer vraie la théorie de l'évolution?


Non, car:


  • Les théories sont révisables. Mieux, elles ne sont scientifiques que si elles sont réfutables ou falsifiables cad structurée de façon telle qu'une expérimentation puisse les réfuter. Toute théorie conserve donc un caractère hypothétique.
  • Les théories scientifiques sont cohérentes logiquement et expérimentalement, ce qui les rend opératoires (efficace techniquement) mais elles ne nous disent ni ce que sont les choses en elles-mêmes, ni si l'explication qu'elle propose est l'unique explication. Une théorie ne se prononce pas sur la nature de la réalité, elle se contente de décrire de façon correcte le phénomène et d’énoncer ses lois de fonctionnement. Exemple de la lumière : on peut la décrire aussi bien comme une onde (théorie ondulatoire) que comme un corpuscule (théorie corpusculaire).



Il faut donc faire la différence entre vérité et validité. On doit parler de la
validité d’une théorie scientifique et non de sa vérité.

Leibniz : « les vérités de fait sont seulement probables. » Par exemple l'explication des névroses par l'hypothèse de l'inconscient peut certes avoir des effets thérapeutiques efficaces, mais ne signifie pas la réalité de l'inconscient. Ajoutons que le sciences progressent suivant un processus d'objectivation progressive du réel, mais que ce processus est absolument indéfini.

......


Une ou des vérités : il s'agit de la vérité empirique, qu’on définira comme un accord ponctuel entre le jugement et la perception; il s’agit de vérité ponctuelle et particulière: il fait beau aujourd’hui: ce sera sans doute faux demain. C’est peut être le cas pour moi pas pour autrui etc. Ce n'est pas la même chose que LA VÉRITÉ!



La vérité
: ce serait la connaissance ultime des choses cad la connaissance des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, la connaissance des choses mêmes. En ce sens la vérité est unique, universelle et éternelle et on parle alors d'une vérité absolue, d'ordre métaphysique (dans la suite du cours nous ne parlerons plus que de la vérité prise dans ce sens). L'existence d'une telle forme de la vérité implique l'existence d'un ordre transcendant de la réalité (existence d'un en-soi des choses) s'imposant inconditionnellement à la pensée et à l'action. C’est donc à propos de l’existence d’une telle forme de la vérité que la question du dépassement de la relativité de toute a tout son sens. Car l'idée d'une telle vérité heurte l'opinion commune qui veut que tout soit relatif.

 

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