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QUE VALENT LES ENONCES DE LA PSYCHANALYSE ?

Freud voit dans la psychanalyse la science du fonctionnement réel de l’activité mentale et il attribue à l’inconscient le statut d’un fait scientifique. Or les énoncés théoriques et pratiques (dans le cadre de la cure) de la psychanalyse se fondent sur méthode unique, l’interprétation : des symptômes, des rêves, des actes manqués, des productions symboliques en général (œuvres d’art, institutions) etc. suivant le postulat que « tous les faits psychiques ont un sens ». Si la psychanalyse est une science, elle appartient alors à cette catégorie particulière des disciplines herméneutiques, c’est-à-dire qui visent à la compréhension du sens des phénomènes qu’elles étudient et dont la méthode est l’interprétation.

La difficulté bien évidemment tient au fait qu’interpréter (une conduite, un texte, un rêve, un événement historique) est tout autre chose qu’expliquer, prouver ou démontrer.

Expliquer un phénomène c’est mettre en évidence la relation entre un effet et sa cause : le goût de l’entrecôte grillée ou de la croûte du pain a pour cause la température élevée de la cuisson.

Prouver c’est confirmer une hypothèse par l'observation d'un fait : les empreintes de Monsieur sont sur le couteau planté dans la gorge de Madame : il est donc le coupable. En science, c’est tester positivement une hypothèse grâce au dispositif expérimental approprié. L’expérience du physicien anglais Arthur Eddington qui, à l’occasion d’une éclipse constate une déviation du rayon lumineux à proximité de la masse de la Lune, conformément à une prévision de la théorie de la relativité générale, est un test non négatif de la théorie de la relativité.

Démontrer c’est enchaîner des propositions qui se déduisent logiquement les unes des autres à partir de points de départ appelés prémisses et qui conduisent à une conclusion objectivement nécessaire.

Interpréter c'est chercher à comprendre le sens d'un phénomène, ce qui est exige l'activité d'un interprète, c'est-à-dire d'un sujet humain.

On voit où se situe la difficulté :

à L’interprétation est une démarche qui implique la subjectivité de l’interprète alors que la science exige l’objectivité de la méthode.

à Il y a une irréductible dimension spéculative dans toute interprétation alors qu’une démonstration ou une expérimentation conduise à la certitude d’un résultat.

L’emploi de cette méthode pose alors  deux problèmes :

--> L’un est de principe car on peut se demander si  une discipline ayant l’interprétation pour méthode peut revendiquer le statut d’une science. Ce problème n’est pas propre à la psychanalyse; il concerne l’ensemble des sciences humaines lorsqu’elles se donnent pour objectif la compréhension du sens que les hommes attribuent à leurs actions (en histoire, en sociologie, en économie).

--> L’autre est de critère, car si l’interprétation est une méthode légitime en science, qu’est-ce qui permet de reconnaitre la pertinence d’une interprétation ?

Ainsi, quels que soient les succès réels ou supposés de la cure, nous devons nous demander si la psychanalyse, et plus généralement les disciplines dont l'interprétation est la méthode, peut être une science ou si c’est une pratique davantage assimilable à un art, avec toutes les incertitudes que cela comporte?

1. LE PROBLEME DE PRINCIPE : L'interprétation peut-elle être une démarche scientifique?

1.a Vérité de l’interprétation ou projection délirante de l’interprète ?

Partons de l’exemple de l’interprétation psychanalytique proposée par Freud d’un rituel du coucher particulièrement névrotique.

Dans son Introduction à la psychanalyse Freud présente le cas d’une jeune fille intelligente, rationnelle, qui ne peut trouver le sommeil qu’à la condition d’avoir accompli méticuleusement et dans un ordre précis un certain nombre d’actes : arrêter toutes les montres et pendules de la maison, réunir tous les vases et les pots au centre d’une table, disposer la parure de lit (oreillers et édredon) d’une certaine manière, exiger que les portes de sa chambre et de ses parents restent entr’ouvertes.

 L’interprétation psychanalytique fait apparaître comme sens des dispositions prises par la jeune fille a) la crainte de l’excitation clitoridienne durant la nuit ; b) le désir et la crainte de l’enfantement ; c) la métaphore d’une pénétration dans laquelle la jeune fille tient la place du mâle. Au final, l’ensemble du trouble s’interprètera comme désir inconscient d’être enceinte de son père et d’évincer sa mère.

Quel crédit doit-on accorder à ces interprétations ? S’agit-il de la compréhension de la signification du comportement de cette jeune fille ou bien de la projection délirante des obsessions de l’interprète ?

1.b Ce qui distingue interprétation et connaissance scientifique.

On doit à Karl Popper (1902-1994) d’avoir critiqué la prétention à la scientificité de la psychanalyse. Sa thèse est la suivante : la psychanalyse n'a aucun statut scientifique parce qu'elle est irréfutable c’est-à-dire que la structure de la théorie psychanalytique est faite de telle manière qu'aucun fait contraire ne peut l'invalider ; alors qu’à l'inverse la théorie de la relativité d’Alberte Einstein est vulnérable aux faits.

« Ces deux théories psycho-analytiques [Freud et Adler (1)] étaient d’un genre différent. Il était absolument impossible de les tester, de les rendre falsifiables. Il n’existait aucun comportement humain pouvant les contredire. Cela ne signifie pas que Freud et Adler n’avaient pas raison sur certains points : personnellement, je ne doute pas que beaucoup de leurs énoncés ne soient d’une importance considérable, et pourront bien un jour jouer leur rôle dans une psychologie scientifique falsifiable. Mais cela signifie par contre que ces « observations cliniques », qui sont naïvement considérées par les psychanalystes comme des confirmations de leur théorie, ne sont pas plus probantes que les confirmations quotidiennes que les astrologues trouvent dans leur pratique. Quant à l’épopée freudienne du moi, du surmoi et du ça, elle ne peut pas plus sérieusement prétendre à un statut scientifique que les histoires qu’Homère a collectées sur l’Olympe. Ces théories décrivent certains faits, mais à la façon des mythes. Elles contiennent des énoncés psychologiques des plus intéressants, mais qu’on ne peut soumettre à vérification. » Karl Popper, Conjectures et réfutations (1953).

 Pour comprendre la critique de Popper il faut considérer les deux énoncés suivants :

a. Il existe quelque part dans un lac un serpent préhistorique

b. Il y a deux ours blancs au zoo de Vincennes.

Seul l’énoncé b est de nature scientifique, parce qu’il est formulé de manière telle qu’il est vulnérable à l’expérimentation : on peut visiter le zoo de Vincennes pour savoir si c’est vrai ou faux. Tandis qu’aucune réfutation expérimentale de l’énoncé b n’est possible : si on ne trouve pas un tel animal, c’est qu’il est ailleurs, ou trop bien caché ou qu’on à mal cherché etc.

Appliqué au cas de la psychanalyse cela signifie qu’aucun fait contraire ne peut jamais prendre en défaut le psychanalyste : si le patient ne guérit pas, c’est parce que le niveau de son refoulement est très élevé ; si on conteste la réalité de l’inconscient, c’est par « dénégation », parce qu’on refuse inconsciemment ce qu’il signifie. Mais si rien n’entame la conviction psychanalytique, alors rien ne permet non plus de décider de la vérité de ses interprétations ni d'affirmer la réalité de l'inconscient.

A l’inverse certaines prévisions théoriques de la théorie de la relativité ont été testées par l’expérience d'Eddington en 1919 ; si ce test avait été négatif, Einstein aurait dû revoir ou abandonner sa théorie. Donc, conclut Popper, la psychanalyse n’est pas  une science, contrairement à la physique d’Einstein, c’est « une herméneutique », quelque chose de « plus proche de l’astrologie que de l’astronomie » selon le commentaire de Popper.

La critique de la démarche inductive en science : la critique de Popper se situe au niveau épistémologique. Il n’est pas «pour» ou « contre » la psychanalyse. Il se contente de remarquer que Freud procède inductivement (il généralise à partir de cas particuliers) ce qui est un procédé anti-scientifique : si on voit passer cinquante cygnes blancs et qu’on en conclut que tous les cygnes sont blancs, on se trompe puisqu’il existe des cygnes noirs ou bicolores. Ainsi rien ne certifie scientifiquement l’existence de l’inconscient ; on pourrait donner une toute autre interprétation aux faits cliniques dont se sert Freud, sans qu’il soit possible de réfuter l’une ou l’autre des interprétations.

Donc la psychanalyse n’est pas une science au sens Poppérien du terme. Mais « non scientifique » signifie-t-il sans valeur pour la connaissance ? N’y a-t-il de connaissance possible que sur le modèle des sciences de la nature ?

1.c Ce qui a sens se connait-il à ce que la science en dit ?

Soit les phénomènes suivants : La gravitation, qu’Einstein mieux que Newton. Et les rêves qui sont un objet d’interprétation privilégié pour Freud (« la voie royale de la connaissance de l’inconscient »).

Peut-on traiter le rêve selon la méthode expérimentale et les principes qui valent pour la gravitation?

L’étude purement scientifique du rêve se pratique en neurologie expérimentale : on étudie les mécanismes cérébraux et physiologiques du rêve; le rêve est donc identifié à un phénomène psychique ayant des causes physico-chimiques. Or la réalité du rêve est tout autre. Ce n’est pas seulement une projection désordonnée d’images mentales, c’est un phénomène vécu, subjectif qui apparait à la conscience du sujet comme un phénomène énigmatique chargé d’affects qui appelle à un déchiffrement. Il est donc impossible donc de rendre compte de nature de ce phénomène sans employer une tout autre méthode que celle qui vaut pour les phénomènes naturels qu’étudient les sciences. Certains (les comportements, les pensées, les pratiques, les productions symboliques etc) sont de nature telle que leur intelligence ne peut être acquise que par l’interprétation. Par exemple un clin d’œil ou un sourire doivent être compris, déchiffrés, et cela suppose un acte d’interprétation. Car un sourire n’est pas une contraction labiale, un clin d’œil n’est pas plissement de paupière. Ce sont des comportements significatifs exprimant une intention sur lesquels les sciences de la nature n’ont rien à nous dire.

Wilhelm Dilthey (1833 /1911) dans son Introduction aux sciences de l’esprit  résume cela dans une formule : «Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique»

La nature s'explique parce que chaque phénomène peut être analysé isolément, puis étudié dans ses relations à d'autres phénomènes naturels dans le cadre d’une expérimentation conçue comme test pour la théorie.

La «vie psychique» se comprend parce que les produits de l'activité humaine doivent être considérés synthétiquement en tant que résultat d'une intention.

Ces phénomènes n’ont de sens que pour une conscience humaine et ils supposent l’activité intersubjective de la compréhension telle que la phénoménologie l’a décrite.

Sartre, « il n’y a de sens que pour une conscience » : un sourire ne signifie rien pour une machine ; un traducteur automatique est incapable de traduire le sous-entendu ou l’équivoque d’un propos. Il faut donc, pour qu’une intention soit comprise, que l’interprète lui-même ait une compréhension implicite de l’existence, de l’être-au-monde de l’homme. La compréhension du sens d’un comportement implique donc forcément l’activité du sujet qui saisit l’intention qui est à son origine, une intention n’étant compréhensible que pour une conscience humaine.  La conséquence est que les phénomènes humains comme tels restent absolument inaccessibles aux méthodes des sciences de la nature : le sens est hors des prises de la science ! On peut même aller plus loin et affirmer, avec Sartre encore, que même « les énoncés de la science n’ont de sens que pour une conscience » : lorsqu’on parle de la direction d’un écoulement –physique : l’eau d’un fleuve, ou temporel : le temps qui passe, ou de la direction que prend la circulation d’un flux –le courant électrique, circulant par convention du pôle négatif au pôle positif, on présuppose l’existence d’un être conscient capable d’instituer la différence entre avant et après ou droite et gauche etc.

POINT DE SYNTHESE : Contrairement à ce que voudrait Popper il n’est pas possible d’étudier tous les phénomènes suivant la méthode et les critères des sciences de la nature (réfutabilité des énoncés, recherche de l’exactitude) : les phénomènes humains sont de nature telle que leur intelligibilité ne peut être atteinte que par l’interprétation. C’est ce qui est exprimé dans la formule « nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique» : la nature s'explique parce que chaque phénomène peut être analysé isolément, puis reliés causalement à d’autres phénomènes dans le cadre d’une expérimentation conçue comme test pour une hypothèse. A l’inverse la «vie psychique» se comprend parce que les produits de l'activité humaine doivent être considérés synthétiquement comme l’expression d'une intention. Seul un être doué de conscience est à même de conduire une interprétation. Un sourire ne signifie rien pour une machine ; un traducteur automatique est incapable de percevoir le sous-entendu ou le second degré. L’interprétation n’est donc possible que par l’activité d’un sujet interprétant ayant déjà une expérience de la compréhension et une familiarité avec le phénomène interprété. La subjectivité de l’interprète ne fait donc pas obstacle à l’interprétation, elle en est la condition. C’est ce que Sartre exprime lorsqu’il dit : « il n’y a de sens que pour une conscience. » : seul un être conscient est à même de comprendre les intentions qui sont à l’origine des conduites ou des productions d’un autre être conscient.

Il y a donc des phénomènes qui se prêtent par nature à l’interprétation et qui ne peuvent être compris qu’à travers le prisme de la subjectivité d’un interprète, ce dont la démarche des sciences expérimentales est incapable. Toutefois, si l’interprétation est par essence subjective et qu’une pluralité d’interprétations sont possibles pour un même phénomène, comment peut-on s’assurer de la pertinence d’une interprétation?

2. LE PROBLEME DE CRITERE : Qu’est-ce qui fait la vérité d’une interprétation?

La vérité est par définition la propriété d’un énoncé parfaitement conforme à la réalité. On la conçoit couramment comme une représentation exacte de la réalité. Lorsque le psychanalyste affirme que la cause des troubles de comportement de la jeune fille citée plus haut est d’ordre sexuel, peut-il avoir la certitude que son interprétation est correcte ? Si oui, en s’appuyant sur quels critères ?

2.a Sens et contresens

Les phénomènes humains, et en particulier les œuvres d’art, sont des productions intentionnelles qui ont un sens. L’interprétation est donc une démarche qui doit remonter des éléments de cette production vers l’intention qui la motive. Lorsque qu’un tel phénomène est ambigu, plusieurs interprétations peuvent être proposées ; dans le cas de l’art il est même possible que l’œuvre soit conçue comme un dispositif pouvant admettre une pluralité d’interprétations distinctes comme y invite le poète Paul Valéry à propos de son poème le cimetière marin : « l’auteur n’a pas voulu dire mais voulu faire, et c’est cette intention de faire qui a fait qu’il a dit ce qu’il a dit. »

Comment savoir dans ce cas si une interprétation est bonne ?

Soit le film « Avatars » de James Cameron :

Si je dis qu’il s’agit d’un hommage à la couleur bleu, l’interprétation est absurde car elle retient arbitrairement un seul élément de l’œuvre.

Si je dis que c’est un éloge de la puissance militaire mon interprétation est fausse car elle est à contresens de l’œuvre.

Si je dis que c’est une critique de l’impérialisme et du colonialisme, l’interprétation est pertinente mais insuffisante car elle ignore la thématique écologique de l’œuvre.

Si je dis que c’est une critique de la métaphysique de la modernité, l’interprétation est juste car elle englobe l’ensemble des thématiques de l’œuvre ainsi que d’autres œuvres du même auteur (Titanic).

La bonne interprétation est donc celle qui dégage le point de vue qui permet de totaliser tous les éléments du phénomène étudié.

Ce critère permet-il de donner consistance aux interprétations de la psychanalyse ?

2.b L’explication psychanalytique de l’oubli des noms propres

Au cours d’une conversation Freud veut nommer le peintre qui a réalisé les fresques de la cathédrale d’Orvieto(Signorelli). A la place du nom souhaité s’imposent les noms de Botticelli et Boltraffio qu’il reconnaît immédiatement comme incorrects.

Ce que Freud en dit (par l’interprétation suivant la méthode des associations d’idées) :

Le phénomène de l’oubli des noms propre suscite la perplexité. Il se présente donc comme un phénomène énigmatique, à expliquer.

Il existe une relation objective entre les éléments sémantique (sexe et mort, Monsieur, Seigneur)  et phonétique (Herr, Herzégovine, Signorelli, Trafoï, Boltraffio). Cette chaîne de noms forme un ensemble cohérent qui exprime la logique d’une intention : bref, un sens.

Enfin, l’interprétation révèle une intention parfaitement compréhensible eut égard au fonctionnement du psychisme humain : chacun comprend le désir inconscient de vouloir refouler les éléments d'une pensée qui aurait ramené Freud à l’évocation d’un cas douloureux. Une interprétation est pertinente dès lors qu'elle révèle une intention qui permet d'organiser de manière synthétique tous les éléments de l'analyse et dans laquelle le sujet finira par se (re)connaître.

Conclusion : Les disciplines interprétatives ne sont pas des connaissances douteuses ou de rang second ; elles sont légitimes et peuvent à bon droit être dites des sciences du fait de leur objet : l’être humain et ses conduites intentionnelles en tant qu’il est irréductible aux phénomènes naturels soumis au principe de causalité ; de leur finalité : la recherche de la vérité du sens, non de l’exactitude de la mesure ou du calcul. Ces caractéristique expliquent et justifient la différence de méthode des sciences humaines. Dès lors l’impossibilité d’un « Newton de la sociologie ou de la psychanalyse» (pour paraphraser une formule de Kant à propos de la biologie) n’est pas un défaut de ces sciences, mais seulement l’indice de la spécificité de leur objet.

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