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FAUT-IL OPPOSER LES STADES ET LES BIBLIOTHEQUES ?

1. Formulation du problème 

Devenir un homme cultivé, accorder de l'attention à la vie de l’esprit est un idéal de civilisation ; le temps consacré aux activités semble donc logiquement nous éloigner de cet idéal (I).

Toutefois, on emploie les expressions de culture physique ou de culture sportive. Est-ce seulement une manière de parler ou bien y a-t-il des affinités entre la culture de l’esprit et celle du corps ? (II).

Nul ne peut cependant nier que les activités sportives sont l’occasion d’observations contradictoires du point de vue de l’idéalité de la conduite humaine. Est-ce lié par nature à ces activités ou au contexte qui peut être le leur ? Dans cette dernière hypothèse, à quelles conditions les activités sportives peuvent-elles être humainement vertueuses ? (III)

2. Notions nécessaires à la réflexion

La culture : comme dimension anthropologique (inculcation de règles et de normes aux fins de la socialisation) ; comme dimension philosophique (exercice des facultés supérieures aux fins de l’élévation de soi et du raffinement du comportement (sublimation des pulsions) : un idéal de civilisation.

L’esprit et le corps :

L’esprit est le siège des activités et des facultés intellectuelles, par distinction du corps en tant que siège des activités physique et des affects, et qui est le plus souvent pensé comme enveloppe de l’esprit.

Les connotations : spiritus (latin), pneuma/psukè (grec) : le souffle, identifié à un principe vital (« rendre son dernier souffle ») ; ce qui connote l’immatérialité de l’esprit, sa légèreté, son potentiel d’élévation, par contraste avec la lourdeur de la matérialité corporelle : le corps (enveloppe charnelle, affects, besoin) c’est ce qui nous « rend lourd », entrave l’essor, l’élévation de l’âme.

Les passions et la raison

La passion est la forme que prend le sentiment lorsqu’il devient de manière durable exclusif et excessif (le jeu d’argent pour le joueur)

La raison est faculté qui nous permet de lier synthétiquement nos idées et, par là, de concevoir les choses de manière objective (sous l’angle de la vérité et de la mesure). La raison est donc la condition de la maîtrise de soi et de la justesse de l’attitude.

Jeu et travail 

Un jeu est une activité qui est pratiquée pour le plaisir qu’elle procure, cad qui est pratiquée pour elle-même, gratuitement : un jeu est sans enjeu, c’est une activité immanente).

Travailler, au contraire, c’est s’astreindre à produire ce qui est nécessaire à la satisfaction d’un besoin. C’est une activité pratiqué non pour elle-même, mais pour son produit. Elle a donc toujours un enjeu, elle est donc toujours intéressée et sérieuse (amateur et professionnel).

Des références :

Sur la culture :

Kant, Traité de pédagogie : « Celui qui n’est point cultivé est brut, celui qui n’est point éduqué est sauvage. » : La culture raffine le jugement et le comportement de celui qui l’acquiert, elle l’arrache à la brutalité de sa conduite animale.

Sur le corps :

1/ Platon, qui exprime ici la conception de Socrate :

Alcibiade : « L’homme, c’est son âme ».

Phédon : « Le corps est le tombeau de l’âme. »

à L’homme n’est pas essentiellement son corps mais son âme. Il doit prendre soin de son âme, non de son corps. Le soin et l’attention excessive portée au corps sont philosophiquement condamnables pour Socrate.

 

2/ Descartes Méditations métaphysiques : « L’âme n’est point logée dans le corps comme le pilote dans son navire. »

3/ Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), Phénoménologie de la perception : « Le corps n’est pas un objet, la conscience que j’en ai n’est pas une pensée. (…) Je suis mon corps. »

à On ne peut pas séparer réalité spirituelle et réalité corporelle en l’homme : l’homme est un tout, esprit et corps mêlés. La conscience n’existe qu’incarnée, le corps n’existe qu’animé.

 

Platon, Phédon : « Les amis du savoir (...) savent que, quand la philosophie a pris en main leur âme, celle-ci était véritablement enchaînée et soudée à leur corps, et forcée de voir les réalités au travers du corps comme au travers des barreaux d'un cachot, au lieu de le faire seule et par elle-même, et qu'elle se vautrait dans une ignorance absolue. Et ce qu'il y a de terrible dans cet emprisonnement, la philosophie l'a fort bien vu, c'est qu'il est l’œuvre du désir, en sorte que c'est le prisonnier lui-même qui contribue le plus à serrer ses liens. Les amis du savoir, dis-je, savent que la philosophie qui a pris leur âme en cet état, l'encourage doucement, s'efforce de la délivrer, en lui montrant que, dans l'étude des réalités, le témoignage des yeux est plein d'illusions, plein d'illusions aussi celui des oreilles et des autres sens, en l'engageant a se séparer d'eux, tant qu'elle n'est pas forcée d'en faire usage, en l'exhortant a se recueillir et à se concentrer en elle-même et à ne se fier qu'à elle-même et à ce qu'elle a conçu elle-même de chaque réalité en soi, et à croire qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'elle voit par d'autres moyens et qui varie suivant les conditions diverses où il se trouve, puisque les choses de ce genre sont sensibles et visibles, tandis que ce qu'elle voit par elle-même est intelligible et invisible. En conséquence, persuadée qu'il ne faut pas s'opposer à cette délivrance, l'âme du vrai philosophe se tient à l'écart des plaisirs, des passions, des chagrins, des craintes, autant qu'il lui est possible. Elle se rend compte en effet que, quand on est violemment agité par le plaisir, le chagrin, la crainte ou la passion, le mal qu'on en éprouve n'est pas tant celui auquel on pense (comme la maladie ou les dépenses qu'entraîne la passion), mais que c'est le plus grand et le dernier des maux et qu'on n'y prête pas attention. Quel mal ? Chaque plaisir et chaque peine a pour ainsi dire un clou avec lequel il attache l'âme et la rive au corps, la rend semblable à lui et lui fait croire que ce que dit le corps est vrai. »

- Descartes : « La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n'était lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange de l'esprit avec le corps. »

 

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception : « Nous sommes habitués par la tradition cartésienne à nous déprendre de l’objet : l’attitude réflexive purifie simultanément la notion commune du corps et celle de l’âme en définissant le corps comme une somme de parties sans intérieur et l’âme comme un être tout présent à lui-même sans distance.  Ces définitions corrélatives établissent la clarté en nous et hors de nous : transparence d’un objet sans replis, transparence d’un sujet qui n’est rien que ce qu’il pense être. L’objet est objet de part en part et la conscience est conscience de part en part. Il y a deux sens et deux sens seulement du mot exister : on existe comme chose ou on existe comme conscience. L’expérience du corps propre au contraire nous révèle un mode d’existence ambigu. Si j’essaye de le penser comme un faisceau de processus en troisième personne –« vision », « motricité », « sexualité » - je m’aperçois que ces « fonctions » ne peuvent être liées entre elles et au monde extérieur par des rapports de causalité, elles sont toutes confusément reprises et impliquées dans un drame unique. Le corps n’est donc pas un objet. Pour la même raison, la conscience que j’en ai n’est pas une pensée, c’est-à-dire que je ne peux pas le décomposer et le recomposer pour en former une idée claire. Son unité est toujours implicite et confuse. Il est toujours autre chose que ce qu’il est, toujours sexualité en même temps que liberté, enraciné dans la nature au moment même où il se transforme par la culture, jamais fermé sur lui-même et jamais dépassé. Qu’il s’agisse du corps d’autrui ou de mon propre corps, je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c’est-à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de me confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans toute la mesure où j’ai un acquis et réciproquement mon corps est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de mon être total. Ainsi l’expérience du corps propre s’oppose au mouvement réflexif qui dégage l’objet du sujet et le sujet de l’objet, et qui ne nous donne que la pensée du corps ou le corps en idée et non pas l’expérience du corps ou le corps en réalité. »

Spinoza

Proposition

«Ni le Corps ne peut déterminer l'Âme à penser, ni l'Âme, le Corps au mouvement ou au repos ou à quelque autre manière d'être que ce soit (s'il en est quelque autre) ».

Démonstration

« Tous les modes de penser ont Dieu pour cause en tant qu'il est chose pensante, non en tant qu'il s'explique par un autre attribut (Prop. 6, p. II). Ce donc qui détermine l'Âme à penser est un mode du Penser et non de l'Étendue, c'est-à-dire (Déf. 1, p. II) que ce n'est pas un Corps ; ce qui était le premier point. De plus, le mouvement et le repos du Corps doivent venir d'un autre corps qui a également été déterminé au mouvement et au repos par un autre et, absolument parlant, tout ce qui survient dans un corps a dû venir de Dieu en tant qu'on le considère comme affecté d'un mode de l'Étendue et non d'un mode du Penser (même Prop. 6, p. II) ; c'est-à-dire ne peut venir de l'Âme qui (Prop. 11, p. II) est un mode de penser ; ce qui était le second point. Donc ni le Corps, etc. C.Q.F.D. »

Scolie

« (…) l'Âme et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l'attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l'Étendue. D'où vient que l'ordre ou l'enchaînement des choses est le même, que la Nature soit conçue sous tel attribut ou sous tel autre ; et conséquemment que l'ordre des actions et des passions de notre Corps concorde par nature avec l'ordre des actions et des passions de l'Âme. Cela est encore évident par la façon dont nous avons démontré la Proposition 12, Partie II. Bien que la nature des choses ne permette pas de doute à ce sujet, je crois cependant qu'à moins de leur donner de cette vérité une confirmation expérimentale, les hommes se laisseront difficilement induire à examiner ce point d'un esprit non prévenu ; si grande est leur persuasion que le Corps tantôt se meut, tantôt cesse de se mouvoir au seul commandement de l'Âme, et fait un grand nombre d'actes qui dépendent de la seule volonté de l'Âme et de son art de penser. Personne, il est vrai, n'a jusqu'à présent déterminé ce que peut le Corps, c'est-à-dire l'expérience n'a enseigné à personne jusqu'à présent ce que, par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelle, le Corps peut faire et ce qu'il ne peut pas faire à moins d'être déterminé par l'Âme. Personne en effet ne connaît si exactement la structure du Corps qu'il ait pu en expliquer toutes les fonctions, pour ne rien dire ici de ce que l'on observe maintes fois dans les Bêtes qui dépasse de beaucoup la sagacité humaine, et de ce que font très souvent les somnambules pendant le sommeil, qu'ils n'oseraient pas pendant la veille, et cela montre assez que le Corps peut, par les seules lois de sa nature, beaucoup de choses qui causent à son Âme de l'étonnement. Nul ne sait, en outre, en quelle condition ou par quels moyens l'Âme meut le Corps, ni combien de degrés de mouvement elle peut lui imprimer et avec quelle vitesse elle peut le mouvoir. D'où suit que les hommes, quand ils disent que telle ou telle action du Corps vient de l'Âme, qui a un empire sur le Corps, ne savent pas ce qu'ils disent et ne font rien d'autre qu'avouer en un langage spécieux leur ignorance de la vraie cause d'une action qui n'excite pas en eux d'étonnement. Mais, dira-t-on, que l'on sache ou que l'on ignore par quels moyens l'Âme meut le Corps, on sait cependant, par expérience, que le Corps serait inerte si l'Âme humaine n'était apte à penser. On sait de même, par expérience, qu'il est également au seul pouvoir de l'Âme de parler et de se taire et bien d'autres choses que l'on croit par suite dépendre du décret de l'Âme. Mais, quant au premier argument, je demande à ceux qui invoquent l'expérience, si elle n'enseigne pas aussi que, si de son côté le Corps est inerte, l'Âme est en même temps privée d'aptitude à penser ? Quand le Corps est au repos dans le sommeil, l'Âme en effet reste endormie avec lui et n'a pas le pouvoir de penser comme pendant la veille. Tous savent aussi par expérience, à ce que je crois, que l'Âme n'est pas toujours également apte à penser sur un même objet, et qu'en proportion de l'aptitude du Corps à se prêter au réveil de l'image de tel ou tel objet, l'Âme est aussi plus apte à considérer tel ou tel objet. Dira-t-on qu'il est impossible de tirer des seules lois de la nature, considérée seulement en tant que corporelle, les causes des édifices, des peintures et des choses de cette sorte qui se font par le seul art de l'homme, et que le Corps humain, s'il n'était déterminé et conduit par l'Âme, n'aurait pas le pouvoir d'édifier un temple ? J'ai déjà montré qu'on ne sait pas ce que peut le Corps ou ce qui se peut tirer de la seule considération de sa nature propre et que, très souvent, l'expérience oblige à le reconnaître, les seules lois de la Nature peuvent faire ce qu'on n'eût jamais cru possible sans la direction de l'Âme ; telles sont les actions des somnambules pendant le sommeil, qui les étonnent eux-mêmes quand ils sont éveillés. Je joins à cet exemple la structure même du Corps humain qui surpasse de bien loin en artifice tout ce que l'art humain peut bâtir, pour ne rien dire ici de ce que j'ai montré plus haut : que de la Nature considérée sous un attribut quelconque suivent une infinité de choses (...)»

*

Faut-il opposer les stades et les bibliothèques ? Un plan détaillé

 

Introduction : L’opposition du sport et de la culture est un lieu commun parmi les plus répandus. Mais a-t-on raison de penser que la culture du corps contrarie voire nie celle de l’esprit ? C’est ce qu’on sous entend pourtant lorsqu’on se demande s’il faut opposer les stades et les bibliothèques, au motif bien évidemment que ce qui se passe dans les enceintes sportives peut sembler de prime abord incompatible avec la retenue qu’exige la fréquentation des lieux consacré à la culture et à la vie de l’esprit.

Mais si on songe à certains, par exemple à Camus, ne peut-on pas aussi penser qu’il y a des affinités entre ces deux dimensions de la condition humaine ?

Si tel est bien le cas, on ne peut pas non plus passer sous silence les excès dont le sport tend à devenir coutumier. Si donc le sport peut être aussi bien épanouissant qu’abrutissant, il faudra donc déterminer les conditions qui permettent à la pratique sportive de devenir humainement vertueuse, à l’instar de la culture.

 

I/ Quelles raisons avons-nous de penser que ce qui se passe au stade fait obstacle à ce qui est recherché à travers la fréquentation des bibliothèques ?

 

A. Le savoir et l’attitude de l’homme cultivé sont un idéal de vie civilisée (Aristote, Kant); de ce point de vue, on doit noter : 

B. L’opposition des lieux et des atmosphères. L’opposition des comportements (dans les tribunes, sur le terrain)

C. L’opposition des types humains (passion contre raison ; dimension spirituelle contre dimension corporelle : Socrate).

  Il semble donc que ce qui fait l’humanité de l’homme se dégrade et déchoit dans le soin ou l’attachement excessif accordé à la pratique et à la passion pour les  activités sportives.

 

II/ Quelles raisons avons-nous de penser qu’il y a au contraire des affinités entre la culture de l’esprit et celle du corps ?

A. La culture est aussi éducation, acquisition des normes et des conduites qui font l’humanité de l’homme. Or le sport éduque et en ce sens humanise, le joueur et le spectateur. Une forme de socialisation (aller au stade, participer au jeu). Un apprentissage de  règles et de normes : acquisition d’une éthique sportive.

B. Il y a en outre une beauté esthétique et morale du sport : le beau jeu, le beau geste, la virtuosité technique, le dépassement de soi, savoir perdre avec fair-play, savoir gagner avec retenue. Plus qu’une arène, le stade est un théâtre des passions.

C. Enfin il n’y a pas de corps sans esprit : le corps sportif est un corps pensant (réflexion en vue de l’acquisition des tactiques et des techniques, inventivité, créativité). Descartes, Merleau-Ponty.

 L’idée que la culture du corps nie la culture de l’esprit est un jugement superficiel et finalement faux. Il y a au contraire des analogies entre les pratiques et les finalités de la culture et du sport. On doit néanmoins admettre : a) que la vie de l’esprit est la forme la plus haute de la vie civilisée ; b) que les pratiques sportives donnent lieu à des comportements condamnables.

 

III/ A quelles conditions une pratique sportive est-elle humainement vertueuse ?

 

A. Agir humainement (comme un être humain), cela exige de spiritualiser chacune de nos pratiques (Feuerbach). Le sport doit donc être pratiqué conformément à son esprit (conformément à l’esprit sportif).

 B. Or le sport, même de compétition, est par essence un jeu.

C. C’est par amour qu’on fait les plus belles choses (qu’on fait le plus bellement les choses) : éloge de l’amateur. La pratique sportive est humainement vertueuse lorsqu’elle ne perd jamais de vue qu’elle reste un jeu.

Conclusion : nous nous étions demandé s’il fallait voir dans la pratique des activités sportives ou corporelles la négation des pratiques intellectuelles et culturelles. Nous savons maintenant que ce lieu commun est faux, puisque les pratiques sportives et culturelles ont une finalité commune, l’épanouissement des facultés humaines, à la condition cependant que la pratique sportive soit conforme à son esprit, qui est celle d’un jeu.

Tag(s) : #DISSERTATION

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