Vendredi 8 avril 2011 5 08 /04 /Avr /2011 15:54

Le vivant : dans sa définition la plus simple le terme désigne une catégorie d’êtres : l’ensemble des êtres qui ont en commun d’être en vie. Le vivant se comprend donc par opposition à la matière inerte, qu’il s’agisse d’une production naturelle (une montagne) ou une production humaine (l’ensemble de ses artefacts).

 

Si on s’en tient à l’observation immédiate, le vivant semble autant un objet de science que de réflexion philosophique : il existe en effet, face à la biologie –science qui étudie le vivant- une épistémologie de la biologie –discipline qui réfléchit à ses concepts et à sa méthode- et face aux biotechnologies –transgénèse, O.G.M, thérapie génique, fécondation in vitro, sélection des embryons- une bioéthique c’est-à-dire une réflexion qui vise à définir les limites morales ou les règles prudentielles de l’emploi des techniques issues de la connaissance scientifique du vivant.

 

Toutefois dans cette répartition, ce n’est pas le vivant que la philosophie a pour objet, mais sa connaissance scientifique ou ses applications techniques. Cette répartition admet donc implicitement que la connaissance du vivant relève de la science et d’elle seule, que son explication suffit à sa compréhension.

 

D’autre part, dans les faits, la bioéthique se révèle incapable d’assurer une régulation efficace du développement des biotechnologies, le débat éthique s’amorçant toujours à l’occasion d’une découverte ou d’une première réalisation technique.

 

C’est pourquoi nous devons nous demander s’il est vrai que seule la science nous permet de connaître le vivant dans ce qu’il a d’essentiel et de caractéristique c’est-à-dire à la fois dans son fonctionnement mais aussi comme vivant.

 

Si tel n’est pas le cas, qu’est-ce qui échappe nécessairement à l’investigation scientifique du vivant, rendant ainsi incontournable la réflexion philosophique sur le vivant ?

 

Enfin l’identification du vivant à l’objet que les sciences étudient – ce qu’on nomme l’attitude réductionniste- n’est-elle pas la cause des difficultés de régulation des biotechnologies ?

 

*

 

I/ Quelles raisons la science a-t-elle de revendiquer le vivant comme son objet propre ?

 

Ce sont des raisons contre-intuitives –qui prennent en défaut l’observation immédiate- : de prime abord le vivant paraît irréductible aux méthodes de la science.

 

Voir les textes 1, 2 et 3 cités en fin de document.

 

[Texte 1 : la position de Kant concernant l’étude du vivant. 2 : Texte de Descartes ; texte 3 : second texte de Kant, qui vise à réfuter la conception cartésienne.]

 

Leçon du texte 1 (à propos de l’impossibilité d’un « Newton du brin d’herbe ») : Pour Kant aucune connaissance strictement scientifique du vivant n’est possible car le vivant exige pour être compris l’intégration d’un principe de finalité qui est hors la science.

 

Les raisons de Kant : L’irréductibilité du vivant à la machine et donc au modèle de connaissance qui est adapté à la matière inerte [au paradigme mécaniste. Paradigme : modèle général qui oriente la recherche].

 

Electrolyse de l’eau (<-  oxydoréduction) / mixage d’un être vivant : la diversité phénoménale de l’eau (eau de pluie, des fontaines, solide, liquide ou gazeuse, qu’on peut aimer ou détester) se réduit scientifiquement à H2O. Pour faire apparaître H2O il faut réduire la diversité phénoménale de l’eau à une relation entre éléments simples liés causalement. La science est méthodologiquement réductionniste.

 

Si on prend un peu de recul épistémologique on dira : la science procède par analyse, cherche la relation causale entre les phénomènes (les lois des phénomènes) et pour y parvenir elle doit  procéder à leu réduction méthodologique, à leur objectivation.

 

Notions

 

Le Finalisme : doctrine qui affirme que l’existence et l’organisation des êtres naturels résultent de l’action d’une intelligence organisatrice. Kant nomme téléologie l’étude qui porte sur ce genre de phénomènes.

 

Le finalisme s’oppose au mécanisme : l’existence et l’organisation des êtres naturels s’expliquent par la causalité mécanique (par l’action des causes efficientes).

 

Objectivation : traiter comme un objet, c’est-à-dire à ce qu’est la réalité du point de vue de son appréhension par le pouvoir de représentation du sujet humain ; mais aussi : dé-subjectiver, c’est-à-dire priver de toute propriété intentionnelle : longtemps la nature (réalité matérielle) a été conçu comme si elle était animé par des forces surnaturelles ou occultes. Avec Galilée naît un nouveau regard sur la nature, sur la réel matériel : tout objet est une matière neutre et homogène animé par les lois de la mécanique, une étendue géométrisable dans le langage de Descartes (voir le morceau de cire).

 

Synthèse sur Descartes (ce qu'est fondamentalement un morceau de cire)

 

Le propos de Descartes sur le morceau de cire permet de comprendre l’esprit de la science moderne. Pour celle-ci ce qu’il y a d’essentiel et de réel dans un phénomène –l’étant subsistant dira Heidegger- se confond avec ce qui en est connaissable objectivement; ses autres propriétés deviennent de simples apparences (on peut aussi dire que pour Descartes est réel dans un phénomène ce qui subsiste dans la représentation du sujet connaissant, donc ce que le sujet connaissant peut objectiver à travers ses procédures intellectuelle ou expérimentales). Chaque phénomène est d’abord perçu, mais il ne sera connu qu’en se réduisant à l’objet que la science étudie, à savoir l’agencement particulier d’une portion de matière. Un arbre, un animal, le corps humain sont donc dans l’esprit de la science des portions de matière dont l’existence et l’organisation interne et externe s’expliquent par l’action de la causalité mécanique.

 

Synthèse sur le second texte de Kant (la différence entre machine et organisme)

 

Kant, on le voit, s’oppose à Descartes en ce qui concerne la connaissance et la nature du vivant. Pour lui s’il est impossible de connaitre scientifiquement le vivant c’est précisément parce qu’il n’est pas une machine, ni ontologiquement ni méthodologiquement : certes les pièces d’une machine fonctionnent bien l’une pour l’autre et l’ensemble en vue d’une certaine fin (horloge donne l’heure); mais le principe de leur agencement comme de leur mouvement leur est.

 

A l’inverse les vivants ont des propriétés les machines n’ont pas : de reproduction, d’auto-réparation, d’auto-régulation, de transformation et de perfectionnement.

Mais surtout les organes d’un organisme existent les uns par les autres : ils s’engendrent ou se modifient réciproquement ; enfin le principe de leur organisation est interne au vivant lui-même à titre de propriété de la matière qui le compose. Il y a donc dans le vivant un autre principe d’organisation que dans la machine que Kant nomme « force formatrice » par opposition à la force motrice et qui est capable de communiquer à la matière inerte que le vivant assimile l’idée de la forme totale de l’organisme. C’est pourquoi Kant pense qu’il est impossible de comprendre le vivant sans recourir à la finalité : on ne peut pas comprendre la structure d’un organe sans considérer qu’il est fait en vue d’une certaine fonction (l’œil est fait pour voir, la compréhension du fonctionnement du cristallin suppose la connaissance de la fonction finale de l’œil). Une science du vivant n’est alors possible que sous l’idée de finalité et elle implique une méditation sur le sens de l’existence du vivant qui relève de la réflexion philosophique. Celle-ci conduit Kant à postuler l’existence d’un « auteur intelligent du monde », seul explication possible selon lui à l’existence et aux propriétés des êtres vivants.

   

 

Indépendamment de cette dernière affirmation, on peut retenir pour notre question les éléments suivants :

 

Le vivant semble irréductible à la matière inerte : il y a en lui un principe d’animation et d’organisation qui excluent l’explication mécaniste.

 

L’existence et la possibilité du vivant ne peuvent se concevoir que sous l’idée d’une finalité, ce qui suppose que l’existence et la conformation de tout vivant ont un sens (qu’elles ne sont pas le résultat de l’action nécessaire mais aveugle des lois naturelles, c’est-à-dire du hasard).

 

Aristote (-384 /-322) déjà soutenait qu’il y avait dans le vivant un principe d’animation, l’âme, qui donne la vie (anime) et détermine les tendances générales de tous les êtres vivants (le végétal –âme sensitive- ; l’animal -âme nutritive ; l’humain –âme intellective). Ce qui revient à dire qu’il existe une matière vivante spécifiquement différente de la matière inerte. Cela le conduisait logiquement à supposer une intention de la nature à l’origine de toutes les facultés caractéristiques des êtres : c’est parce que la nature a fait l’homme le plus intelligent des vivants qu’elle l’a doté des mains ; c’est parce qu’elle le destine à la vie en Cité qu’elle lui a donné le logos (langage et raison) etc.

 

 

Or chacune de ces affirmations –spécificité de la matière vivante, irréductibilité de l’organisme vivant à l’explication causale, sens de l’évolution- ont été entièrement réfutées par le progrès de la connaissance scientifique !

 

 

1. La cellule, base du vivant, est cartésienne

 

Il n’existe pas de matière vivante : la matière dont les vivants sont faits est en tout point la même que la matière dont sont faits les corps matériels ou les artefacts. La preuve en a été administrée par la chimie organique, lorsqu’elle a procédé au XIX° siècle à la première synthèse d’une molécule organique (l’urée).

 

Le fonctionnement de la cellule, la diversification des tissus ainsi que la construction de la forme des organes et du plan de l’organisme sont entièrement commandés par des mécanismes génétiques de traduction de l’information de l’A .D.N en protéines. A tel point que le vivant peut se bricoler comme « un simple moteur de 2 CV » suivant l’expression du biologiste François Jacob. La finalité interne que Kant relevait pour tracer une frontière entre vivant et non vivant est désormais remplacée (et expliquée) par celle de programme génétique.

 

2. Enfin l’évolution n’a pas de sens ainsi que nous a permis de la montrer la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin, confirmée depuis pas les travaux de la génétique de l’évolution (on parle alors de néo-darwinisme)

 

Les espèces se modifient sous l’effet de la combinaison de deux facteurs, la mutation aléatoire et la sélection par les variations des conditions du milieu : hasard et nécessité, dans le cadre de la très longue durée de l’évolution des espèces, se combinent et produisent les organismes tels que nous les connaissons.  

 

Ainsi, contrairement à ce qu’il pouvait sembler au premier abord, aucune réflexion philosophique n’est nécessaire pour expliquer le fonctionnement et l’apparence du vivant ; cela relève entièrement de la science et d’elle seule. Car il n’y a pas dans le vivant de principe mystérieux sur lequel devrait s’exercer la méditation du philosophe ; il y a seulement des mécanismes physiologiques et génétiques que la science élucide progressivement.

 

Il y a toutefois un problème, et il est de taille : ce n’est pas la cellule, isolée dans un laboratoire, qui est vivante, mais un être, et qui n’est pas séparable du milieu voire du monde qui est le sien et dans lequel il vit. En étudiant la cellule, la science réduit le vivant à ses conditions biologiques de possibilité, et c’est précisément en tant qu’il ne vit pas qu’elle nous en donne l’explication.

 

Ne faut-il pas alors une autre démarche si on veut comprendre le vivant comme vivant, dans ce qu’il a d’irréductiblement spécifique, à savoir la vie qui est sa vie.

     

II/ Ai-je un corps ou suis-je mon corps ?

 

1. Le problème

 

a) Un détour par la linguistique : science qui étude la langue ; prend un tournant scientifique avec Ferdinand de Saussure (1857-1913) : on délaisse l’évolution historique –la perspective diachronique, on considère la langue à un moment donné –la perspective synchronique ; on étudie le fonctionnement de la langue c'est-à-dire la production immanente de la signification (« dans la langue, il n’y a que des différences »). Trois concepts à distinguer : Le langage, la langue et la parole. Condition de la scientificité pour Saussure : ignorer la parole.

 

Exemples : « je traverse a rivière à la nage » / « un jeune garçon brun » : la langue « code » le discours des individus etc. Quand on pense, on le fait dans une langue : quand je parle, « ça » parle ; donc illusion du vécu de la parole pour la linguistique et le structuralisme.

 

Mais la linguistique étudie la langue « en tant qu’elle ne parle pas ». Or il n’y a de langue que parce que des sujets parlent. Ce qui revient à dire que la langue de la linguistique n’existe pas : c’est un artefact scientifique. D’où l’erreur linguistique d’une vision logicienne et formaliste des actes de langage qui fait  primer le discours dans la parole (attitude de tout le courant structuraliste).

 

Or il en va de même avec la biologie ! Elle étudie le vivant en tant qu’il ne vit pas ! Car ce qui est vivant c’est un individu ayant des conduites intentionnelles à l’intérieur d’un milieu (ou mieux : d’un monde). Or c’est par leur corps que les individus sont vivants. Et le corps vivant c’est le corps vécu, ce qui implique la subjectivité : pas de vie sans conscience, sans une activité intentionnelle quelle qu’elle soit. En objectivant le vivant, la biologie écarte la caractéristique essentielle des être vivants.

 

Individu : en général : une entité autonome, suffisante, distincte des autres, formant un tout. Une amibe est un individu, autant qu’un homme vivant dans une démocratie libérale (certes, d’une autre façon…).

 

b) Sens de notre question

 

La question met en question le rapport entre conscience (je) et corps. Elle est formulée comme une alternative qui oppose la modalité de l’avoir à celle de l’être.

 

PREAMBULE : l’expérience ambigüe du corps propre, qui se présente sous au moins trois aspects : j’ai l’expérience que je suis mon corps, tout autant que j’ai un corps, voire que je suis une pure conscience ou un pur corps : le dégoût / action volontaire ou résistance aux passions (maîtrise de soi) / la concentration / l’absorption dans l’action.

 

C’est donc de manière complexe et contrastée que nous apparaît ce rapport.

 

Les hypothèses

 

« J’ai un corps » : mon corps est chose que je possède, ce qui présuppose que mon être essentiel et mon identité résident dans ma conscience : Je suis « ma » conscience, et je suis logé dans un corps, qui par là se trouve être mien (Moi = l’être conscient que j’ai conscience d’être). C’est la position de Descartes. Dualisme : il existe deux substances : l’âme et le corps ; et union : l’âme est unie au corps durant le temps de l’existence ; unie étroitement : « L’âme n’est pas logée dans le corps comme le pilote dans son navire ».

 

Mais on se heurte à deux problèmes :

 

 1. Si le corps et l’âme sont deux substances comment peuvent-elles interagir (affecter et être affecté)?

 

 2. Si l’âme existe indépendamment du corps et du monde extérieur qui l’affecte, quel contenu peut bien avoir ses pensées (une pure pensée est-elle possible ?).

 

« Je suis mon corps » : deux interprétations :

 

Soit : je ne suis que corps, que matière, la conscience n’étant qu’un produit de la matière, un épiphénomène. Mais dans ce cas comment puis-je me penser, me représenter, me prendre pour objet ? On écarte cette hypothèse.

 

Soit c’est comme corps que je suis, le corps est le tissu dont mon être est fait, une conscience incarnée, matérialisée : la conscience existe dans la dimension de la corporéité.

 

Quel est donc le rapport exact de l’esprit et du corps ? Comment ce rapport prouve-t-il que la compréhension du vivant relève de la philosophie non de la science?

 

 

ETUDE DU TEXTE DE MAURICE MERLEAU-PONTY

 

Drame = habituellement : catastrophe, histoire qui tourne mal. Ici : l’histoire vécue, tentative pour surmonter l’adversité. L’existence est un « drame ».

 

1. Le plan du texte : trois parties

 

I/ la conception du rapport entre la conscience et le corps suivant la tradition cartésienne (j’ai un corps)

 

II/ L’expérience du corps propre (je suis mon corps, thèse de l’auteur).

 

III/ Le corps vivant ne se connait que comme corps vécu.

 

 Synthèse

 

Merleau-Ponty veut montrer que le corps réel ne peut pas se connaitre réflexivement, selon la procédure d’objectivation propre à la philosophie et à la science issue de la tradition cartésienne, qui sépare le sujet connaissant de l’objet connu. Car le corps propre, le seul réel, n’est ni objet ni sujet, mais un troisième mode de l’être fait de l’entrelacement des deux, ce que MP résume dans la formule « je suis mon corps ». Il veut dire par là que la conscience n’existe pas en elle-même et pour elle-même mais incarnée, comme corporéité ; et qu’inversement le corps n’est pas un système clos de processus puisque chaque conduite ou sentiment éprouvé fait sens pour la conscience. C’est pourquoi il n’est pas possible de connaitre scientifiquement, comme un objet, le corps vivant : le corps objet est le corps sous le regard d’un tiers, autrui ou la science, ce n’est pas le corps réel qui est le corps vécu, c'est-à-dire celui d’un individu vivant pour qui vivre c’est agir ou éprouver subjectivement le sens de ce qu’il fait ou ressent. Le vivant se comprend comme sujet, il ne se connait pas comme objet.

 

 

***

 

Conclusion du cours : nous savons maintenant que la compréhension du vivant relève de la philosophie, non de la science, que la science permet de connaitre les conditions biologiques de possibilité de la vie des vivants, mais non ce que c’est qu’être vivant ou être un être vivant. La science a besoin d’objectiver les phénomènes pour les connaître ; or on ne peut priver l’être vivant de sa subjectivité sans le supprimer comme vivant.

 

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LES TEXTES

 

 

I/ Quelles raisons la science a-t-elle de revendiquer le vivant comme son objet propre ?

 

Kant (1724-1804), Critique du jugement (1790), paragraphe 75

 

"Il est tout à fait certain que nous ne pouvons pas connaître les êtres organisées et leur possibilité interne selon de simples principes mécaniques et encore moins nous les expliquer ; et cela est si certain que l’on peut avoir l’impertinence de dire qu’il est absurde (...) d’espérer que puisse naître un jour quelque Newton qui fasse comprendre la simple production d’un brin d’herbe selon des lois de la nature qu’aucune intention n’a ordonnée."

 

 

 

Descartes (1596-1650), Méditations métaphysiques (1641), ce qu’est un morceau de cire sous le regard du sujet connaissant

 

« Nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales. » Principes de la philosophie. I, §38)

 

*

 

« Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée.

 

*

 

Kant, Critique du jugement, paragraphe 65

 

Dans une montre une partie est l'instrument du mouvement des autres, mais un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage ; certes une partie existe pour une autre, mais ce n'est pas par cette autre partie qu'elle existe. C'est pourquoi la cause productrice de celles-ci et de leur forme n'est pas contenue dans la nature (de cette matière), mais en dehors d'elle dans un être, qui d'après des Idées peut réaliser un tout possible par sa causalité. C'est pourquoi aussi dans une montre un rouage ne peut en produire un autre et encore moins une montre d'autres montres, en sorte qu'à cet effet elle utiliserait (elle organiserait) d'autres matières ; c'est pourquoi elle ne remplace pas d'elle-même les parties, qui lui ont été ôtées, ni ne corrige leurs défauts dans la première formation par l'intervention des autres parties, ou se répare elle-même, lorsqu'elle est déréglée : or tout cela nous pouvons en revanche l'attendre de la nature organisée. Ainsi un être organisé n'est pas simplement machine, car la machine possède uniquement une force motrice ; mais l'être organisé possède en soi une force formatrice qu'il communique aux matériaux, qui ne la possèdent pas (il les organise) : il s'agit ainsi d'une force formatrice qui se propage et qui ne peut pas être expliquée par la seule faculté de mouvoir (le mécanisme).

(....)
Dans la nature les êtres organisés sont ainsi les seuls, qui, lorsqu'on les considère en eux-mêmes et sans rapport à d'autres choses, doivent être pensés comme possibles seulement en tant que fins de la nature et ce sont ces êtres qui procurent tout d'abord une réalité objective au concept d'une fin qui n'est pas une fin pratique, mais une fin de la nature, et qui, ce faisant, donnent à la science de la nature le fondement d'une téléologie, c'est-à-dire une manière de juger ses objets d'après un principe particulier, que l'on ne serait autrement pas du tout autorisé à introduire dans cette science (parce que l'on ne peut nullement apercevoir a priori la possibilité d'une telle forme de causalité).

 

 

 

II/ Ai-je un corps ou suis-je mon corps ?

 

 

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception : Le corps vivant est un corps vécu.

 

 

Nous sommes habitués par la tradition cartésienne à nous déprendre de l’objet : l’attitude réflexive purifie simultanément la notion commune du corps et celle de l’âme en définissant le corps comme une somme de parties sans intérieur et l’âme comme un être tout présent à lui-même sans distance.  Ces définitions corrélatives établissent la clarté en nous et hors de nous : transparence d’un objet sans replis, transparence d’un sujet qui n’est rien que ce qu’il pense être. L’objet est objet de part en part et la conscience est conscience de part en part. Il y a deux sens et deux sens seulement du mot exister : on existe comme chose ou on existe comme conscience. L’expérience du corps propre au contraire nous révèle un mode d’existence ambigu. Si j’essaye de le penser comme un faisceau de processus en troisième personne –« vision », « motricité », « sexualité » - je m’aperçois que ces « fonctions » ne peuvent être liées entre elles et au monde extérieur par des rapports de causalité, elles sont toutes confusément reprises et impliquées dans un drame unique. Le corps n’est donc pas un objet. Pour la même raison, la conscience que j’en ai n’est pas une pensée, c’est-à-dire que je ne peux pas le décomposer et le recomposer pour en former une idée claire. Son unité est toujours implicite et confuse. Il est toujours autre chose que ce qu’il est, toujours sexualité en même temps que liberté, enraciné dans la nature au moment même où il se transforme par la culture, jamais fermé sur lui-même et jamais dépassé. Qu’il s’agisse du corps d’autrui ou de mon propre corps, je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c’est-à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de me confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans toute la mesure où j’ai un acquis et réciproquement mon corps est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de mon être total. Ainsi l’expérience du corps propre s’oppose au mouvement réflexif qui dégage l’objet du sujet et le sujet de l’objet, et qui ne nous donne que la pensée du corps ou le corps en idée et non pas l’expérience du corps ou le corps en réalité. 

 

 

Par Caute!
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Mardi 9 novembre 2010 2 09 /11 /Nov /2010 17:17

Vous trouverez là la totalité du cours entamé avant les blocages. Je vous demande de lire et de travailler en particulier les deuxième et troisième partie, de manière à préparer la dissertation du jeudi 4 novembre (une question relative au désir). Il ne faut pas apprendre par cœur, mais comprendre les problèmes, les notions, les arguments, et faire l'effort de réfléchir. Bon travail.

 

 

Y a-t-il des raisons de vivre ?

 

Une raison de vivre c’est ce qui donne un sens à la vie en dépit de ses difficultés. Lorsqu’on aime quelqu’un, lorsqu’on à une passion pour quelque chose, lorsqu’on élève un enfant on a le sentiment que la vie n’est pas vaine, même si elle n’est pas parfaite et que nous sommes conscients qu’elle doit se finir un jour.

 

Toutefois aucune des raisons citées ne dit dans l’absolu pourquoi il y a des hommes sur terre et ce qu’ils ont à y faire. Aucune n’est la raison de vivre, c'est-à-dire l’explication et la justification de l’existence.

 

Mais une telle raison peut-elle exister ou bien la vie est-elle objectivement absurde?

 

Dans l’hypothèse où la vie est absurde, que devons-nous faire ? Nous sommes en vie et nous ne pouvons en sortir que par la mort. Être en vie est-il un bienfait ou une malédiction ? Est-ce que la vie vaut d’être vécue en dépit de son absurdité ?

 

Enfin si la vie, même absurde est bonne à vivre qu’est-ce qui est à l’origine du plaisir et du goût de vivre ?

 

*

 

I/ La vie est-elle absurde en fait ou en principe?

 

A/ Deux figures de l’absurdité : Sisyphe; les Danaïdes.

 

Sisyphe : un personnage de la mythologie grecque, un demi-dieu condamné par Zeus à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne, qui sitôt atteint le sommet atteint, dévale au pied de la montagne.

 

Les Danaïdes : Filles meurtrières du roi Danaos, condamnées à remplir sans fin des amphores percées.

 

Absurdité : ils œuvrent inutilement ; tâches qui n’ont pas de sens, qui n’aboutissent à rien. Aucune finalité. 

 

La vie est absurde si l’homme est semblable à Sisyphe ou aux Danaïdes : si ses efforts n’aboutissent finalement à rien. Auquel cas on pourrait dire que l’homme n’a objectivement parlant aucune mission à accomplir, aucune œuvre à accomplir sur cette terre.

 

Alors est-ce que l’homme est semblable à Sisyphe ou est-ce différent pour lui ?

 

La condition humaine est bien semblable à celle de Sisyphe pour deux raison :

 

1. La certitude de la mort et du néant.

2. L’expérience de la contingence de l’existence.

 

B/ Soyons sûrs que Chronos dévorera ses enfants

 

Pour que la vie ait un sens il faut donc que nos efforts aboutissent à quelque chose, donc que quelque chose subsiste, demeure, que ce soit l’homme ou ses réalisations, ses œuvres.

 

Or la vie de l’homme aboutit dans la mort (rien, rationnellement parlant, ne permettant d’affirmer que l’homme participe d’une quelconque immortalité).

 

Et nous n’aurons pas non plus la consolation de laisser quelque chose derrière nous, que ce soit une œuvre individuelle ou une œuvre collective : œuvre de l’artiste, entreprise, empire, perpétuation du nom ou de l’espèce, paix dans le monde, société sans classe : la mort et le temps effaceront tout et tous, notre « sacrifice » sera finalement inutile.

 

Ainsi ce qui frappe la vie de vanité c’est la certitude d’un effacement radical de soi et de ses œuvres dans la mort et le néant qui est l’œuvre du temps : c’est le sens de la gravure de Goya, Chronos dévorant ses enfants.

 

Une pareille sagesse amère se trouve dans la Bible (Paroles de l'Ecclésiaste)

 

"Vanité des vanités, tout est vanité."

 

"Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours."

 

"Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil."

 

D’où le sentiment de vanité radicale de la vie : on se dit : à quoi bon vivre, se lever matin, passer son bac… puisque tout finira au néant.

 

Mais même sans cette lucidité amère sur ce qui nous attend, on sait, on sent qu’on ne peut sans une forme de mensonge à soi-même prétendre qu’il y a une finalité objective à notre vie : nous éprouvons que nous n’avons ni raison d’être ni essence.

 

 

C. La contingence de l’existence

 

Un fait : La fréquence de l’inquiétude et de l’angoisse chez l’être humain. Pourquoi ? La mort, le néant, mais plus encore le sentiment de l’indétermination de notre être.

 

Soit une chaise : son existence a objectivement un sens :

 

On sait pourquoi il y a des chaises : parce que l’homme les a fabriquées. C’est le produit d’un producteur, la créature d’un créateur.

 

Et on sait à quelle fin la chaise existe : accueillir nos fesses. L’existence (il y a) et l’essence (ce que c’est) sont entièrement élucidables. Du coup l’existence de la chaise n’a rien de problématique : L’essence de la chaise précède et détermine (commande entièrement) son existence.

 

Rien de tel pour l’être humain !

 

Suis-je élève, professeur etc. à la manière où la table est table, la chaise est chaise etc. Non, car je ne le suis que si j’assume librement de l’être. L’homme  à a se choisir, ce qui veut dire qu’à l’origine il n’est pas défini, il n’est pas déterminé : il est libre, chez lui l’existence précède l’essence.

 

Jean Paul Sartre, L’Être et le Néant, l’exemple du garçon de café :

 

Lorsqu’on observe le garçon de café on voit qu’il fait tout pour s’identifier à sa fonction, incarner sa fonction, sans y parvenir : un petit peu trop ou pas assez (nb : « un épicier qui rêve n’est plus tout à fait un épicier ») : « J'ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l'être que (sur le mode neutralisé), comme l'acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état. Ce que je tente de réaliser c'est un être-en-soi du garçon de café, comme s'il n'était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d'état, comme s'il n'était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit, quitte à me faire renvoyer. »

 

A la place du garçon de café, je peux mettre l’élève, le professeur, la mère, le père etc. Toutes les manières de définir les gens. Mais aussi : gentil, méchant, généreux, patient, coléreux etc. Toutes les qualifications psychologiques. Mais aussi grand, petit, fort, faible, homme ou femme etc. Toutes les qualifications physiques.

 

Le professeur comme l’élève a conscience d’être le professeur, donc il ne l’est pas, il décide et assume de l’être. Mais il pourrait être autre. Il pourrait être tout autre. Il est indéterminé dans son essence. « L’existence précède l’essence » (l’homme existe d’abord et se définit ensuite : il a à se choisir).

 

La contingence et la mauvaise foi :

 

a) contingent : ce qui n’est pas nécessaire : qui est et qui ne peut pas ne pas être. Contingent : qui peut être ou ne pas être, ou être autrement ; b) Pour Sartre, c’est la caractéristique fondamentale de la condition humaine : l’être de l’homme est indéterminé, il n’est pas défini préalablement, ni même définissable. Rien ne s’impose nécessairement à lui.

 

Être de mauvaise foi : a) au sens courant c’est ne pas reconnaître ses torts alors qu’on sait avoir tort ; b) Chez Sartre cela désigne toutes les attitudes à travers lesquelles nous feignons d’ignorer notre liberté. (Nb : la foi, lorsqu’elle se prétend pure, est de mauvaise foi).

 

Enfin si l’homme n’a pas d’essence, de nature, il n’est donc pas non plus la créature d’un créateur !

 

[Deux mots sur les conséquences qu’en tire Sartre. La métaphore de l’embarquement : à notre naissance nous trouvons à bord d’un bateau dont nous apprenons bientôt qu’il est voué au naufrage et que nous serons enfermés au troisième pont, ou qu’il n’y a pas de chaloupe de sauvetage. Nous y sommes, c’est un fait ! Et nous y sommes libres de notre attitude : nous pouvons choisir de boire des cocktails sur le pont en attendant le naufrage, et peu importe que la vie sur ce bateau devienne un enfer, peu importe ce qui se passe sur ce bateau, ce qui arrive aux autres etc. Nous pouvons choisir de gérer le bateau, de rendre la vie sur ce bateau juste ou agréable. Dans tous les cas, en choisissant notre attitude nous choisissons l’état du bateau. Quoi que nous fassions le bateau coulera, mais dans le temps de notre existence nous sommes amenés à adopter nécessairement une attitude qui donne un sens à notre attitude et au bateau : «Nous sommes condamnés à la liberté. »

 

Engagement : a) sens politique ; b) au sens que lui donne Sartre : la responsabilité de soi et du monde.

 

Ainsi il n’y a pas de raison transcendante de l’existence, mais un sens immanent s’en dégage à travers nos engagements (la morale de la responsabilité). Joie de Sartre : Dieu est mort ! Donc nous sommes libres et responsables de l’être du monde. Les raisons de vivre sont immanentes à la vie elle-même.

 

 

On ne peut donc pas dire pourquoi il y a des hommes sur la terre et ni leur assigner une tâche quelconque. La vie est donc bien absurde, en principe et non simplement en fait. Mais l’absurdité de la vie signifie-t-elle sa vanité ? Vivre est-il une malédiction ou bien devons-nous nous réjouir d’être en vie?

 

 

II/ Vivre est-il une malédiction ou bien faut-il se réjouir d’être en vie ?

 

ETUDE DE PASSAGES DE LA LETTRE A MENECEE D’EPICURE

 

A/ L’exhortation à philosopher

 

Une exhortation : une invitation pressante, véhémente, sur le ton de l’urgence : il est déjà temps (jeune), il est toujours temps (vieux) de philosopher. La multiplication des impératifs (il faut, il ne faut pas, doivent, suis et pratique). Pourquoi ce ton ? Parce que la philosophie a pour objectif de procurer le bonheur et que le bonheur est tout.

 

Le bonheur : en général : un état durable de complète satisfaction. Pour Epicure et les philosophes de l’antiquité : un état permanent de parfaite sérénité, un état de béatitude.

 

Le bonheur est tout : « avec le bonheur nous avons tout ce qu’il nous faut » : on n’a donc besoin de rien d’autre que d’être heureux : le bonheur remplace tous les autres biens, toutes les autres choses qu’on pourrait rechercher. Il est le bien absolu, le bien suprême (rien au dessus).

 

« Si nous ne sommes pas heureux, nous faisons tout pour l’avoir » : le bonheur est le bien souverain : c’est pour obtenir le bonheur que nous nous ce que nous faisons : la recherche du bonheur commande la recherche de tout ce à quoi nous accordons de l’importance  (de tous les autres biens, des biens particuliers).

 

Le rôle de la philosophie : Être heureux = prendre soi de son âme = rechercher ce qui rend heureux = méditer et pratiquer les principes de la vie heureuse.

 

Prendre soin / de son âme : a) l’âme : le soi ; animus : le principe de l’animation : ce qui commande la façon d’être d’un être ; b) le soin : s’occuper comme il faut, donner des soins, soigner : métaphore médicale : maladie et santé de l’âme : la maladie de l’âme : le malheur : la tristesse, l’angoisse, le chagrin, le mal de vivre, la difficulté d’être, la peur etc.

 

Les principes / de la vie heureuse : a) Principe : règle directrice (ce qui commande) ; b) La vie heureuse : le bonheur n’est pas une idée mais un genre de vie, un mode de vie. Il y a des façons de vivre, des règles de vie qui font qu’une vie est heureuse ou non : pour être heureux il faut connaître les préceptes de la vie vertueuse.

 

Le rôle de la philosophie : « rechercher » ; « suis et pratique » : la philosophie est une activité théorique et pratique.

 

Théoriqueparce qu’elle permet de connaître la nature véritable des choses et la valeur véritable des biens.

 

Pratique parce qu’elle implique un travail sur soi qui consiste, par la répétition d’exercices spirituels et physiques à inscrire au plus profond de soi (dans l’âme) les règles de vie qui nous permettront d’atteindre à la sérénité absolue.

 

B/ La mort n’est rien pour qui sait vivre

 

Exergue : Spinoza : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa méditation est une méditation de la vie, non de la mort. »

 

 

Hédonisme: sens actuel : recherche effrénée du plaisir; en philo : doctrine morale qui fait du plaisir le premier des biens : est bien ce qui est bon, ce qui nous donne du plaisir, mauvais ce qui procure de la douleur.

 

Matérialisme: sens actuel : attitude de celui qui n’accorde d’importance qu’à la possession des biens matériels. En philosophie : doctrine qui soutient que la seule réalité est corporelle et tangible.

 

 Synthèse sur le passage : Epicure nous invite à inscrire en nous une compréhension rationnelle de la mort dans l’intention de nous libérer de toute forme de crainte à son sujet. Les hommes craignent que la mort soit un état douloureux, ou sont angoissés à la perspective de son inéluctabilité. Ce qui est absurde puisque aucune expérience de la mort n’est possible : il n’y a de réalité qu’à travers la sensation et l’aptitude à ressentir cesse avec la mort. La mortalité n’appartient donc pas à l’essence de l’homme ; c’est en tant que vivant qu’il a un rapport à la réalité. Ainsi en inscrivant en soi la conscience de l’insignifiance de la mort nous nous rendons capable de vivre pleinement notre présence ici bas et ici maintenant.

 

 

C/ L’extinction du désir, une condition de la vie heureuse

 

Désir : tendance impulsive qui nous pousse à rechercher un objet au motif de la satisfaction qu’il doit nous procurer.

 

Désir et besoin: boire de l’eau quand on a soif correspond à un besoin, boire un coca-cola de préférence à autre chose est un désir. Le besoin est nécessaire (on en peut pas différer indéfiniment la satisfaction d'un besoin); le désir contingent (on peut se passer de l'objet du désir, le remplacer par un autre : s'il n'y a pas de coca-cola, donnez-moi une bière); un besoin est impératif, un désir tout au plus impérieux; la relation du désir à son objet est stricte dans le besoin, tandis qu’elle est variable dans le désir.

 

Synthèse du passage sur le désir : Epicure soutient qu’il ne faut désirer que ce qui est strictement nécessaire à l'atteinte du bonheur conçu comme ataraxie : absence de trouble dans l’âme et de souffrance dans le corps. Ce qui signifie limiter ses désirs à ses seuls besoins et donc prôner l'extinction du désir. Ce précepte est justifié par une compréhension de la logique du désir défini comme état de tension dû au manque de quelque chose. Nos désirs visent donc en réalité, au-delà de leur objet immédiat, à la suppression de la souffrance du manque qui en est l’origine. Le désir est donc désir de sa cessation comme désir, et ce que l’homme désire finalement à travers ses désirs c’est de cesser enfin de désirer, d’atteindre l’ataraxie (cesser avec le sans fond sans fin du désir). Comme tout désir nous pousse à agir en vue de sa satisfaction, on peut aussi dire que l’être désirant cherche finalement à cesser de faire pour être enfin, pour être enfin sans rien faire.

 

 

 

Même si la vie n’a aucun sens absolu, être en vie n’est donc pas une malédiction dès lors qu’on sait atteindre l’absolu de la vie heureuse dans les limites temporelle d’une vie ainsi que l’enseigne Epicure.

Toutefois l’atteinte du bonheur est-elle conditionnée par la cessation du désir? Est-il possible d’avoir plaisir à vivre en l’absence de tout désir ?

 

 

III/ Peut-on vivre sans désirer ?

 

Pour Epicure la cessation du désir est une des conditions fondamentales de la vie heureuse.

 

L’hypothèse d'une cessation du désir peut se comprendre de deux façons : 

1/ Soit on trouve son contentement par la satisfaction des seuls besoins.

2/ Soit on se montre capable d’éteindre en soi la faculté de désirer elle-même, ce qui rend la position épicurienne comparable au bouddhisme ou à la conception du philosophe Schopenhauer.

 

 

1/ Est-il possible de trouver son contentement par la satisfaction de ses seuls besoins? Et si cela était possible, serait-ce souhaitable?

 

POSSIBLE?

 

En théorie, rien n'est plus simple : il suffit de distinguer les désirs naturels et nécessaires et des désirs artificiels ou vains. Ensuite de dénombrer strictement les désirs nécessaires à l'atteinte du bonheur conçu comme "absence de trouble dans le corps et dans l'âme ("santé du corps et sérénité de l'âme").

 

Mais lorsqu'on essaie de mettre en pratique ce précepte, une foule inattendue de difficultés  surgissent : où tracer la frontière entre le nécessaire et le superflu? Qu'est-ce qui est naturel en l'homme?

 

Soit le problème de la satisfaction des besoins vitaux.

 

Il est nécessaire de manger, de boire, de se reposer, de se vêtir. Soit. Mais mangera-t-on cru ou cuit? Crus, nombre d'aliments seront difficiles à digérer : ni nos mâchoires ni notre estomac ne sont adaptés à la viande crue par exemple. Or si on intègre la cuisson des aliments à la sphère de nos besoins vitaux, il faudra se procurer le nécessaire : ramasser du bois, mais rapidement le couper; il faudra de quoi amorcer un feu; des ustensiles pour préparer les aliments. Ces ustensiles, il faudra les fabriquer ou les échanger. Si nous les fabriquons, il nous faudra du temps et des moyens, en particulier des outils. Or personne ne dispose du temps ni des compétences nécessaires pour tout faire seul. Il serait alors préférable de les échanger. Mais contre quels biens? Et ne devenons-nous pas alors dépendants d'autrui. Voilà autrui, au moins les produits de son travail, intégré à nos besoins...

 

Il en va de même pour le repos : un abri sera nécessaire, qu'il faudra trouver ou construire. Si on le construit, il faudra des outils; si on le trouve, il faudra l'aménager, mais aussi éventuellement le défendre. Pour ce faire, des armes seront nécessaires, qu'il faudra fabriquer ou échanger etc. Et on dira la même chose pour le moindre de nos besoins.

 

On voit donc que la satisfaction de nos simples besoins vitaux exige d’entrer dans un cycle indéfini de besoins à satisfaire, dont aucun, pris à part, ne paraît pourtant nécessaire.


 

SOUHAITABLE?

 

Et si nous renonçons, tel un ascète, à entrer dans ce cycle de création de besoins, la vie que nous mèneront sera une vie animale plutôt qu'une vie humaine; il s'agira de survivre et non vivre, encore moins de bien vivre.

 

Il semble donc impossible de mettre en pratique en le respectant à la lettre le conseil d'Epicure.

 

 

Quelle est l’origine de cette impossibilité? Et que nous apprend-elle au sujet de la nature humaine?

 

Marx : "La création du premier besoin est la première date de l'histoire."

 

Les besoins humains seraient strictement définis si on pouvait les déduire de la nature humaine. Or l'homme n'a pas de nature (d'essence normative) : c'est en société qu'il vit, non dans la nature; il évolue au fil d'une histoire dont il est à la fois l'agent et le patient (il fait l'histoire et l'histoire le fait); c'est à l'intérieur de la société qu'il se définit et qu'il hiérarchise ses besoins. Autant dire que la nature humaine est culturelle (de l’ordre de la culture) et que les besoins humains sont d'emblée des besoins sociaux historiquement définis. C'est pourquoi leur nombre est en droit infini et la définition d'un strict minimum (les besoins dit “de base” ou vitaux) impossible. Par là la distinction entre désirs et besoins perd toute pertinence, le véritable problème devenant : qu'est-il raisonnable de désirer, et dans quel mesure? C'est ce dont nous instruit aussi Maurice Clavel.

 

 

Maurice Clavel : "Je reconnais que notre société de consommation nous crée et nous impose des besoins indéfinis et donc inassouvissables. Mais est-ce bien notre société de consommation? Ou n'importe quelle société? Ou simplement notre condition d'homme? Souvenez-vous du cri du roi Lear devant la dégringolade du train de vie que lui proposaient ses filles : "quel besoin avez-vous de cinquante serviteurs? - Quel besoin de dix? - Quel besoin d'un?" Et lui, alors : "Ah! Ne discutez pas le besoin! Le plus gueux des mendiants a toujours une bricole de superflu! Réduisez la nature aux besoins de nature et l'homme est une bête, sa vie ne vaut pas plus. Comprends-tu qu'il nous faut un rien de trop pour être?".

 

La citation de Clavel, qui s'appuie ici sur le génie de Shakespeare, rappelle que l'infinité des besoins, c'est-à-dire en fait les désirs, est inhérente à l'humaine condition et non un accident malheureux de son existence ou de la forme de la société. Vivre comme un homme c'est dépasser le stade du besoin. Car chaque "besoin" est humainement satisfait c'est-à-dire dans les formes d'une culture et selon les préférences de l'individu : personne, lorsqu'il a faim, ne se jette sur la nourriture brute, personne lorsqu'il doit se vêtir, ne se couvre de chiffons, sinon par indigence, par nécessité; et encore s'arrangera-t-il, comme on le constate chez les plus pauvre, pour se procurer cette bricole de superflu dont parle Shakespeare ("le plus gueux des mendiants a toujours une bricole de superflu!). Il faut même aller jusqu'à dire que l'homme n'a aucun besoin, qu'il est l'être qui n'est jamais dans le besoin, à moins de déchoir dans l'animalité ("réduisez la nature aux besoins de nature et l'homme est une bête, sa vie ne vaut pas plus. Comprends-tu qu'il nous faut un rien de trop pour être?").

 

 

Impossible donc de réduire les désirs aux besoins si on doit vivre humainement et non de manière animale.

 

Mais peut-être peut-on être plus radical, c'est-à-dire littéralement couper à la racine de cette source d'intranquillité, d'inquiétude (in-quiétude) qu'est le désir, en s'efforçant d'éteindre en soi la faculté de désirer elle-même.

 

 

2/ Est-il possible d'éteindre en soi la faculté de désirer?

 

Epicure pense que c'est possible parce que les désirs vains sont accidentels : ils ne naissent en nous que de notre relation ce qui n'est pas nous, du mimétisme social (désirer ce que désire l'autre, faire comme lui) et de l'amour-propre (vouloir compter, vouloir en imposer, vouloir la reconnaissance de l'autre) comme le remarquera Rousseau au XVIII° siècle (Discours sur les sciences et les arts).

 

Plus généralement la critique du désir trouve sa justification dans les problèmes éthiques posés par le désir. On ne peut pas nier que le désir pose à l’homme un problème dont  l’étymologie du terme porte déjà la trace : désir vient du latin « desiderare » qui étrangement signifie « regretter, être désolé » ; il est de même famille que le mot « désastre », littéralement (des-aster) la "perte de l’étoile". Comme si à travers le désir se commémorait la nostalgie d’une perte fondamentale et que le désir était secrètement mû par la reconquête de l’objet ou de l’état qui a été perdu : état de plénitude, de complétude, que le désir aspire à ressusciter.

 

A cette représentation du désir s'oppose toutefois la conception du désir comme tension positive vers quelque chose, appétit ou appétence pour quelque chose, avec tout ce que cela suppose d’énergie vitale, de mobilisation de soi. On imagine mal en effet un homme cessant de désirer; cela voudrait dire cesser de vivre.

 

 

Quelle attitude doit-on finalement adopter à l'égard du désir?

 

Le problème éthique posé par le désir ne peut se régler qu’en élucidant la nature première du désir : est-il dans son essence un état de manque ou bien une force productrice et créatrice qui nous pousse à agir? Qu'est-ce qui est premier dans le désir : le manque ou bien l'impulsion?

 

 

Désirer, est-ce un « désastre » ?

 

Le désir, c’est vrai, est une puissance amorale qui peut détourner l’homme de fins raisonnables ou qui peut l’entraîner dans des aventures funestes ou irréaliste : on peut désirer la femme de son meilleur ami, et céder à la tentation si ce désir est fort et partagée. Or on attend d'un homme qu'il soit un individu fiable, un ami de confiance, un citoyen responsable, qu’il respecte le bien d’autrui; non qu'il détruise sa famille, sa situation ou ses amitiés pour une aventure sans lendemain. On peut désirer visiter la planète Jupiter, ce qui est ou être immortel, ce qui est impossible.

 

D’autre part le désir est aussi un état de tension affective incompatible avec  un état de contentement durable. Celui-ci suppose la sérénité, la tranquillité de l’âme et non l'excitation incessante du désir.

 

Surtout le désir confronte l’homme aux limites de sa condition ; il lui fait mesurer l’ampleur de sa finitude : pensez à tout ce que vous n’aurez ni le temps ni la capacité de faire : tous ces lieux que vous ne visiterez pas ! Toutes ces choses que vous ne réaliserez pas!  Toutes ces rencontres qui resteront sans lendemain (Baudelaire, A une passante) nos désirs sont infinis, mais nos capacités de les satisfaire finies. Cette contradiction est si douloureusement vécue que la présence du désir en l'homme doit être vue, suivant les termes de  Pascal, comme l’expression de la misère de la condition humaine.

 

 

Celui qui a exprimé dans sa forme la plus saisissante le tourment de l’humanité désirante, c'est Arthur Schopenhauer (1788-1860) :

 

« Tout désir naît d'un manque, d'un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu'il n'est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n’a de durée ; elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau. [...] Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence un effort continu, sans but, sans repos ; mais chez la bête et chez l'homme, la même vérité éclate bien plus évidemment. Vouloir, s'efforcer, voilà tout leur être ; c'est comme une soif inextinguible. Mais que la volonté vienne à manquer d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui; leur existence leur pèse d'un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui. »

 

 

La peinture de la condition humaine par l'auteur est d'un  pessimisme absolu : tout être vivant est un être désirant donc un être souffrant, puisque le désir nous fait éprouver la souffrance du manque ou de la séparation. Or le désir, tant que nous vivons, ne connaît pas de terme; il renaît sans cesse, absurdement. Et quand le désir nous déserte c'est la vie qui nous paraît un désert! Un mortel ennui. Or nous ne pouvons sortir de l'ennui que par le désir, donc par la souffrance de l'inaccompli.

 

*

 

 

 

Il est indéniable que le vécu du désir est celui d'un manque et qu’en un sens, par la renaissance sans fin du désir, ce manque frappe d’insuffisance l'ensemble de la condition humaine. Mais le manque est-il premier dans le désir? Ou bien seulement la conséquence d'un élan, d'un mouvement vers quelque chose.

 

 

 

Peut-on survivre à la mort du désir?

 

 

Soit le cas de la dépression. Son tableau clinique est franchement nihiliste : le dépressif n'a plus de goût ou d'envie pour rien; ne trouve de sens à rien; n'accorde de valeur à rien, ne fait plus d'efforts. Son symptôme caractéristique c'est l'effondrement du désir. L'aboulie (absence de désir) du dépressif se déploie (si on peut dire) dans un désert de sens, dans lequel tout se vaut, tout se trouve indifférencié : vivre ou mourir, être riche ou pauvre, heureux ou malheureux : tout cela est indifférent au dépressif.

 

N'est-ce pas là l'indice de l’impossibilité et de la nocivité de la volonté d'abolir le désir?

 

Si tel est le cas, en quoi consiste l'erreur d'Epicure ou de Schopenhauer ?

 

 

Cette erreur est double :

 

a) on conçoit le désir comme un état de manque;

b) on pense que les choses sont en elles-mêmes désirables ou repoussantes.

 

 

Ce qui amène à concevoir que :

 

 

a) le désir est le négatif (état de manque) de l'état positif que nous recherchons à travers lui;

b) c'est parce que le bonheur, la sagesse ou tout autre chose, sont des choses désirables que nous les désirons.

 

 

Le problème c'est que ce n'est pas du tout comme cela que fonctionne le désir!

 

 

Le désir, origine de tout intérêt et de toute valeur

 

Prenons un exemple : ma bibliothèque est remplie de livres passionnants que je n'ai pas encore lus.

 

Passionnants, vraiment? Faute de temps, vraiment? Ou faute de désir de les lire? Ne deviendront-ils pas passionnants, intéressants etc dès que l'envie de les lire se manifestera?

 

Je m'explique : un livre n'est pas en soi passionnant, objectivement passionnant, s'il est vrai que nous trouvons toujours le temps de faire ce qui nous passionne. Si tel était le cas il suffirait de concevoir que le livre est passionnant pour avoir envie de le lire. Et il suffirait d'en informer les élèves pour qu'ils se mettent à dévorer... Madame Bovary de Flaubert par exemple! Or chacun sait que cela ne marche pas. Le livre ne devient passionnant que lorsqu'il est pris dans un vif désir de le lire; désir qui sera toujours provoqué par une rencontre, par un événement : un ami m'en parle, une découverte récente m'y ramène etc. Voilà le désir de lire qui naît en moi, voila ce livre devenant passionnant et si le désir est fort, voilà le livre lu toutes affaires cessantes!



De même : un corps nu est-il en soi désirable? Même le corps de la personne que j'aime?

 

Pas du tout! Aucun corps n'est de soi désirable. C'est seulement s'il est pris dans la tendance d'un désir qu'il deviendra désirable, que le corps se fera chair désirable et que l'envie d'en explorer les contours se fera jour. Ce corps laissera froid celui ou celle qui ne le désire pas, aussi beau, sensuel et capiteux soit-il (on ne fera pas boire un âne qui n'a pas soif!); et c'est seulement parce qu'on le désire qu'on pourra en éprouver le manque, l'état de séparation.



Il en va de même pour le bonheur, qu'Epicure considère comme "le désirable en soi", mais qui ne vaut rien aux yeux de celui qui ne désire plus rien.

 

Ainsi pour éprouver le manque de quelque chose, il faut d'abord être porté à cette chose, tendre à cette chose. Pour désirer le bonheur ou la sagesse, et donc en éprouver le manque, il faut d'abord tendre à eux. La négativité du manque (j'éprouve le manque de l'être que j'aime) est précédé de la positivité de l'impulsion désirante (tu me manque parce que je t'aime ou parce que j'ai envie de toi : c'est seulement sur fond de désir qu'on peut éprouver le manque de quelque chose : le manque n'est donc pas la vérité du désir!

 

En fait Epicure et Schopenhauer confondent le désir comme conscience du désir de quelque chose avec l’appétit c’est-à-à-dire l’impulsion qui nous pousse à accorder attention et importance à un objet.  

 

 

Spinoza : le désir est l’essence de l’homme

 

On doit à Spinoza d'avoir mis en évidence la vitalité première du désir : le désir n'est pas un état de manque, il est la force qui fait tendre un être à quelque chose, la force qui porte un être à vivre, il est la vitalité même de la vie. Spinoza appelle cette forme première du désir l'appétit (appetare : tendre à). Si cette force disparaît ou s'effondre, la vitalité du sujet s'effondre et avec elle le sens qu'il trouve à l'existence, son goût de vivre.

 

C'est pourquoi Spinoza fait du désir "l'essence même de l'homme" c'est-à-dire le principe de son comportement et donc aussi la clé de leur explication. En effet lorsque cet appétit atteint un seuil d'intensité suffisant il devient conscient : nous nous disons que nous avons envie d'une chose; et plus cet appétit est fort, plus nous nous efforçons d'obtenir ce que nous désirons. C'est pourquoi Spinoza dit que "nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons."

 

 

Par exemple : personne n'est infidèle à la personne dont il vient de tomber amoureux. Dans les premiers temps de l'amour, lorsqu'il est le plus vif, les autres n'existent même pas; c'est seulement lorsque la force de cet amour ou du moins du désir érotique qui l'accompagne s'émoussera que la tentation de l'infidélité pourra naître; et à condition seulement que le désir de quelqu'un d'autre soit suffisamment fort. Si le désir est faible, nous y penserons sans passer à l'acte, ce désir n'affectera que notre imagination, il se manifestera à titre fantasmatique; mais si ce désir est puissant, alors nous cèderons nécessairement à la tentation.


Dès lors, si le désir se confond avec la vitalité même de la vie seule une volonté morbide peut vouloir la mort du désir. Apprendre à vivre, but de l'éthique, c'est alors apprendre à désirer, apprendre non à nier mais à façonner le désir.

 

Peut-être comprenez-vous mieux maintenant le génie de Spinoza : "L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort et sa méditation est une méditation de la vie, non de la mort." Ethique, IV.

 

 

*

 

Nous savons maintenant qu’il n’existe aucune raison de vivre mais que pourtant la vie n’est pas vaine si elle peut être heureuse. En effet lorsqu’on éprouve du bonheur ou de la joie, être en vie ne se met plus en question et se trouve au contraire entièrement justifié. Mais la vie heureuse, contrairement à l’enseignement d’Epicure est une vie désirante. Car le désir n’est pas dans son essence un état de manque –celui-ci n’est que dérivé, second; il est poussée, impulsion vitale, il est la vitalité même de la vie et à ce titre l’origine de toute action et de toute valeur.

 

 

Par Caute!
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Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 11:17

Vous préparez la dissertation du Jeudi 4 novembre en lisant ce cours portant sur la vérité: il ne s'agit pas d'apprendre par coeur, mais de comprendre le problème, les notions, les arguments, et de faire l'effort d'une réflexion. Bon travail à chacun.

 

 

LA NOTION


a) « Ceci est une page internet » : ce que j’écris est vrai car l’énoncé : « c’est une page internet » correspond à ce que vous avez sous les yeux (la réalité). On peut donc définir la vérité comme la propriété des pensées ou des discours qui représentent adéquatement la réalité. C’est la définition courante de la vérité : l’adéquation entre ce qui est et ce qui dit ou pensée, entre réalité et discours.

En ce sens la vérité est opposable au mensonge (dire ce qui n’est pas tout en sachant ce qui est), à l’erreur (dire ce qui n’est pas par ignorance de ce qui est) et à l’illusion (dire ce qui n’est pas par incapacité à percevoir la différence entre ce qui est et ce qui n’est pas).

 

b) « Les philosophes cherchent la vérité  » : ici le terme vérité est synonyme de connaissance, de savoir : la vérité c’est aussi la connaissance de ce qui est, le savoir.

En ce sens la notion de vérité est opposable à celle d’opinion ou de croyance.

 

On doit donc retenir deux définitions de la vérité :


1. l’adéquation du discours et de la réalité.

2. Le savoir.

 

Vérité et réalité : Attention à ne pas confondre vérité et réalité : la réalité c’est ce qui est ; la vérité c’est la représentation exacte de ce qui est : « le ciel au dessus de ma tête » : le ciel est, il n’est pas vrai ou faux. En revanche si je dis « le ciel est dégagé » ou « le ciel est bleu », cela peut-être soit vrai soit faux. Donc : la vérité n'est pas dans les choses (ce n’est pas une propriété de la réalité) mais dans ce qu'on dit ou ce qu’on pense (c’est une propriété de la représentation).

 

Vérité et langage : si on se tait ou si on ne formule dans sa pensée aucun jugement, on ne peut ni dire vrai ni dire faux, ni mentir ni être sincère etc. Si je dis ou si je pense : « cette décision est absurde », il se peut que je dise vrai et il se peut que je dise faux. Mais si je me tais, extérieurement ou intérieurement, il n’existe ni vérité ni erreur. La vérité n’existe donc qu’à partir du moment où un sujet formule des pensées ou des énoncées. Comme on ne peut penser discursivement (en organisant progressivement ses idées, de manière à former un discours) qu’à l’aide d’un langage, et donc dans une langue (français ou autre), c’est donc dans le langage que la vérité trouve les moyens de sa formulation, le lieu de son existence.


Le langagec’est la faculté d’employer des systèmes de signes pour communiquer avec autrui.


La languec’est le système de signes que met en œuvre le locuteur dans une langue. C’est le code lexical et syntaxique dans lequel il s’exprime (le français, avec ses mots et ses règles syntaxiques en ce qui nous concerne).

 

*

 

 

LE COURS : TOUT EST-IL RELATIF?

 

La formule « tout est relatif » est fameuse, on la cite souvent comme une évidence en la rapportant au physicien Albert Einstein. Elle est alors censée confirmer scientifiquement une opinion courante : la vérité n'existe pas, car tout varie suivant les personnes, les circonstances, les époques, les cultures etc.

En réalité, s’il est question d’Einstein, la formule n’a pas du tout ce sens : Einstein, avec sa théorie de la relativité, établit une nouvelle loi scientifique : le temps et l’espace ne constituent pas un cadre de repères absolus, ils sont toujours relatifs à la position de l’observateur vis-à-vis de l’événement qu’il observe : si l’observateur est sur la lune et qu’il observe un événement qui s’y déroule, la mesure du temps est la même pour lui et pour l’événement. Si l’observateur est sur la terre et qu’il observe un événement se produisant sur la lune (la terre et la lune étant en mouvement l’une par rapport à l’autre), la mesure de la durée de l’événement sur la terre sera supérieure à ce que serait cette mesure si l’observateur était sur la lune : bref le temps ne passe pas à la même vitesse (la durée n’est pas homogène) en tous points de l’univers !


Prenons cependant cette expression dans son sens populaire.


Relativiser quelque chose c'est considérer que cela n’est pas si important qu’on le croit spontanément. Si on prend l’expression exactement cette fois, c’est considérer que cela n'a pas de valeur absolue ; on peut donc toujours en discuter, le nuancer ou le contester « j’ai raté mon devoir de philosophie » -« relativise, la vie ne va pas s’arrêter ».


Dès lors affirmer que « tout est relatif » revient donc à dire que rien n'existe dans l'absolu, ni vérité ni valeur, que tout est discutable, contestable etc. Ce qui revient au fond à dire que la vérité n’existe pas et que le savoir humain ne peut pas dépasser le niveau de l'opinion : soit l’avis personnel, soit ce qui est généralement admis.

Cependant lorsque nous donnons notre opinion sur un sujet quelconque, nous nous efforçons toujours de dire ce qui nous semble vrai, et si notre interlocuteur a avis contraire, nous pensons qu’il a tort. Il semble donc bien difficile de se passer de l'idée que la vérité existe.


D'un autre côté il faut bien constater que les hommes, en particulier les philosophes, n’ont jamais été capables de mettre un point final à leur quête de la vérité. Le doute au sujet de l’existence d’une vérité absolue est donc parfaitement légitime.


Nous rencontrons donc une contradiction entre la nécessité de postuler l’existence de la vérité (nous parlons et pensons pour dire le vrai) et l’inexistence de fait de la vérité. Est-ce que finalement la vérité existe ou bien est-ce qu’elle n’existe pas ? Et comment s’en assurer définitivement ?


Pour résoudre cette contradiction, nous devons d’abord rechercher les raisons qui nous poussent à penser que tout est relatif ; ensuite les examiner de façon critique : est-ce que le relativisme de l’opinion et des valeurs est la seule attitude raisonnable ? Ou est-ce qu’il existe au contraire de raisons d’affirmer l’existence d’une vérité absolue ?

 

Enfin l’absence de la vérité absolue est-elle due à des raisons de fait ou à des raisons de principe ? Dans le premier cas, la vérité absolue existe, simplement on ne l’a pas encore trouvée. Dans le second cas, on ne trouve pas de vérité absolue tout simplement parce qu’une telle vérité est impossible.

 

*

 

I/ Quelles raisons avons-nous de penser que tout est relatif? Ou Protagoras a-t-il raison ?


Le progrès de la connaissance, l’ouverture des individus sur le reste du monde, les mœurs de la vie démocratique instaurent inéluctablement un climat de scepticisme. Le scepticisme est ici l’attitude de celui qui affirme qu’il n’existe pas de vérité, que tout est relatif, un peu à la façon de Michel de Montaigne dans Les essais. Nous savons tous aujourd’hui qu’au fil des époques les sociétés humaines ont tenu pour vraies ou bonnes des choses qui se sont avérées fausses ou qui ont été rejetées par la suite : que l’univers est fini, que les femmes sont inférieures aux hommes, que l’esclavage est une forme normale de la domination etc.


Nous avons aussi appris de la connaissance ethnographique l’extrême diversité des mœurs et des croyances des différentes cultures dans lesquelles l’humanité trouve à se réaliser. Le développement du scepticisme relativiste reprend d’ailleurs une nouvelle vigueur en Europe avec la découverte des Amériques comme on peut le lire dans Les Essais (l’ouvrage est publié en 1565).


Enfin le triomphe politique de la démocratie moderne, fondé sur la légitimité des aspirations individuelles, achève de former la conviction relativiste : nous constatons, et il n’y a rien là de nouveau, que les goûts, les valeurs, les croyances diffèrent suivant les individus ; ce qui est nouveau, c’est que nous trouvons cela parfaitement fondé de nos jours, précisément parce que nous n’avons plus gère de foi dans l’absolu. Le mouvement, à des degrés divers, de laïcisation des sociétés occidentales, donc de recul de la religion et de ses dogmes, accompagne le triomphe du relativisme.

 

Mais ce relativisme n’est pas seulement le résultat de l’évolution des mentalités. C’est aussi une position de type philosophique qu’on peut rapporter à un penseur de l’antiquité, Protagoras.


Protagoras vit en Grèce au V° siècle avant Jésus ; c’est un contemporain de Socrate.

Protagoras est un sophiste; son métier consiste à former les enfants de l’aristocratie afin qu’ils soient prêts un jour à exercer le pouvoir. Athènes, où exerce Protagoras, est une démocratie, l’art de la parole y est prépondérant. C’est pourquoi une large part de l’enseignement de Protagoras consiste dans l’enseignement de la rhétorique ou art de persuader.


Persuader c’est obtenir l’accord de l’interlocuteur par des moyens rhétorique, en parlant bien, en particulier en jouant sur ses sentiments ou son imagination.


Convaincre c’est obtenir l’accord de l’interlocuteur en employant uniquement des raisonnements, en s’adressant à sa raison.


La rhétorique est donc l’art de faire triompher un point de vue indépendamment de la vérité ou de la fausseté de ce qu’on dit. C'est par excellence l'art de l'avocat. Mais Protagoras n’est pas un homme malhonnête; il justifie la pratique de la rhétorique par une doctrine très cohérente. 

 

La thèse de Protagoras : L’homme est la mesure de toute chose; de ce qu'elles sont pour ce qu'elles sont et de ce qu'elles ne sont pas pour ce qu'elles ne sont pas. Telles les choses t’apparaissent, telles elles sont; telles elles ne t’apparaissent pas, telles elles ne sont pas.”


«L’homme» c’est pour Protagoras l’individu dans un certain état (bien ou mal réveillé par ex.) et dans une certaine situation (en classe ou au cinéma etc.). La phrase dit donc que la réalité (“les choses”) se confond avec l’impression la sensation que l’individu en a (“t’apparaissent”).


Ainsi pour Protagoras :


L’être se confond avec l’apparaître, l’apparaître étant ce qui exprime l’état de individu dans une certaine situation : il y a des jours où telle musique me ravit, des jours où elle m’ennuie ; je dirais alors soit “quelle bonne musique” ou « quel bruit !”. Bref, suivant Protagoras les choses n’ont pas de réalité objective (de réalité en soi), puisqu’elles varient avec la variation de l’été du sujet. La distinction de l’apparence et de la réalité n’a pas de raison d’être pour lui.


Le savoir se confond avec l'opinion : Evidemment, puisque l’individu ne peut parler que de son expérience de la réalité et non de la réalité telle qu’elle est en soi (“telles les choses t’apparaissent, telles elles sont”). Savoir est donc chose impossible, seule l’opinion, au sens philosophique de la doxa, peut être atteinte par l’homme. Le relativisme de Protagoras est une forme de scepticisme, un scepticisme métaphysique.


Le Vrai, correspond à ce qui est admis par le plus grand nombre à un moment donné : On comprend alors la défense de la rhétorique par Protagoras : comme il n’y a pas de réalité absolue, il n’y a pas non plus de vérité absolue ou de savoir. Le vrai réside seulement dans ce que la majorité des hommes croient à un moment donné. L’opinion qui l’emporte par la persuasion est donc la seule vraie 

 

La thèse de Protagoras est séduisante, en particulier pour un esprit moderne. Mais le relativisme est-il autre chose qu’une pure position théorique ? Pouvons-nous être sérieusement relativistes autrement qu’en parole ? Car qui peut admettre que toutes les opinions se valent ? 

 

II/ Peut-on admettre que toutes les opinions se valent ?


Être relativiste c’est admettre que toutes les opinions se valent qu’il s’agisse de vérité ou de morale. Mais a-t-il un véritable relativiste dans la salle ? Un tel homme est-il seulement concevable ? 

 

A / Les insoutenables absurdités du relativisme


Imaginons que quelqu’un soit fermement convaincu qu’il a découvert le plus grand des nombres possibles. Suivant le relativisme son opinion a autant de valeur que celle du mathématicien, et cela pourrait être la vérité s’il parvenait à convaincre la majorité des hommes. Ce qui est absurde et faux puisque l’idée du plus grand des nombres est absurde ; elle est objectivement fausse, et non subjectivement. Imaginons cette fois que notre homme soit fermement convaincu que l’eau entre en ébullition à 50°c. Faut-il que le fait (l’eau bout à 100°) s’efface devant la croyance ? Ce serait absurde, puisqu’on peut prouver que cet homme a tort. Mais peut-être trouve-t-on avec des exemples scientifiques une réfutation trop facile et trop limitée du relativisme ?


Examinons alors le problème en fonction des « choses humaines » dont l’examen ne relève pas des sciences.


En posant le relativisme en principe, on pourrait dire alors que le viol n'est pas un crime, juste le droit au divertissement du sadique ;  ou bien que les nazis n'avaient pas tort, leur seul tort ayant été de perdre la guerre ; ou encore que Le boulet est un chef d’œuvre cinématographique à l'égal deCitizen Kane d'Orson Welles etc. 

 

Moralement, politiquement ou esthétiquement le relativisme nous conduit à des conséquences inacceptables en fait et en droit. Mais comment démontre-t-on la fausseté du relativisme y compris dans les choses humaines ? Tout simplement en montrant au relativiste qu’il n’est pas relativiste, et qu’il ne peut pas l’être.


En fait parce qu’il réprouve le type de jugement ou de conduite que nous avons cités.

En droit parce que le relativiste n’est pas en même temps un nihiliste c’est-à-dire qu’il n’accepte pas la conséquence logique et inévitable d’un relativisme conséquent et cohérent, le nihilisme en tout domaine. Le terme de nihilisme est pris ici dans son sens courant, et non comme doctrine philosophique. Au sens courant est nihiliste celui qui pense que tout se vaut et qui ne croit en rien (au sens : il n’accorde de valeur à rien). Comme doctrine philosophique le nihilisme est une position qui affirme l’inexistence de l’absolu, la « mort de Dieu » si on préfère. 


Ainsi si un relativiste était cohérent, il ne devrait pas être choqué des atrocités commises par les nazis, puisqu’elles ne résultent que d’un système de valeurs différent du sien. Il devrait trouver normal qu’on puisse supplicier les albinos dans certaines sociétés africaines pour des motifs magiques et des croyances extravagantes ; il devrait s’étonner qu’on s’oppose aux talibans ; bailler d’ennui en apprenant qu’en Chine populaire on fait payer à la famille le prix de la balle qui a servi à l’exécution d’un membre de la famille etc. L’indifférence morale devrait être pour lui une règle. Ce qui n’est pas le cas, puisque le relativisme est en même temps une manière de prôner un système de valeur auquel le relativiste tient : être relativiste c’est nécessairement afficher sa tolérance à l’égard d’autrui, et il serait contradictoire que cette tolérance soit également relative.

 

Sur un autre plan, celui qui apprécie particulièrement un genre musical (le rock par exemple) n’ignore pas la diversité des goûts ; il sait que ce qui lui plaît peut déplaire à un autre (qui n’écoute que du funk). Mais il refusera l’idée d’une équivalence de toutes les œuvres à l’intérieur du genre qu’il apprécie.


Terminons en disant que la conscience des modernes est prête à concevoir abstraitement que d’autres cultures ont d’autres systèmes de valeur ; mais aucune femme n’accepte d’idée de l’infériorité et de la discrimination des femmes dans certaines cultures etc. 

 

Tout ceci montre bien que personne n’est sérieusement relativiste (c’est-à-dire prêt à en assumer toutes les conséquences) : le relativisme est une position fausse, une simple posture intellectuelle qui n’a aucun commencement d’application dans la réalité.

 

B/ Parole et vérité


Si le relativisme est en soi contradictoire, on doit donc admettre qu'il y a un lien entre parole et vérité et que celui qui parle ou qui pense accepte implicitement des critères de validité de ce qu’il dit ou pense. Ces critères sont psychologiques, logiques et ontologiques. Ils sont admis implicitement par tous les hommes, en tant qu’ils sont des êtres parlant et pensant.


Psychologiquement: on parle pour dire la vérité sinon on se tait ou on dit autre chose (ce qui nous semble vrai). D’autre part lorsqu’on parle c’est pour dire quelque chose : on vise un contenu dont on estime qu’il existe objectivement en dehors de soi. Parler c’est donc aussi accepter des règles logique et ontologique.


Logiquement: penser et parler pour dire quelque chose met en jeux deux principes : le principe de non-contradiction qui énonce qu’une chose ne peut pas être dite elle-même et son contraire dans le même temps et sous le même rapport. Le principe du tiers-exclu qui énonce que pour deux propositions contraires, si l’une et vraie l’autre est nécessairement fausse et il n’y a pas de tierce solution. Ce sont là les critères formels de la vérité.


Ontologiquement : un discours est vrai s’il énonce la réalité telle qu’elle est indépendamment de soi. Celui qui parle accepte donc par avance la sanction du réel, par le biais de la logique pure ou de l’expérience.

 

Le relativisme est donc une simple posture intellectuelle sans consistance, et nous devons reconnaître que nous parlons en postulant l’existence de la vérité. Mais cela n'est encore la preuve que la vérité existe.

 

C. Platon, la théorie des Idées


Pour qu’une vérité absolue soit possible il faut qu’existe une réalité en soi des choses indépendante de la perception. Qu’est-ce qui peut nous amener à penser qu’une telle forme de réalité existe ?

 

Soit l’exemple d’un cube : du point de vue de la perception visuelle, un cube a une, deux ou trois face, suivant l’angle selon lequel on le voit. En réalité, c’est-à-dire en lui-même le cube a six faces. D'autre part il est impossible d'avoir dans une même perception les six faces du cube. On doit donc en conclure quel'être du cube ne se réduit pas à son apparaître. Il y a donc uneréalité en soi du cube sans quoi sa perception ne serait pas possible.


Soit maintenant une discussion sur le bonheur:les opinions sur la vie heureuse diffèrent: elles sont diverses, voire contradictoires; chacun envisage le bonheur selon son point de vue. Néanmoins, toutes ces opinions, aussi diverses soit-elles, parlent bien d'une seule et même chose, sans quoi ceux qui en discutent ne se comprendraient pas. Il y a donc une réalité en soi du bonheur au-delà des différentes opinions sur le bonheur, sans quoi il serait impossible d'en parler. Un savoir sur le bonheur et la vie heureuse est donc possible. 

 

Ce qui condamne le relativisme de l’opinion pour Platon est simple : les opinions sont changeantes et contradictoires. A l’inverse les théorèmes de mathématique sont immuables et parfaitement cohérents. Si les opinions sont telles, c’est parce qu’elles reflètent la subjectivité de ceux qui les formes : leur sentiments des choses, leurs intérêts etc. Si les théorèmes sont tels, c’est parce qu’ils sont le produit de la raison, qui considère les choses en elles-mêmes. Il faut donc traiter des choses humaines avec la raison et congédier sentiments et passions. Mais comment est-ce possible ?


Dans l’expérience perceptive Platon identifie quelque chose de comparable à la stabilité du théorème mathématique : les choses perçues ont une certaine stabilité, une certaine unité qui ne vient pas du sujet percevant dont l’état ou la situation varient sans cesse : on peut bien regarder un lit du dessus, du dessous, de côté : il paraîtra de manière différente, tout en étant toujours le même lit : il y a donc dans chaque réalité quelque chose qui constitue sa « mêmeté », son identité, et cela Platon le nomme eidos (qu’on traduit par Idée). Le rôle du philosophe est alors de penser l’essence de chaque chose, ce qu’il y a de stable et de substantielle dans la chose, c’est en ça que consiste le savoir. Le savoir, au-delà de l’opinion est une connaissance de l’essence de chaque réalité qui s’atteint par la réflexion, par le travail de la raison : si on veut savoir s’il est juste ou non que des sportifs gagnent tant d’argent de nos jours, il faut penser l’essence du juste et de l’injuste, non se fier à son sentiment etc.

 

Mais si la vérité existe et est pensable, comment expliquer qu’en aucun domaine (politique, moral, esthétique) nous ne possédions de doctrine définitive faisant l’accord de tous les esprits qui pensent ? Le relativisme de l’opinion est certes réfuté ; mais l’idée d’une vérité absolue laisse sceptique puisqu’elle ne trouve aucune confirmation historique. Comment expliquer l’inexistence de la vérité si la vérité est possible ?

 

Rappelons que la vérité est une propriété non des choses mais du discours et que le discours se forme dans une langue. Pour que la vérité soit possible il faut donc que les mots puissent dire les choses telles qu’elles sont. Mais le langage a-t-il le pouvoir de dire les choses telles qu’elles sont ?


 

III/ Le langage peut-il dire les choses mêmes ?


Un énoncé est vrai s’il dit ce qui est, s’il fait coïncider l’ordre du langage et l’ordre de la réalité. Mais cette coïncidence est-elle possible ?

 

En apparence rien n’est plus simple : s’il y a dix personnes dans une salle et que l’un d’eux dit : « nous sommes dix dans cette salle » il énonce bien ce qui est. Toutefois avons-nous dit la chose telle qu’elle est ou bien nous sommes-nous contentés de décrire l’état de la situation conformément à un code linguiste et pragmatique ?

Prenons un autre exemple. « Il fait beau aujourd’hui, le ciel est bleu » : il se peut que cela corresponde effectivement à l’expérience si le soleil est haut dans un ciel sans vent ni nuage.  

Mais il y a deux problèmes :


1. L’expérience n’est pas l’expérience de la réalité, mais l’expérience humaine de la réalité.


2.  Le langage employé n’est jamais exact ou adéquat : a) il est métaphorique (« faire beau », cela n’a, du point de vue des choses, aucun sens ; c’est une expression anthropomorphique) ; b) il est approximatif : il existe une diversité de bleu (magenta, turquoise, ciel, marine etc.), et même une infinité (toutes les découpes imaginables de la zone du spectre lumineux qui correspondent à la longueur d’onde du bleu). Dans tous les cas, « bleu » n’est pas une propriété objective du ciel, mais une représentation visuelle liée à la perception humaine. Et la forme humaine de la perception visuelle dépend de la structure de ses organes (œil, rétine, bâtonnets etc.) et de son cerveau qui met en forme les données sensorielles. Un chien ne perçoit pas « le beau ciel bleu » dont nous parlons.

 

On retrouve à travers ces remarques les arguments majeurs de la réfutation de l’idée de vérité par Nietzsche (voir son œuvre  : vérité et mensonge au sens extra-moral)

 

1. L’idée de la vérité et la valeur que nous lui accordons sont des illusions ayant leur source dans le langage.


2. La valeur morale accordée à la vérité et la condamnation des formes mensongères sont des nécessités de la vie sociale. La croyance dans l’existence et la valeur de la vérité débutent avec l’existence des sociétés. Parler en respectant les conventions langagières est utile à la survie de la société, il devient donc criminel de mentir, c’est-à-dire non pas de commettre un péché, mais de transgresser le code établi.


3. Un discours, quel qu’il soit, scientifique ou philosophique, n’est jamais véridique : a) car les mots ne sont pas adéquats aux choses ; b) car l’homme n’a pas l’expérience des choses, mais l’expérience humaine, corporelle, des choses : lorsque l’homme parle il désigne métaphoriquement la manière dont le donné de l’expérience est interprété par le fonctionnement du corps (organes de la perception, appareil neurologique). Il n’y a pas de vérité, il n’y a donc que des interprétations : la science elle-même est une interprétation puisqu’elle ne fait qu’exprimer dans la réalité un langage qui en permet la maîtrise technique (une loi scientifique n’est rien d’autre qu’une formule commode pour maîtriser des phénomènes sélectionnés : U = RxI : cela ne nous dit rien de l’essence du phénomène électrique, mais cela permet de construire efficacement des circuits électriques).


4. L’idée de réalité en soi des choses ou d’essence des choses est une illusion venant de l’habitude d’utiliser les mêmes mots pour désigner des choses toujours différentes. On prend l’habitude de classer des réalités semblables sous les mêmes catégories : on dit « feuille», alors qu’en réalité il n’existe pas deux feuilles identiques sur un même arbre. La feuille, la feuille en soi n’existe pas, il n’y a que des feuilles singulières. Mais le besoin d’identifier efficacement les réalités impose de les classer, de les faire entrer dans des catégories générales qui sont des outils utiles à l’homme mais ne correspondent à rien dans la réalité.

 

Il faut donc renoncer définitivement à l’idée d’une vérité absolue. Si on ne la trouve pas, c’est parce qu’elle n’existe pas !

 

*

 

Nous savons donc maintenant : d’une part que tout n’est pas relatif, si on entend par là que tout se vaut ou s’équivaut ; d’autre part qu’il n’existe pas non plus de vérité absolue au sens où classiquement la philosophie en forme le projet. Il n’existe que des interprétations, et la tâche du philosophes devient alors de hiérarchiser la valeur de ces interprétation s: si l’opinion est condamnable, ce n’est pas à cause de sa fausseté, puisqu’on ne peut pas lui opposer de vérité, c’est à cause soit de ses conséquences, soit de sa bêtise. On comprend alors que Nietzsche puisse dire que « la tâche de la philosophie, c’est de nuire à la bêtise. »

 

 

 

 

 

Par Caute!
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Jeudi 28 octobre 2010 4 28 /10 /Oct /2010 17:13

L'HOMME EST-IL AUTRE QUE L'ANIMAL?


 

J'ai rédigé la totalité de la première partie (vue en classe) et de la deuxième partie de notre cours. C'est ce qu'il faut travailler pour le devoir en temps limité. Il ne faut pas essayer d'apprendre par coeur, mais de bien saisir les problèmes, les arguments et les doctrines, afin d'en faire la matière d'une réflexion personnelle.

 

 

Être autre, ce n’est pas seulement être différent : la poule diffère du canard, mais n'est pas autre que lui car rien ne les distingue fondamentalement : ils ont en commun d’être des animaux.

Ainsi en demandant si l’homme est autre que l’animal, on met en question la thèse de la rupture anthropologique qui soutient qu’en dépit de toutes les similitudes relevées par les sciences -universalité de l’A.D.N, fait de l’évolution des espèces, proximité génétique avec des espèces animales-, l’homme n’est fondamentalement pas un animal.

Quelles raisons avons-nous donc de penser que l’homme n’est pas un animal ? L'homme est-il ontologiquement différent de l’animal ou bien est-il seulement un animal ayant connu un destin évolutif particulier?

 


 

I/ Quelles raisons avons-nous de penser que l’homme n’est fondamentalement pas un animal ?


1. Descartes, Au Marquis de Newcastle, lettre du 24 novembre 1646.


 « Pour ce qui est de l'entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis.

  Ce n'est pas que je m'arrête à ce qu'on dit, que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux; car j'avoue qu'il y en a de plus fort que nous, et je crois qu'il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu'ils ne nous imitent ou surpassent, qu'en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons sans penser en aucune façon à ce que nous faisons; et c'est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l'on nous porte, qu'encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu'il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions comme les bêtes, sans l'avoir appris, si nous n'avions aucune pensée; et l'on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à la nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions, bien qu'ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu'ils ne dépendent pas d'elle, parce qu'ils se font souvent malgré nous, et que par conséquent ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violemment qu'ils ne sont dans les hommes, sans qu'on puisse, pour cela, conclure qu'elles aient des pensées.

  Enfin il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, encore qu'ils ne suivent pas la raison; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu'une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu'elle l'a dit ; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que Montaigne et Charon aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé de quelque signe pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions; et il n'y a point d'homme si imparfait, qu'il n'en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets inventent des signes particuliers par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut pas dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient.

  Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas; car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressort, ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est, que notre jugement ne nous l'enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant, et celui qu'observent les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent quelqu'un, et enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts, n'est pas plus étrange que celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu'ils ne les ensevelissent presque jamais: ce qui montre qu'ils ne le font que par instinct, et sans y penser. On peut seulement dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action qui nous assure qu'elles pensent, toutefois, à cause que les organes de leurs corps ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer qu'il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous expérimentons en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite. A quoi je n'ai rien à répondre, sinon que, si elles pensaient ainsi que nous, elles auraient une âme immortelle aussi bien que nous; ce qui n'est pas vraisemblable, à cause qu'il n'y a point de raison pour le croire de quelques animaux, sans le croire de tous, et qu'il y en a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir croire cela d'eux, comme sont les huîtres, les éponges, etc.»

 

 

2. Emmanuel Kant


"Posséder la capacité à dire je, ce pouvoir élève l'homme au-dessus de toutes les autres créatures vivant sur la terre (...). Grâce à cela il est une personne c'est-à-dire un être totalement différent par le rang et la dignité de choses comme le sont les animaux dénués de raison dont il peut disposer à sa guise (...) [sentiment de soi et conscience de soi] Il faut remarquer que l'enfant qui sait déjà parler assez correctement  ne commence qu'assez tard à dire je; avant il parle de soi à la troisième personne; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l'autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense." Anthropologie du point de vue pragmatique

 

"Les êtres dont l'existence repose sur la nature n'ont, s'il s'agit d'êtres dépourvus de raison, qu'une valeur relative, en tant que moyens, et se nomment par conséquent des choses; en revanche les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les distingue déjà comme quelque chose qui ne peut pas être utilisé simplement comme moyen, et par conséquent, dans cette mesure, limite tout arbitre (et constitue un objet de respect). (...) « Agis de façon telle que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme moyen. » 

 

 

 

LES ARGUMENTS DE DESCARTES ET DE KANT 

 

Descartes entend réfuter Montaigne qui a soutenu dans l’Apologie de Raymond Sebond que la différence entre l’homme et l’animal est de degré, non de nature : Pour Montaigne les animaux pensent, comme l’homme, mais de manière moins claire et étendue ; ils ont aussi un langage qui leur permet de communiquer entre eux. Pour réfuter Montaigne Descartes développe quatre arguments principaux ; le dernier met l’accent sur les problèmes juridiques et moraux liés à l’attribution de la pensée à l’animal. Kant donne à ce dernier argument tout son développement.

 

DESCARTES : Pour prouver que l’homme est irréductible à l’animal, Descartes fait état de quatre arguments :


1. Aucun des comportements des animaux ne nous donne le droit d’affirmer qu'ils pensent.


2. Il n'y a aucun exemple d’acte de langage (conversation, dialogue) dans le monde animal. Le dialogue par exemple nous rend sûrs qu’autrui est comme moi un être pensant. C’est un acte intersubjectif (une relation entre être pensants, entre sujets) qui exige l’emploi d'une langue particulière (le français en ce qui nous concerne) qui est une des réalisations possibles de la faculté du langage. Le langage est en effet la faculté d’employer des signes pour donner forme à nos pensées et les communiquer. L’absence d’une telle faculté est pour Descartes la preuve de l'absence de toute forme de pensée chez l’animal : si les animaux « parlent pas » c’est qu’ils n’ont rien à dire, s’ils n’ont rien à dire c’est qu’ils n’ont pas de pensées, s’ils n’ont pas de pensée c'est qu'ils n'ont aucune conscience. Réciproquement, si les animaux étaient des êtres conscients, alors ils formeraient des pensées, alors ils souhaiteraient les communiquer, alors ils se doteraient d'un langage. Notons au passage que langage n'est pour Descartes qu'une fonction dérivée de la faculté de pensée.


3. L’animal agit mécaniquement alors que l’homme fait preuve de raison et de libre-arbitre. Descartes tient que l’observation des comportements animaux, mêmes les plus remarquables, nous montre qu’ils sont totalement commandés par leurs instincts. A l’inverse, si l’homme –en tant qu’être vivant- a aussi des instincts, il est capable de faire preuve de discernement (de jugement) et donc de faire des choix en étant éclairé par sa raison. Le libre-arbitre est en effet la capacité qu’a le sujet pensant à opter pour une chose sans y être contraint par aucune force extérieure.


4. Enfin il est invraisemblable et surtout sacrilège d’accorder la pensée à l’animal :

Invraisemblable car il faut l'accorder à tous les animaux; or nous répugnons à nous représenter  une huître ou une éponge (et pourquoi pas une bactérie…) qui pense.

Sacrilège car ce serait accorder à l'animal une « âme immortelle », ce qui est en faire une créature semblable et égale à l'homme.

 


Sous une forme moderne, la remarque de Descartes consiste à souligner la difficulté juridique et morale de la thèse de la pensée animale. Si l'animal pense alors il faut lui accorder le statut juridique et moral d'une personne, en faire un sujet de droit et donc lui concéder une dignité égale à celle de l'homme. Il serait alors criminel de le consommer ou de l’exploiter.


*


KANT : Kant fait la théorie complète de ce que Descartes suggère au sujet du statut juridique et moral de l’être humain. L’originalité de Kant tient à l’idée d’une loi morale aussi rigoureuse (ayant la même nécessité et la même universalité) que les lois scientifiques : il existe un équivalent de la  « loi de la chute des corps » qui constitue le fondement objectif de la morale (comme science des devoirs de l’être humain).

Kant voit en effet dans la conscience de soi (comme aptitude à l’auto-représentation qui s’exprime dans la capacité à dire Je) et dans l’autonomie de la volonté le fondement de la dignité de la personne humaine, objet d’un respect obligatoire, inconditionnel.

 

La personne : le terme exprime le statut de l’être humain tant qu'il est un être doué de conscience et de raison. Être une personne c’est, juridiquement et moralement, ne pas être une chose et donc ne pouvoir être traité comme telle : une chose a un prix, elle s’achète et se vend ; on peut la manipuler, la transformer etc. Ce qui est absolument interdit avec une personne, qui n’a pas de prix mais une dignité.


La dignité : Le terme exprime l'idée de la valeur absolue de chaque être humain. Une réalité a une valeur relative lorsqu’on elle tient sa valeur de sa relation à quelque chose : les premiers dessins d’un enfant n’ont pas de valeur en eux-mêmes, ni pour tous, mais pour les parents de l’enfant. L’expression monétaire de la valeur relative (de l’équivalence), c’est le prix. Une réalité a une valeur relative lorsqu’on peut en fixer le prix. Lorsqu’une réalité a une valeur absolue, il est exclu qu’elle fasse l’objet d’un échange monétaire, marchand : il est interdit d’acheter et de vendre cette réalité.


Le respect : c’est le sentiment qui porte à accorder à quelqu'un de la considération en raison de la valeur qu'on lui reconnaît et à se conduire envers lui avec retenue. Pour Kant, c’est le seul sentiment moral ; il résume à lui seul toute l’attitude morale qu’on est en droit d’attendre d’un être humain.


 

Tous les arguments de Descartes et de Kant résulte d’une thèse centrale (car la faculté du langage n’est pour Descartes qu’une faculté dérivée de la faculté de penser) : l’homme est autre que l’animal parce qu’il est un être pensant (il a une conscience et une raison), ce qui fait de lui un sujet, libre et responsable de ses actes. C’est à ce titre qu’on lui doit un respect inconditionnel. La conscience et le caractère raisonnable sont les fondements de la morale et du droit.


On voit donc que pour Descartes et Kant on ne peut pas considérer l’homme sur un pied d’identité ou d’égalité avec l’animal ; il y a bien pour eux une différence de nature entre l’homme et l’animal et ce qui est propre à l’homme est en même temps l’expression d’une supériorité de l’homme sur l’animal. Cette supériorité tient à un fait central : la liberté du sujet humain, opposable au caractère commandé, déterminé, du comportement animal. L’exceptionnalité humaine tient alors à la liaison entre le caractère pensant et la libre-arbitre de la volonté humaine.


Certains faits, toutefois peuvent nous faire douter d’une telle liberté : le recul que nous donne la connaissance de l’histoire ou de la sociologie nous donne l’occasion de constater que les hommes sont influencés par des facteurs dont ils n’ont pas conscience, ce qui met sérieusement en doute la thèse de l’exceptionnalité de l’homme au sein de l’univers connu.


Il faut donc se demander si l’homme est libre ou déterminé. Et si la morale et le droit sont encore possibles alors même qu’aucune exceptionnalité ontologique de l’homme ne peut être affirmée.

 

 

[Pour un examen critique de la théorie des animaux-machine, voyez ici]

 


II/ Sommes-nous libres ou déterminés ? [une version simplifiée ici]


Attention au terme «déterminé » ; il ne  signifie pas ici « décidé » ou « résolu » (« je suis décidé, résolu à avoir mon bac ») mais doit être compris en relation à la notion du déterminisme.


Le déterminismeest la doctrine suivant laquelle tout ce qui se produit dans la réalité est nécessaire. Nécessaire : qui ne peut pas ne pas être, ou se produire. Pour cette raison le déterminisme est aussi appelé « doctrine de la nécessité ». Si vous placez une quantité d’eau dans une casserole et que vous la chauffez durant un certain temps, il se produira nécessairement une ébullition et à terme une évaporation de l’eau. A ce qui est nécessaire s’oppose ce qui est contingent : ce qui peut ne pas être, ou ce qui peut être autrement. J’ai mis un pantalon noir ce matin; j’aurais pu mettre un pantalon marron. On voit que la doctrine déterministe est porteuse d’une conception de la réalité (une ontologie) : tout phénomène, quelle qu’en soit la nature, doit être compris comme étant l’effet d’une cause, ou d’un ensemble de causes. Les phénomènes de l’ébullition et de la vaporisation ne peuvent pas ne pas se produire si leurs causes sont réunies. La connaissance des causes d’un phénomène en donnent l’explication et permettent d’en contrôler la production : je sais à l’avance qu’en chauffant l’eau, je vais provoquer l’ébullition ; si je constate que l’eau n’est plus dans la casserole, j’en déduis qu’elle s’est évaporée etc.

Attention ensuite à ne pas confondre le déterminisme avec le fatalisme.


Le fatalismec’est la croyance dans l’existence du destin, d’une pré-ordination inflexible des événements.


La différence entre fatalisme et déterminisme est la suivante : le déterminisme c’est l’affirmation de la nécessité de la relation causale entre un état de choses et ses causes ; la modification des causes entraîne donc une modification de l’état de chose, alors que cela est exclu dans le fatalisme puisque le développement des événements est censé accomplir un schéma défini à l’avance (« c’était écrit »). Exemple : il est nécessaire qu’il y ait des inégalités croissantes dans les conditions économiques néolibérales. Il n’est pas fatal qu’il y en ait : on peut modifier ce phénomène en agissant sur ses causes.

 

La liberté : dans le cadre de cette question, elle correspond  au concept du libre-arbitre : l’aptitude qu’aurait la volonté humaine à opter pour quelque chose sans y être contraint par une cause extérieure. On résume souvent le libre-arbitre par le pouvoir de faire un choix. Faire un choix c’est en effet opter pour une chose tout en ayant conscience de pouvoir choisir autre chose : si on me propose de manger soit une poire, soit une pomme, je peux choisir indifféremment l’une ou l’autre, même si j’ai une préférence pour l’une ou l’autre. Tout choix est donc vécu comme étant contingent.

 

Le problème


  • Soit un tas de granulats, de différents diamètres : si je dépose ce tas sur une membrane vibrante, alors les granulats vont s’agencer régulièrement suivant leur diamètre. Ce phénomène est nécessaire.
  • Soit une crème fraiche liquide d’au moins 30 % de matière grasse à basse température : si je la bats, alors elle va prendre du volume et de la consistance, ce qui, avec un peu de sucre, me donnera une excellente crème Chantilly. Ce phénomène est nécessaire.
  • Si je plonge une barre de graphite au cœur d’un réacteur nucléaire, je ralentis la fission des barres d’uranium enrichi. Ce phénomène est nécessaire.
  • Soit un papillon femelle qui libère une hormone sexuelle (la lilubérine) ; si je libère un papillon mâle, même à distance de kilomètres, il se dirigera vers la femelle émettrice dès perception de l’hormone. Ce phénomène est nécessaire.
  • Soit un chimpanzé mâle dans son groupe. Il se soumettra aux mâles dominants, se laissera épouiller par les mâles dominés. Ce phénomène est nécessaire….

 

…. et cette nécessité s’arrêterait au seuil de l’être humain ? Si cela est vrai, alors nous avons toutes les raisons de dire que l’homme est une exception au sein de la nature puisque, seul parmi ce qui existe, il échappe au déterminisme qui gouverne tous les phénomènes naturels sans exception. Mais possédons-nous un tel pouvoir ?

 

A/ Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, Trois démentis à la mégalomanie humaine


 Mégalomanie : délire de grandeur.


 « Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la Terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système solaire dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution, s'est accomplie de nos jours à la suite des travaux de Charles Darwin, de Wallace, et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours, qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se contenter des renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en-dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. »


*


Sigmund Freud (1856-1939) vous est sans doute connu comme inventeur de la psychanalyse, thérapeutique dont le concept central est celui d’inconscient psychique. Notez bien que Freud n’est pas un philosophe de formation, et qu’il a exercé comme médecin tout au long de sa vie. Si nous lui faisons place en philosophie c’est parce que sa découverte nous oblige à reconsidérer la conception que nous nous faisons habituellement de l’homme.


Le texte cité est particulièrement utile dans le cadre de notre réflexion sur l’homme et l’animal : d’une part parce que Freud conteste radicalement l’idée d’une spécificité humaine dans l’ordre de ce qui existe ; d’autre part parce qu’il met implicitement en cause la croyance dans le libre-arbitre : le moi « n’est seulement pas maître dans sa propre maison » : si l’homme ignore ce qui se passe en lui et ne le maîtrise pas, comment voulez-vous a fortiori qu’il soit maître de sa conduite ?

 

Freud explique le refus de la psychanalyse et de l’idée d’inconscient comme une résistance, au sens que prend ce terme en psychanalyse : une attitude de déni envers une vérité dérangeante. En effet la découverte de l’inconscient s’inscrit pour lui dans le cadre d’un progrès de la connaissance scientifique qui détruit peu à peu les illusions métaphysiques et religieuses sur l’homme. Freud voit dans la découverte de l’inconscient  le dernier moment de cette entreprise de démystification qui a commencé avec la réfutation d’une représentation de l’univers où la terre tient une place éminente (la place centrale, d’où géocentrisme) ; qui s’est poursuivie avec la théorie de l’évolution qui réfute l’idée d’une origine transcendante de l’espèce humaine : la théorie de l’évolution atteste que l’homme est et demeure (par ses instincts) un animal. Ces deux révolutions intellectuelle ont provoqué l’hostilité, notamment des autorités religieuses parce qu’elles remettent en cause l’idée d’une singularité métaphysique de l’homme. Avec la découverte de l’inconscient le processus de décentrement et de banalisation de l’homme trouve son achèvement : à suivre Freud en effet l’essentiel de l’activité psychique (la pensée) n’est pas consciemment perçu par le sujet lui-même. Mieux : la partie consciente de notre pensée est le point terminal d’une élaboration inconsciente dont nous ignorons l’existence et l’influence. Ainsi la conscience, loin de faire de l’homme un être ontologiquement différent des autres êtres, est la source d’une double illusion : l’illusion d’une présence à soi immédiate et véridique, illusion corolaire du libre-arbitre.

 

 

[Pour des compléments sur l'inconscient psychique et la psychanalyse, voyez ici]

 

Toutefois les affirmations de Freud se heurtent à deux difficultés : d’une part il l’existence du libre-arbitre semble évidente; d’autre part comment affirmer l’existence d’un inconscient psychique, s’il s’agit par définition d’une activité de la pensée qui ne peut pas être consciemment perçue ?

 

B. L’évidence du libre-arbitre


Est évident ce qui s’impose de soi comme vrai à l’esprit. Descartes fait de l’évidence la caractéristique de l’idée vraie.


1. Descartes


En effet nous faisons quotidiennement l’expérience de la liberté de notre volonté : par notre capacité à mouvoir notre corps à volonté, par notre aptitude à résister à nos émotions ou à différer la satisfaction de nos désirs. Plus fondamentalement, nous faisons intérieurement l’expérience de la contingence de nos choix volontaires : lorsque nous sommes placés dans une situation de choix, ce qui consiste à devoir opter pour une possibilité à l’exclusion d’une autre, nous nous représentons notre choix et nous le ressentons comme pouvant être différent. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de développer un long raisonnement abstrait pour se convaincre de la réalité du libre-arbitre : l’expérience suffit, ainsi que l’affirme Descartes : "La liberté de la volonté se connaît sans preuve par la seule expérience que nous en avons" : la libre-arbitre est de l’ordre d’une évidence ! Mais comme il faut se méfier de l’évidence, nous allons la soumettre à un examen critique.


L’expérience dont il est question ici c’est tout simplement le vécu, ce que nous éprouvons nous qui sommes des êtres conscients : l’homme vit les choses comme sujet, c’est-à-dire comme un être ayant conscience d’être.  Or la conscience de soi est en même temps conscience de l’illimitation du pouvoir de la volonté de se diriger dans un sens ou dans un autre : être un être conscient c’est dans le même temps s’éprouver en tant que sujet libre, ayant le pouvoir de s’affranchir de tout déterminisme.


Notez toutefois que la possession du libre-arbitre ne suffit pas à faire de nous des hommes libres. Car nous ne sommes pas de purs esprit, nous avons un corps, donc des besoins, des émotions, des goûts et des désirs etc. qui exercent leur influence sur la volonté. Ainsi lorsqu’on doit choisir un dessert (tarte au pomme ou entremet au chocolat) la volonté se règle généralement sur le goût ou l’envie du moment. L’exercice du libre-arbitre n’est jamais arbitraire, et nous n’agissons jamais gratuitement mais toujours suivant certaines raisons. Le corps et ses passions (au sens du XVII° siècle) ne rendent-ils pas alors illusoire l’idée d’une libre-arbitre de la volonté ?


Non, car s’il est vrai que des influences pèsent toujours sur un choix, on ne peut pas dire qu’elles commandent ce choix : je préfère l’entremet au chocolat et j’en ai envie ; toutefois, par politesse, je le laisse à d’autre : ma volonté a subi l’influence de mon goût, mais elle a opérée suivant un motif autre. On dira peut-être que c’est le désir de plaire à mon hôte qui m’a commandé ? Non, car je peux ignorer toute délicatesse et choisir l’entremet. De toute façon, pour que mon acte soit libre, il n’a pas besoin d’être sans motif (« gratuit »),  il a seulement besoin que je ne m’éprouve pas contraint à le faire.


C’est pourquoi Descartes écrit que « la volonté consiste en ce que nous pouvons faire une chose ou ne pas la faire (…) ou plutôt en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir  les choses que l’entendement nous propose, nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y  contraigne.


Quant aux différentes influences qu’exerce le corps, elles ne sont pas si puissantes qu’elles ne puissent être progressivement maîtrisées par un travail sur soi : si on a une peur panique des araignées, on pourra par des exercices appropriés maîtriser cette peur et imposer notre volonté à notre corps. C’est là aussi la preuve de la liberté de la volonté : pris en lui-même l’esprit –comme conscience de soi est- absolument libre ; unis à un corps, il constituera sa liberté en exerçant sur lui les modifications adéquates.

 

C’est pourquoi Descartes affirme qu’on peut par l’exercice se rendre absolument maître des passions  et qu’il écrit que « la volonté est tellement libre de sa nature qu’elle ne peut être contrainte absolument. »

 

2. Sartre


Si on considère l’homme isolément, comme pur esprit ou comme esprit uni à un corps, on ne peut pas contester que nous ayons bien l’expérience de la liberté de notre volonté. Toutefois aucun homme n’existe hors du monde et de manière isolée. Nous vivons au sein d’une époque, d’un milieu social ou familial que nous n’avons pas choisi et qui pèsent bien évidemment sur les décisions que nous prenons. La sociologie par exemple met en évidence les corrélations existant entre la situation sociale de l’individu et l’orientation de sa vie. Avons-nous donc vraiment une  liberté de choix ou bien y a-t-il un tel déterminisme de la situation qui fait qu’elle est une illusion ? Est-ce que l’individu choisit librement ou bien est-ce « l’époque qui veut ça » ; « le milieu qui veut ça » etc.

 

Pour résoudre cet aspect du problème, prenons l’exemple d’une situation banale à notre époque : la corrélation entre échec scolaire et quartier populaire en banlieue. Certes tous les élèves de banlieue ne ratent pas leurs études, mais cet échec est un fait sociologiquement établi.


Nous considérons ici seulement l’aspect individuel du problème : un individu peut-il expliquer son échec scolaire (effet) par le fait de vivre dans un quartier socialement défavorisé (cause) ?


Personne ne peut nier que cette situation pèse de tout son poids dans l’attitude d’un individu et qu’en d’autres circonstances ce même individu aurait connu un parcours tout différent : s’il était né dans un milieu favorisé, avait fréquenté les meilleures écoles etc. Mais on ne peut pas prétendre que la situation commande le comportement de l’individu et explique ses décisions, pour une raison très simple : la situation n’existe pas en soi, dans l’absolu. Elle n’existe que vécue par un individu et elle est corrélative de son attitude. On ne peut pas dire par exemple que le milieu social ou familial est cause de l’échec scolaire ; car c’est seulement l’attitude du sujet par rapport à sa situation sociale et familiale qui définit le poids de ces facteurs. Si le sujet baisse les bras,  il choisit alors de mettre ses étude en péril et fait de son environnement social et familial une limite indépassable ; si il choisi au contraire de réussir coûte que coûte, sa la situation sociale et familial deviennent des données parmi d’autres de sa situation générale : rien de déterminant en somme.


 Ainsi, il est vrai que l’homme vit dans une situation qu’à l’origine il n’a choisie  (vous n’avez pas choisi de naître à une époque où la précarité de l’emploi tend à devenir la règle, vous n’avez pas choisi de naître etc.), mais, à l’intérieur de cette situation il a le pouvoir de fixer librement un but qui décide du sens de sa situation (mais vous avez le pouvoir de dépasser les limites de l’époque et d’en définir le sens en fixant librement une fin : transformer politiquement la société, devenir un requin cynique de la finance, vouloir atteindre un très haut niveau d’étude etc.).  

 

LE CONCEPT DE LIBERTE EN SITUATION


Cette analyse met en œuvre la conception de la liberté que Jean Paul Sartre développe dans L’être et le néant , qu’on peut résumer dans sa formule « il n’y a de liberté qu’en situation, mais il n’y a de situation que par la liberté ».


Pour l’expliquer Sartre prend l’exemple d’un rocher rencontré au bord d’un chemin de montagne : est-il en soi un obstacle, éventuellement un obstacle infranchissable ? Non car ce rocher ne révèle sa nature d’obstacle qu’en fonction d’une intention qui émane d’un sujet (un être conscient).  Si j’ai l’intention de me promener, alors ce rocher n’est qu’un élément du paysage ; si j’ai l’intention de le gravir, alors il devient obstacle, mais la difficulté de l’obstacle dépend (son « coefficient d’adversité » dit Sartre) varie suivant mon attitude subjective : l’état de ma détermination (je suis plus ou moins motivé pour l’escalader), ce que j’ai fait de moi antérieurement (beaucoup ou peu de sport, spécialisé en escalade ou non etc.). Bref le rocher n’existe pas dans l’absolu, il existe « subjectivement » c’est-à-dire pris dans le projet d’un individu (nb : remplacez le rocher par « avoir le bac » : le raisonnement est le même…). Le déterminisme de l’action humaine (la situation commande la décision) est donc chose impossible pour Sartre.

 

Ainsi, qu’on envisage l’esprit seul ou unis à un corps (Descartes) ou bien l’homme tout entier dans la situation qui est la sienne (Sartre), l’existence du libre-arbitre est un fait indéniable lié à notre condition d’être conscient, à notre condition de sujet.

 


Une réserve cependant : dans l’ensemble de nos analyses nous avons à chaque fois considéré que le témoignage de la conscience était fidèle à la réalité. Nous avons fait de la conscience le lieu de la vérité de l’expérience et de l’existence. Rappelons par exemple que pour Descartes une volonté  est dite libre « dès lors que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure » nous contraigne à opter pour une chose. « Sentir » ou « ressentir », c’est se fier à notre expérience, c’est-à-dire à la conscience que nous avons des processus qui se déroule en nous. Or c’est précisément cela que conteste la découverte freudienne, mais aussi, antérieurement à lui, Spinoza. 

 

C. Le libre-arbitre, illusion de la conscience : l’inconscient et le désir.


Une illusion est une forme particulière du faux, distincte de l’erreur : on peut prendre conscience de son erreur, on ne peut pas prendre conscience du caractère illusoire d’une illusion (on a beau savoir qu’une peinture est un trompe-l’œil (une fausse fenêtre peinte sur un mur par exemple) l’œil et l’esprit continuent de se tromper). L’illusion consiste à percevoir ou à concevoir l’irréel comme réel, ce qui rend l’illusion très difficile à dissiper.


Parler d’une illusion de la conscience c’est donc envisager que nous soyons convaincus à tort d’être des sujets libres parce que nous sommes des êtres conscients : à ce compte la conscience ne doit être conçue comme moyen d’une connaissance de soi ou de la condition humaine, mais comme la source d’une illusion.


La conscience pose en effet deux problèmes :


a) elle tend à nous persuader que seul ce qu’elle peut percevoir a une existence : qu’il n’y a de pensée que consciente, que tout ce qui se passe en nous est consciemment perçu ou peut l’être


b) elle occulte ce sans quoi elle ne saurait pourtant exister : le corps, et à travers la vie obscure corps, la vie elle-même : la clarté éclatante de la conscience est une clarté aveuglante qui nous fait constamment oublier ou négliger la vérité première de notre existence en tant que chair, corps sensible et désirant.

 

1. Freud : Les preuves de l’existence de l’inconscient.


Une des premières objections à l’idée d’inconscient psychique (à l’idée d’une activité inconsciente de la pensée) tient à une évidente aporie : si avoir conscience d’une chose signifie la percevoir et ainsi savoir qu’elle existe bel et bien, comment affirmer l’existence d’une pensée inconsciente ? Car si elle est inconsciente, elle n’est pas perçue, donc elle n’a aucune existence pour nous. L’idée d’une pensée inconsciente semble une contradiction, ou le résultat d’une confusion. C’est pourquoi Descartes identifie la pensée et la conscience : il n’y a de pensée que consciente, et ce qui dans la pensée ne relève pas d’elle est un influence corporelle. Comment Freud peut-il alors soutenir qu’il existe un inconscient psychique ?

 

« On nous conteste de tous cotés le droit d'admettre un psychisme inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et légitime et que nous possédons de multiples preuves de l'existence de l'inconscient.

Elle est nécessaire parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires; aussi bien chez l'homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l'homme sain, et tout ce qu'on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade; notre expérience la plus personnelle nous met en présence d'idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l'origine, et de résultats de pensée dont l'élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu'il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d'actes psychiques; mais ils s'ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d'aller au-delà de l'expérience immédiate. Et s'il s'avère de plus que nous pouvons fonder sur l'hypothèse de l'inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours de processus conscient, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de ce dont nous avons fait 1'hypothèse.

  On doit donc se ranger à l'avis que ce n'est qu'au prix d'une prétention intenable que l'on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine du psychisme doive aussi être connu de la conscience. » Métapsychologie, XII

 

 

Avec ce texte Freud à l’intention de répondre définitivement au scepticisme des médecins ou des philosophes au sujet de l'inconscient.  Pour cela conçoit son analyse comme une démarche scientifique dont il mime la méthode : on multiplie les observations; on formule une hypothèse explicative; on procède à des vérifications expérimentales destinées à valider ou infirmer l’hypothèse.


Freud affirme donc dans un premier temps la nécessité de l'hypothèse de l'inconscient au vu d’observations cliniques : on observe un ensemble de phénomène qu’on ne parvient pas à expliquer en supposant que toute pensée relève de la conscience : les rêves, les actes manqués, ce qu’on appelle de manière populaire des « intuitions » ou de brusques « inspirations » sont autant de phénomènes psychiques dont l’existence ou ka compréhension s’accommode mal de l’idée que tout ce qui se passe dans le psychisme est perceptible consciemment. Si tel était le cas, on n’ignorerait pas le sens de ces différents phénomènes (les rêves et les actes manqués), ou on saurait pourquoi et comment ils se produisent (les inspirations, les intuitions). Comment expliquer, si toute nos pensées sont conscientes, l’irruption d’une idée originale ? Ou qu’une solution nous vienne spontanément à l’esprit, alors qu’elle se dérobait lorsque nous la cherchions consciemment ? Il est bien plus raisonnable de voir dans ces phénomènes des produits d’une activité inconsciente de la pensée.


C’est pourquoi l’hypothèse est non seulement nécessaire, mais parfaitement justifiée scientifiquement (légitime) : parce qu’elle permet d’expliquer ce qui sans elle resterait inexplicable. Cette hypothèse conduit en effet à rechercher le sens des différents phénomènes observés : c’est le rôle de l’interprétation en psychanalyse. Or si un rêve ou un acte manqué ont un sens que nous ne percevons pas de prime abord, c’est bien qu’il y a en nous une activité de la pensée que nous ne percevons pas consciemment : si un lapsus est révélateur d’un sens que le sujet ne vise pas consciemment, c’est bien qu’il exprime une intention inconsciente qui échappe au sujet conscient. L’apparente impossibilité logique d’une pensée inconsciente se résout donc lorsqu’on s’aperçoit que nos comportements ont souvent plus de signification que celle que nous leur prêtons consciemment ; lorsque nous prenons conscience que nous ignorons en partie ou totalement la signification de certains de nos comportements.


En outre Freud évoque l’existence de preuves de l’inconscient. De telles preuves consistent à modifier un processus de pensée conscient à partir d’une intervention conçue en tenant compte de l’hypothèse de l’inconscient. Freud fait ici allusion à sa thérapeutique, la cure psychanalytique, en tant qu'elle a pour objectif la guérison du patient atteint de symptômes morbides. Si la cure, comme technique de soin conçue à partir de l’hypothèse de l’inconscient, est efficace, si elle permet la disparition des symptômes, c’est donc, pense Freud, que l’hypothèse est bonne : l’inconscient existe.

A la suite de cette réflexion Freud estime avoir démontré que la conscience n’est qu’une partie de la pensée (du psychisme, dans son vocabulaire) et que Descartes et la tradition philosophique ont tort d’identifier pensée et conscience. Mais la conséquence porte aussi sur le libre-arbitre dont le sentiment est inséparable de la conscience de soi : s’il y a  une causalité inconsciente, si lorsque « je veux » « ça veut », alors il est impossible de considérer que le sujet conscient est, à la lettre, l’auteur de ses actes. Le point de vue freudien est celui d’un déterminisme strict de la pensée et, par voie de conséquence, de l’action : « Vous remarquerez déjà que le psychanalyste se distingue par sa foi dans le déterminisme de la vie psychique. Celle-ci n'a à ses yeux, rien d'arbitraire ni de fortuit ; il imagine une cause particulière là où, d'habitude, on n'a pas l'idée d'en supposer. » 

 

2. Spinoza (1632-1677) 


Le libre-arbitre est bien une donnée immédiate de la conscience de soi, mais son évidence est trompeuse au vu de la nature exacte de la conscience à l’intérieur du psychisme humain. Mais le psychisme lui-même, qu’il soit conscient ou inconscient, ne doit pas occulter ce sans quoi il ne pourrait pas exister, dont il n’est sommes toutes que l’expression terminale : le corps vivant et la nuit insondable de son fonctionnement psycho-organique. Si l’homme avant d’être un être conscient est d’abord un être vivant, alors il ne peut pas sans erreur ou parti pris croire en l’autonomie de sa conscience et en l’auto-fondation de son action. C’est ce que Spinoza, trois siècles avant Freud, nous permet de comprendre.


Sa réfutation du libre-arbitre se fonde sur des arguments ontologique et anthropologique.


Ontologique : Pour Spinoza, la réalité forme un tout homogène qui a les mêmes principes de fonctionnement dans toutes ses parties : le déterminisme universel. Tout phénomène (de l’évolution des espèces à  l’invention du rock’n roll en passant par la fission de l’atome) a des causes qui le produisent nécessairement, et l’homme, en tant que réalité au sein de la réalité, ne bénéfice pas d’un régime d’exception (« L’homme n’est pas un empire dans un empire » dit Spinoza) même s’il a tendance à le croire inévitablement en tant qu’il est un être conscient. D’où les arguments anthropologique de Spinoza.


Anthropologique : Comme ce qui va suivre est assez compliqué, je vais partir d’un exemple : lorsque vous tombez amoureux ou amoureuse, vous avez sans doute remarqué que les autres filles ou garçons ne vous intéressent plus et que la fidélité va de soi. La sincérité de votre engagement est alors totale et pure. Mais en fait vous n’avez aucun mérite car c’est là l’œuvre du désir ! La preuve en est que le temps passant, l’intensité du désir et des sentiments s’émoussent, et qu’alors on se prend à en regarder d’autres et quelquefois à se laisser tenter : le jeu des regards et de la séduction reprend nécessairement son cours.


Ce qui signifie que pour comprendre l’être humain et sa condition, il ne faut pas partir de la conscience (ce qui est pourtant le plus immédiat et le plus évident) mais de la réalité matérielle de cette entité totale  qu’est le corps et l’esprit, et  des incessantes variations d’intensité de cet ensemble que Spinoza désigne sous le terme de « désir ».


Le désir : Au sens courant c’est la tendance consciente qui nous pousse impulsivement vers un objet (chose ou personne) au motif de la satisfaction qu’il doit nous procurer. Le désir est tension, dans tous les sens du terme : état d’agitation de l’être, en tant que celui-ci se sent poussé à s’approprier quelque chose dont il éprouve le manque : il tend vers l’objet, et l’objet à d’autant plus de valeur que le désir est puissant. Mais pour Spinoza le désir en ce sens là est seulement la partie consciente de la tendance. En tant que nous sommes des êtres vivants, nous tendons naturellement, sans aucune volonté de notre part, à ce qui est nécessaire à notre existence, à ce qui la conforte ou la renforce (« l’utile propre » dans le vocabulaire de Spinoza): le nourrisson tend naturellement à rechercher le lait maternel, l'homme à rechercher la sécurité et le plaisir de la compagnie de ses semblables etc. Spinoza nomme appétit cette impulsion primitive dont il dit qu’elle est l’essence de l’homme (« Le désir (appétit) est l’essence de l’homme »). Or, lorsque cet appétit atteint un certain seuil d'intensité, il devient conscient, c'est ce qu'on nomme un désir. Et lorsque l’intensité de ce désir s’accroit, alors il devient déterminant : il nous conduit à accomplir nécessairement ce que nous croyons faire par choix.


Ici on peut reprendre notre exemple sous un autre angle : lorsqu’on est amoureux, c’est à peine si on remarque les autres ; l’idée de s’intéresser à d’autres traverse de temps en temps notre esprit, mais elle reste lointaine, abstraite; et si une occasion d’infidélité se présente, nous n’avons aucun mal à la repousser. Mais est-ce par une décision consciente, par la force de la volonté, que nous la repoussons ? En apparence oui. En réalité, c’est seulement la faiblesse de notre désir, c’est-à-dire aussi la force présente de notre amour, qui fait que nous repoussons la tentation. Mais que l’amour vienne à faiblir et le désir à grandir, et l’idée de céder commencera à nous travailler. Et si le désir devient violent, alors nous cèderons ! Notre attitude, quelle qu’elle soit, est toujours vécue comme une décision consciente imputable au sujet, mais elle est en réalité commandée par la variation de l’intensité de la force affective du désir.


D’où la célèbre réfutation du libre-arbitre par Spinoza, illusion qui tient à ce que  «les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent » (« Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent ») : comme une tendance ne commence à exister pour nous que lorsque nous en prenons conscience (c’est-à-dire à un certain seuil d’intensité), nous croyons qu’elle est un produit de notre pensée ; comme à partir d’une certaine intensité la tendance devient déterminante, nous croyons que nous passons à l’acte par l’effet d’une décision volontaire. CQFD.

 

***

 

On ne peut donc pas affirmer que l’homme est d’une essence autre que l’animal puisqu’il possède la conscience et un libre-arbitre. En réalité l’homme ne constitue pas une exception métaphysique au sein de la nature ; il doit au contraire être pensé comme une partie de celle-ci.


Mais dans ce cas, que deviennent la morale et le droit, dont nous avons vu qu’ils étaient classiquement fondés sur une conception de l'homme qui fait de la conscience du libre-arbitre le fondement de l'humanité de l'homme et de sa valeur ? Est-ce qu’il n’est pas alors immoral de minimiser l’importance de la conscience et de nier la réalité du libre-arbitre ?

Par Caute!
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Vendredi 15 octobre 2010 5 15 /10 /Oct /2010 18:35

 Les remarques qui suivent sont inspirées par les qualités et les défauts la classe de TES1, étant entendu qu’on a toujours les défauts qui vont avec ses qualités.  Mais les remarques valent pour tous les élèves

 

 

 

Incrédulité : profonde réticence à croire. L’incrédule c’est celui qui ne se laisse pas facilement convaincre. A l’inverse de celui qui est crédule, qui croit tout ce qu’on lui dit, qui n’a aucun esprit critique. L’incrédulité peut donc être une qualité, à condition qu’elle ne soit qu’une étape, un moment passager et méthodique, comme le doute.  Je préfère en effet celui qui part d’un grand rire incrédule à l’évocation d’une prochaine fin du monde en 2012 ou des miracles à Lourdes. Je trouve bien pénible en revanche celui qui doute que sur un espace euclidien le plus court chemin entre deux points soit la ligne droite.

*


 


 

  Trois idées reçues qui empêchent de penser philosophiquement


 

En entrant en philosophie, vous avez amené avec vous un certain nombre d’idées reçues dont il faut absolument vous corriger (ne vous vexez pas, c’est normal !). Je vous fais d’ailleurs remarquer que s’il s’était agi de mathématiques, vous n’auriez pas eu ces préjugés, vous vous en seriez remis en confiance à votre professeur. D’où vient alors que chacun se croit spontanément compétent lorsqu’il s’agit de philosophie ? D’une situation ambigüe : chacun est capable de penser ; il est donc légitime en droit de se sentir compétent en philosophie, de se sentir sur le terrain de la pensée dans un rapport d’égalité avec le professeur. D’autant plus que la raison, seule boussole philosophique, est présente en chacun de nous. Mais attention : penser signifie réfléchir en vue de la vérité ; cela ne signifie pas former une opinion dans son esprit et l’exprimer verbalement. C’est ici que se glisse le malentendu : on se croit à tort compétent en philosophie parce qu’on forme des opinions et qu’on parle. Comme s’il suffisait de parler pour dire vrai (ou pour simplement dire quelque chose d’intéressant)...



Première idée reçue : la philosophie est une discussion entre des opinions, un conflit de subjectivités.


Absolument pas, sinon elle ne pourrait pas faire l’objet d’un enseignement. Philosopher suppose au contraire d’adopter un parti pris d’objectivité (rechercher la vérité) ou au moins une volonté d’examen critique de la valeur des opinions : une opinion peut être pire que fausse, elle peut être bête,  elle peut être criminelle! Pensez-vous vraiment que l’opinion du chef SS Himmler vaut autant que celle de Gandhi ? Si vous le pensez, permettez-moi alors de vous traiter en nazi !

 


Deuxième idée reçue : elle est corolaire de la première : on ne peut pas contester une opinion puisque la vérité n’existe pas.


Enoncé vieux comme le monde, qui demande au minimum d’être démontré. Et là les ennuis commencent : si la vérité n’existe pas, alors il n’est pas vrai que la vérité n’existe pas… ! Donc la vérité existe… ! En fait la question de l’existence de la vérité est essentielle en philosophie, et c’est une interrogation légitime au vu des faits : on cherche la vérité depuis des millénaires et on ne la trouve pas ; au lieu d’une philosophie, on a une pluralité de philosophes, qui souvent sont en désaccord etc. Mais cette question doit être examinée rationnellement, elle ne peut pas faire l’objet d’une opinion spontanée qui se contredit immédiatement. Car parler pour dire quelque chose c’est viser à dire vrai… Poser la question de l’existence de la vérité c’est lui supposer une réponse, donc postuler l’existence d’une vérité à ce propos etc.

 

Troisième idée reçue : Le professeur cherche à imposer son opinion à ses élèves ; gare à ceux qui n’ont pas la même opinion que lui, surtout dans les devoirs !


Erreur sur toute la ligne, tant sur la dimension intellectuelle de la philosophie que sur la déontologie de son enseignement. Sur l’aspect intellectuel, Hegel dit l’essentiel brièvement : « Philosopher c’est penser par concept ». Le concept c’est la compréhension complète de la notion qui résulte de son examen rationnel.

 

Prenons un exemple : le surnaturel. Soit la question : Le surnaturel existe-t-il ? La réponse est non. Est-ce l’opinion du professeur ? Non, car cela se démontre, « s’impose de soi dans l’évidence » dès qu’on a en pensé le concept.

 

Démonstration : est sur/naturel ce qui est au-delà de la nature, dans le sens classique de ce terme en philosophie : l’ensemble des phénomènes naturels, c’est-à-dire la réalité matérielle. Le phénomène naturel s’explique, n’a rien de mystérieux, car il est l’effet d’une cause. Le phénomène surnaturel est censé mettre en échec la capacité d’explication de l’être humain. Mais attention à ne pas confondre « ce qui ne s’explique » pas avec « ce que j’ignore ». Les phénomènes d’expérience post mortem par exemple n’ont rien de mystérieux pour l’infirmier anesthésiste : ce sont les effets de l’anesthésie. Dès qu’on a la connaissance des causes d’un phénomène, on cesse de le trouver inexplicable, relevant du surnaturel. Le surnaturel c’est donc une conséquence de l’ignorance et de la crédulité. Mais peut-être existe-t-il des phénomènes en soi inexplicables ? A la fois réels et inexplicables. Problème : si tout phénomène naturel est un phénomène matériel alors il n’existe pas de phénomènes surnaturels. Un phénomène surnaturel serait un phénomène immatériel, c’est-à-dire dont aucune expérience n’est possible. Si on ne peut avoir aucune expérience d’une chose alors cette chose n’a absolument aucune existence….sinon dans l’imagination sans limite des hommes, en particulier lorsqu’elle est sous l’influence d’émotions intenses. Le surnaturel est donc un produit de l’imagination humaine dont la croyance affecte surtout les personnes ignorantes et crédules qui se laisse gouverner par leurs émotions (la peur et l’espoir en particulier).


C’est pas beau, une démonstration philosophique !?

 

*


 

Le doute : un remède à bonne dose, un poison à haute dose


Au travers de vos questions et vos attitudes, on observe le meilleur et le pire de l’attitude intellectuelle : une vigilance critique bienvenue, une chicanerie sans intérêt. Il faut apprendre à doser vos doutes !


Douter est d’une grande valeur comme moyen de recherche, démarche heuristique. C’est l’âme de l’esprit philosophique, de la méthode scientifique, de la responsabilité du citoyen, de l’individu qui pense. Mais lorsque le doute devient une fin en soi, une quête perpétuelle d’objection sans esprit de résultat, c’est une démarche stérile et dangereuse. Celle des négationnistes par exemple, qui soutiennent qu’il n’existe aucune preuve scientifique de l’intention génocidaire des nazis : si vous leur présentez un document signé de la main d’Hitler, ils demandent de prouver que ce n’est pas un faux ; si vous leur rapportez les milliers de témoignages directs des faits, ils évoquent la fragilité de la mémoire, la possibilité des exagérations ; les erreurs de détails deviennent des preuves a contrario etc. Et ils finissent par dire qu’ « à Auschwitz on n’a gazé que des poux. »


 

Réfléchir, ce n’est pas pinailler


Platon déjà mettait en garde contre les falsifications de la dialectique. Socrate suggère la dialectique par sa pratique du dialogue dans laquelle il s’efforce de porter la contradiction à l’opinion de son interlocuteur, le dialogue progressant par le jeu de l’échange, c’est-à-dire de l’affirmation et de l’objection ou plus précisément de la diction et de la contradiction. Mais la contradiction est un moyen, pas un jeu. Il faut avoir une certaine éthique pour que le dialogue philosophique puisse se développer : être honnête, veiller à se mettre d’accord avec soi-même, être bienveillant avec l’interlocuteur, laisser son orgueil de côté, accepter les conséquences du dialogue, n’avoir souci que de la vérité etc. C’est ce que Calliclès ne parvient pas à respecter dans le dialogue de Platon qui le met en scène (Gorgias) : Calliclès : « la nature nous enseigne ce qui est juste et qui sont les meilleurs : que le plus fort ait plus, le plus faible moins. Les meilleurs sont donc ceux qui sont capables de s’imposer aux autres ». Socrate lui demande de remarquer que le peuple est le plus nombreux, il est donc le plus fort; les meilleurs sont donc, suivant les propres principes de Calliclès, ceux qui obéissent aux lois établies par le peuple (de quoi mettre très en colère Calliclès, qui en effet menace Socrate et se tait jusqu'à la fin du dialogue). 


La dialectique est alors le trajet qu’effectue la réflexion lorsqu’elle va au bout de son travail, des opinions contradictoires à l’unicité du vrai : Les hommes ont des opinions différentes et souvent contradictoires sur la justice, sur le bonheur. Néanmoins ils parlent tous d’une seule et même chose, qu’il pense atteindre à travers leur opinion. Le rôle du philosophe est de penser et d’énoncer cette « seule et même chose », la vérité sur le bonheur ou sur la justice.

L’objection, la contradiction jouent donc un rôle moteur dans la réflexion, elles font « avancer le débat » mais à condition de ne pas confondre la réflexion dialectique avec la sophistique et pire encore avec l’éristique.


La sophistique c’est en particulier un art de parler, un art cynique de la persuasion qu’on nomme la rhétorique : Peu importe la vérité de ce que vous dites, l’important c’est de faire adhérer à ce que vous dites. Employez tous les moyens (habileté, séduction, air d’importance), l’important est de faire triompher son point de vue. C’est par excellence l’art de l’avocat.


L’éristique c’est encore pire : une forme dégénérée de la rhétorique : ici il s’agit juste de multiplier sans rigueur les remarques et les objections pour triompher dans ce qui est vu comme un combat entre deux subjectivités. Peu importe bien sûr qui a tort et qui a raison.


 

Soyez donc des philosophes, évitez d’être des sophistes ou des éristiques !

Par Caute!
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Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /Jan /2009 10:31
La lettre du 23 novembre 1646 au Marquis de Newcastle est un texte rêvé pour des lycéens : la pensée est d'une grande rigueur, le style brillant et les thèmes abordés aussi essentiels qu'étendus. C'est pourquoi je vous conseille vivement d'en faire votre bréviaire durant quelques semaines, de manière à connaitre "sur le bout de doigts" ce texte si précieux. Malheur -et tant pis!- pour ceux qui ignoreront ce conseil à l'approche du "bac blanc".

Je vous ai noté en détail la position d'ensemble de Descartes dans la fiche de synthèse. Rappelons l'essentiel:


  • Personne n'est en droit d'affirmer qu'il existe une pensée animale.

  • L'absence d'actes de parole, et plus généralement de langage, instrument nécessaire à la communicationn des idées d'un homme à un autre, est la preuve de l'absence de pensée : le silence des bêtes s'explique de ce qu'elles n'ont rien à se dire, et s'elles n'ont rien à se dire c'est qu'elles ne pensent rien.

  • Les animaux agissent mécaniquement, par instinct; leur comportement est entièrement déterminé. C'est la théorie des "animaux-machine", non pas que Descartes confonde un cheval et une horloge, mais parce qu'ontologiquement parlant c'est pour lui la même chose : des portions de matière sans esprit animées par les lois mécaniques du mouvement et pièces d'une méga-machine, le tout matériel de la nature.

  • Enfin il est aussi moralement risqué qu'il est grostesque de soutenir la thèse de la pensée animale, quand bien même cette pensée serait moins parfaite que la nôtre. Qui se risquera en effet au ridicule d'affirmer qu'une huître réfléchit? Et n'est-ce pas sacrilège ou blasphématoire d'en faire une créature à notre égal en leur accordant  "une âme immortelle".

  • Je vous rappelle que le développement complet de cet argument se trouve chez Kant, lorsqu'il montre que la possession de la conscience (de l'entendement, de la raison, ici les termes sont pris sans distinction) détermine le statut et la valeur de l'être humain : c'est une personne, un être ayant une dignité, ce qui fonde l'obligation du respect dans tous les aspects de la relation entre personnes. A l'inverse les animaux ont un statut de chose, comme tels nous avons le droit d'en disposer sans limite selon nos besoins et nos intérêts; leur valeur se résume à leur prix, puisque comme chose un commerce en est possible. A l'inverse à nouveau chaque personne a une valeur absolue du fait de sa singularité et de son unicité, ce qui fonde l'interdiction absolue, et autant dire sacrée, de la traiter à l'instar des choses : d'en faire commerce, en disposer suivant des intérêts, de lui infliger des traitements attentatoires à sa dignité. Chacun reconnaîtra dans ces concepts les fondements du droit et de la morale modernes

*

Le propos de Descartes ouvre à bien des questions. Je vous propose ici d'examiner de manière critique deux points (le reste -la réalité du libre-arbitre, le rapport de l'esprit et du corps) se fera en cours:


- la théorie des animaux-machine.

- la conception cartésienne du langage.


 
Par Caute!
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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 14:10


1. L’inconscient n’est pas une partie du cerveau!


Il faut bien distinguer le cérébral et le psychique, le niveau des fonctions neurologiques du cerveau et celui de la pensée. Lorsque Freud distingue des "lieux" psychiques qu’il nomme des instances et dont il décrit le fonctionnement dans ses topiques, ces “lieux” sont la représentation figurée de processus et non des zones « dans » la pensée, qui n’est pas quelque chose de matériellement divisible.


Les topiques ont pour but de permettre la représentation du fonctionnement de la pensée (que Freud appelle fonctionnement psychique) à l’aide d’un modèle simple (la représentation spatiale) de façon à en faciliter la compréhension.


Première topique : ICS // (PC / CS)


ICS : l’inconscient, lieu des pulsions et des tendances refoulées.

PC ou pré-conscient : ce qui n’est pas actuellement présent à ma conscience mais qui peut le devenir (certains souvenirs par exemple, les gestes qu’on accomplit mécaniquement).

CS : le conscient (je), ce que je pense, ce que je perçois actuellement.


L’ensemble (PC / CS) constitue ce que le sujet identifie comme son être, son Moi.

// : c’est la « barrière » de la censure, qui représente l’activité du refoulement qui divise le psychisme humain.


Refoulement : force qui tend à s’opposer au devenir conscient de certaines tendances.



2. L’inconscient n’est pas « le vrai moi »!


Même pour Freud, il n’y a qu’un Moi, l’être que j’ai conscience d’être. Ce que Freud ajoute c’est que le Moi ignore les tendances inconscientes qui le constituent. Ainsi les pensées conscientes sont conçues par Freud comme un point d’équilibre entre des forces psychiques diverses et contradictoire :


a) les pulsions, source interne de l’excitation et de l’énergie psychique;

b) la censure, qui représente des interdits, les exigences intériorisées de la Loi ;

c) le rapport à la réalité.



D’où la seconde topique :


SURMOI

CA MOI

RÉALITÉ


Surmoi : instance qui représente l’intériorisation des interdits, les exigences civilisationnelles, sociales et familiales.


Ça : les pulsions refoulées.


La réalité : le monde réel, à quoi on doit s’adapter, dont on doit tenir compte.


Moi : l’instance de la conscience de soi qui, à son insu, emploie l’essentiel de son énergie à tenter de concilier les exigences contradictoires du Ca, du Surmoi et de la Réalité.


Principe de plaisir : recherche exclusive et pressante de la satisfaction selon lequel agit le Ca.


Principe de réalité : nécessité de l’adaptation des exigences de satisfactions à l’ensemble des conditions réelles d’existence d’un sujet particulier.

Les deux principes s'harmonisent rarement dans la vie. D’où d'inévitables frustrations et le caractère pathétique d'affirmation du type : «moi, je fais ce que je veux» (on fait toujours "comme on peut", chacun sait cela).


Commentaire de Freud sur la seconde topique : «Le moi ainsi pressé par le ça, opprimé par le surmoi, repoussé par la réalité, lutte pour accomplir sa tâche, rétablir l’harmonie entre les diverses forces et influences qui agissent en et sur lui : nous comprenons ainsi pourquoi nous sommes souvent forcés de nous écrier : «Ah, la vie n’est pas facile.»


3. Freud affirme l’existence d’un inconscient psychique


C’est-à-dire d’une activité de pensée qui n’est pas accompagnée de conscience, qui est ignorée du sujet conscient. Il ne faut donc pas confondre l’inconscient avec les automatismes corporels dont Descartes donnait déjà des exemples («il arrive que nous marchions ou que ne mangeions sans penser en aucune façon à ce que nous faisons»). C’est précisément cela le « scandale » de l’affirmation freudienne : la pensée en nous ne se borne pas à l'activité psychique consciente; plus encore, les pensées conscientes sont le produit de tendances inconscientes : «le Moi n’est pas maître dans sa propre maison» (quand je veux, « ça » veut).



4. Le principe de la démarche psychanalytique et le problème de la preuve de l’inconscient


Mais comment affirmer l’existence de ce qui par définition échappe à la conscience? Comment admettre un tel démenti de l’expérience vécue de la conscience de soi? Cette aporie nous renvoie à la leçon cartésienne qui identifie pensée et conscience : «Par le nom de pensée j’entends tout ce qui est tellement en nous que nous en sommes immédiatement connaissant». Dans cette perspective, un inconscient psychique est inconcevable: tout ce qui n’est pas pensée (res cogitans) est corps (res extensa) ou a sa cause dans le corps et dans ce qui affecte le corps. Dans cette analyse, l’angoisse, par exemple, est une passion au sens du XVII°: une tendance de l’âme ayant son origine dans le corps et qui n’appartient pas au Moi, à l’âme.


Le principe constant de recherche de Freud est que «tous les faits psychiques (= toutes les productions mentales et tous les comportements) ont un sens». Il suffit que l’interprétation montre qu’un phénomène que le sujet juge en toute bonne foi insignifiant ou a-signifiant peut se comprendre comme une intention ou une tendance douée de sens pour prouver qu'il existe des processus de pensée inconscients. La réussite de l’interprétation (d'un rêve par exemple) montre donc que la conscience n’est pas l’origine de tout ce qui a sens pour le sujet, ni le foyer unique de l’intention : il y a une activité intentionnelle inconsciente, une causalité inconsciente et ce qui a sens pour le sujet est plus vaste que ce dont il a conscience. Donc le sujet s’ignore, il est dans un état d’aveuglement sur soi. L’herméneutique (la démarche d’interprétation) freudienne est une démystification des illusions du Moi.


5. Exemples


Les actes manqués, catégorie dont font partie les lapsus : ce sont les maladresses de comportement ou les erreurs de langage : si des actes sont manqués du point de vue de l’intention consciente, ce sont bien souvent des actes réussis du point de vue de l’inconscient : c’est le cas lorsque le lapsus est porteur d’un sens, ou lorsqu’une maladresse réalise un désir dont l’expression est interdite et qui doit être refoulé (d’où le thème freudien du retour du refoulé).


Les symptômes : ce sont pour Freud des commémorations du traumatisme qui en est l’origine.


Les oublis : ils témoignent de l’activité du refoulement, en tant qu’il a partie liée avec les intérêts du Moi. Le refoulement agit comme une force qui s’efforce d’éviter tout déplaisir à la partie consciente du psychisme. Les oublis des noms de personnes familières sont très caractéristiques de l’activité inconsciente. Comment rendre compte de ce type d’oubli? Freud propose de cesser de considérer l’oubli comme une déficience de la faculté de remémoration, et d’y voir reconnaître l’activité d’une force (le refoulement) qui empêche le ressouvenir: si je ne me souviens pas, c’est que «je» ne veux pas me souvenir.


Les rêves : Freud distingue le contenu manifeste (le rêve tel qu’il se présente au souvenir) du contenu latent (= caché) qui est porteur des pensées que le rêve exprime de façon figurée. Le rêve est énigmatique car les pensées dont il est porteur subissent un processus de figuration qui fait du contenu manifeste un rébus à interpréter. Ainsi des pensées sont présentes dans tout rêve, mais elles sont exprimées de façon détournée.


6. Psychanalyse et philosophie


La psychanalyse est d’abord et avant tout une technique de soin. Mais c’est aussi une théorie du sujet qui bouleverse la conception classique. Pour Descartes, et plus généralement pour tous les philosophes qui font de la conscience de soi le fait originaire, l’homme est libre et responsable de ses actes. Or s’il y a une causalité inconsciente, les actes et les pensées du sujet ne peuvent plus être conçus comme s’il en était l’auteur souverain, comme s’il se déterminait absolument, dans la connaissance totale des conditions internes de l’action (connaissance des mobiles ou des motifs).


7. Inconscient et connaissance de soi


Aux yeux de Freud la conscience de soi n’est en rien une connaissance de soi, bien au contraire : elle est le lieu d’une mystification. Par conséquent l’autobiographie ou l’introspection, qu'elles procèdent intuitivement ou réflexivement ne peuvent pas être connaissance de soi; car le sujet ignore qu’il est le produit de déterminations inconscientes. Se “connaître” c’est dévoiler progressivement par l’interprétation analytique le réseau des déterminations qui constituent l'être au monde du sujet, son existence. Ce n’est pas connaître un illusoire "vrai moi" mais réduire le sentiment d’altérité en soi, réduire en soi le conflit entre les différentes tendances qui nous animent.

Par Caute!
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Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 12:30


Quelques mots pour introduire à la réflexion sur l'identité personnelle (Qui suis-je moi? Est-il possible de se connaître?) qui a été évoquée de nombreuses fois à l'occasion de la pensée de Sartre sur l'existence.

Cette réflexion poursuit sous un autre aspect l'examen de la conscience et introduit à une première réflexion sur l'inconscient psychique tel qu'il est théorisé par Freud, figure principale de la psychanalyse.


Le coeur de l'interrogation, et sa difficulté, réside dans le questionnement de la première et la plus forte de nos évidences : ce sentiment d'être et de demeurer une seule et même personne, singulièrement soi, et de le savoir.


Est-ce si évident? Suis-je le même tout au long du temps de mon existence? Il y aurait alors quelque chose en moi d'intemporel...

Mais dans ce cas l'existence serait comme un songe, comme un théâtre dont je suis le spectateur, qui m'intéresse sans m'affecter.

Inversement, si tout mon être est dans mon existence, celle-ci n'a plus d'identité : il est alors interdit de parler d'un Moi, ou de l'invoquer...


Et puis, suis-je si clair avec moi-même et à moi-même...


Lorque je tombe amoureux, c'est bien le charme singulier de cette femme qui me touche et qui m'embarque dans la singularité sans précédent d'une nouvelle histoire... qui se termine pourtant identiquement et pour les mêmes motifs. Et cette dernière, vraiment, ne ressemblait-elle pas aux précédentes, aimées et quittées au fond pour le mêmes raisons, le vin nouveau de l'amour ne se versant que dans les outres anciennes du passé?


Il sera donc question de la conscience et de l'existence. Puis de l'inconscient.

 
Par Caute!
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Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /Déc /2008 09:15

 Pour continuer à vous former à la dissertation, je vous propose de vous accompagner dans la compréhension de quelques sujets atypiques.



Je vous rappelle :


1. Qu’à proprement parler le sujet ce n’est pas la question posée, mais ce qui est en question avec la question posée.

Il faut bien sûr comprendre le sujet pour le traiter, ce qui revient à en comprendre l’objet –ce sur quoi il porte exactement- et le problème –l’ensemble des interrogations, articulées entre elles logiquement , qui font obstacle à la réponse.


2. Que l’argumentation en philosophie est une démonstration, et qu’il n’y en a pas d’autre (laissez vos avis et opinions et "moi je pense que" au placard !). Cette argumentation démonstrative se bâtit sur trois éléments :


a) la définition des concepts et l’examen de leur implications et conséquences logiques –c’est la phase abstraite du raisonnement ;


b) l’emploi et l’analyse des exemples –c’est la phase concrète du raisonnement. L’exemple doit non seulement illustrer ou appuyer le raisonnement abstrait, mais il doit aussi le confirmer. Pour cela vous devez conduire l'analyse de l'exemple vers la leçon générale qu'il y a à en tirer.


c) de références doctrinales –la pensée des auteurs, et c’est, disons, la phase académique du raisonnement (Socrate aurait été bien en peine de citer quiconque pour appuyer son discours, et lorsqu’il le fait, c’est souvent dans une intention ironique....). Méfiez-vous de la citation, qui peut s’apparenter à une « science des ânes ».


*



1er exemple : La vérité est-elle une idole ?


 

Ici le sujet tient bien sûr à l’analyse approfondie des termes "vérité" et « idole ».

 

La vérité : c'est a) soit l’exactitude de la représentation, qui correspond à l’adéquation entre jugement et réalité : si lorsque le soleil brille je dis "il fait beau aujourd'hui" mon énoncé est vrai puisqu'il correspond parfaitement la réalité des choses; b) soit le savoir, en tant que connaissance de la réalité en soi des choses : si je dis "depuis toujours les hommes cherchent la vérité" je peux remplacer le mot vérité par celui de savoir absolu. Rappelons que ce savoir est au-delà de l’opinion (doxa).



Une idole : si vous êtes dans des conditions d’examen, vous avez besoin pour le comprendre de toute votre réflexion et aussi, ne le nions pas, d’un peu de culture...


Si vous peinez à définir le terme, partez d’exemples : L’increvable Johnny (Hallyday) fut l’idole des jeunes d’il y a fort longtemps (qui sont maintenant au moins septuagénaires : les jeunes au fond, ce ne sont que les futurs vieux). Cali est l’idole d’une certaine jeunesse, essentiellement féminine d’ailleurs : certaines sont « folles » de lui, vont à chaque concert, collectionne ses « posters » etc. . On voit que la relation du public à son idole est une attitude de dévotion ; elle revient à vouer un véritable culte à son idole. Donc au sens usuel du terme, une idole est un être qui suscite l’amour absolu d’une foule ou d’un individu. 


Les idées de dévotion et de culte appartiennent au lexique religieux ; ils vont nous permettre de comprendre complètement le sujet.


Une idole est à l’origine, dans les sociétés dites « païennes », un objet de culte représentant une divinité qu’on traite comme si elle était la divinité elle-même : statuette ou image à qui on fait des offrandes, à qui on parle, qu'on traite avec respect etc : bref on lui rend un culte.


Mais avec les monothéismes et l’interdiction de toute représentation figurée de Dieu, l’idole devient un faux dieu, et le culte qu’on lui rend une impiété.  

 

L’idolâtrie –l’adoration des idoles- est alors dénoncée comme un péché et une superstition. D’où le courant iconoclaste (« briseur d’image, d’idole") qui a traversé la chrétienté et qui s’appliquait à détruire toutes les représentations de Dieu.



Ces éclaircissement étant donné, quel est alors le sujet ?



Une idole est un objet d'adoration et un "faux dieu" ; le culte qu’on rend à une idole est ridicule ou impie (superstition), une "idolâtrie". Il faut briser les idoles (iconoclasme), célébrer le vrai dieu.


Est-ce donc dans cette perspective que doit être pensée l'amour de la vérité ?


La vérité est-elle une idole, c’est-à-dire un faux dieu à qui les homme rendent vainement un culte et qu’ils adorent avec des manières ridicules ? Dans ce cas ne faudrait-il pas détruire cette idole afin de se consacrer aux "véritables dieux" c'est-à-dire aux véritables valeurs ? Ne faut-il pas dissiper l'illusion de la vérité, ce reste de croyance primitive?


Voilà le sujet posé !



Le plan le plus simple



I/ Quelles raisons avons-nous de voir dans la vérité une idole ? (le sens commun)


A/ Les opinions sont diverses : "autant de têtes, autant d’avis".

B/ La relativité des mœurs : « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ».

B/ Le devenir de ce qu’on tient pour vrai : « ce qui fut vrai un jour ne le reste pas toujours ».


Transition : tout nous porte à penser que la vérité n’existe pas puisque après tant de siècle nous ne la possédons pas. La vérité serait donc un faux dieu, une idole.

Toutefois nous parlons pour dire quelque chose et en nous efforçant de dire vrai ; sinon nous nous taisons. N’est-ce pas l’indice d’une nécessité de croire en la vérité ?


II/ Peut-on ne pas adorer la vérité ? (Socrate et Platon)


A/ L’opinion se veut savante.

B/ Il y a bien quelque chose dont nous parlons (réalité et exactitude de la représentation)

C/ Si la vérité n’existe pas, alors quid de la morale ?


Transition : l’homme pense et parle et cela n’a de sens qu’en présupposant l’existence d’une réalité objective et donc la possibilité de la vérité ; ajoutons que sans vérité, nos valeurs ne valent rien. La vérité semble la véritable et nécessaire divinité de l’homme en tant qu’être pensant et parlant. Néanmoins la réalité n’est vérité que dans l’ordre de la représentation. L’homme a-t-il les moyens d’une telle représentation ? Et comment peut-il être sûr de la réalité de l’objet de sa représentation ?


III/ Avons-nous « quelque chose à dire » et avons-nous « les mots pour le dire » ?


A/ Les mots ne peuvent pas dire les choses.

B/ Ce que nous nommons "les choses" ne sont que nos représentations.

C/ La vérité est une illusion vitale dont nous oublions qu'elle l'est


Conclusion : la vérité au sens du savoir absolu, en tant que connaissance de la réalité en soi des choses est bien une idole ; la culte de la vérité est stérile et ridicule : « l’arbre de la connaissance n’est pas un arbre de vie » : seule la connaissance de ce qui accentue la vie est à célébrer et à rechercher.



----------


Je livre à votre réflexion quelques énoncés dont je proposerai l'analyse dans les jours à venir.


Faut-il faire passer les affaires du monde avant celle du monde des affaires ?




Peut-on échapper à son époque ?




Y a-t-il des discriminations positives ?



A chacun selon son mérite?

Par Caute!
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Samedi 6 décembre 2008 6 06 /12 /Déc /2008 14:01
Il est beaucoup question de Sartre dans le cours ces jours-ci. Quelques mots vont suffire à le caractériser puisque tout au long de sa vie et des évolutions de son oeuvre, il restera fidèle à un maître mot : la liberté.

Déjà précisons un peu ce terme, qui a des emplois et des sens divers.

Pour aller à l'essentiel on va distinguer la liberté au sens politique (la liberté du citoyen, la liberté d'un peuple ou d'une nation) de la liberté au sens moral, ou liberté du sujet individuel.

Au sens politique la liberté correspond à la condition du citoyen par opposition à l'esclave : on peut la définir négativement comme "absence de domination", positivement comme participation effective à la souveraineté.

Notez toutefois que dans cette définition la liberté est pensée dans l'horizon de l'Etat, elle suppose l'existence d'une société politique et d'institutions juridiques comme condition de possibilité et de réalisation; ce que contestent fermement anarchistes et libertariens pour qui l'Etat limite voire détruit la liberté, mais ne la conditionne pas; c'est hors l'Etat que la liberté est possible, dans la libre association de groupes d'individus.


Au sens dit moral, le concept de liberté est envisagé du point de vue du sujet individuel, de la personne. Je prends ces précautions oratoires parce que l'idée d'une liberté du sujet humain est problématique. De ce point de vue la liberté est conçue soit comme libre-arbitre (Descartes), soit comme pouvoir de faire exister une fin (Sartre). Dans ces deux cas la liberté est  pensée comme consubstantielle à la conscience : soit elle en est une propriété (Descartes) soit elle se confond avec elle (Sartre). Dans les deux cas la conscience est sujet, au sens strict de ce terme : le sub-jectum, terme latin dont sera dérivé le mot "sujet", le sub-strat, le sous-jacent, le pré-supposé de l'être même des choses.

Ces précisions étant données, alors on peut dire que Sartre est par excellence le philosophe de la liberté (du sujet). En effet pour lui l'homme  concret, c'est-à-dire le sujet individuel existant (chacun d'entre nous pris à part, comme conscience singulière au sen d'une situation) se confond avec la/sa liberté; au point que dans nombre de ses analyses Sartre substitue au terme "homme" celui de "liberté", ou bien emploie indifféremment "conscience", "homme", "liberté".

C'est que pour lui la liberté n'est pas seulement libre-arbitre, comme chez Descartes c'est-à-dire pouvoir absolu (et donc au fond arbitraire, discrétionnaire) d'opter pour l'une ou l'autre des possibilités que nous nous représentons (on me donne le choix entre une pomme et un gâteau au chocolat à la fin d'un repas). Car ce n'est pas seulement le choix d'un des possibles qui est contingent (je choisis la pomme, alors que je préfère le gâteau au chocolat : c'est bien la preuve que rien ne peut forcer la volonté), c'est notre existence tout entière qui est contingente, la contingence devenant la vérité enfin comprise de l'humaine condition.

L'expérience de la contingence du choix volontaire est en effet dérivée, dit Sartre, d'une liberté plus originaire qui est le mouvement même de tension vers une fin, en quoi constitue concrètement l'existence de l'homme (on devrait d'ailleur dire "l'exister" de l'homme, raisonner à partir du verbe et non du substantif). Exister en effet c'est toujours faire exister un certain projet sans toutefois pouvoir se confondre avec ce projet, coïncider avec lui.

C'est être élève par exemple, plutôt qu'être sur le marché du travail ou vagabond, sans que rien ne nous y force (ni les parents, ni la société etc). Car nous ne sommes pas élève ou salarié comme la table est table ou la craie est blanche : non seulement nous pourrions être autre chose, mais surtout nous le sommes en étant conscients de l'être (rappelez-vous le garçon de café) c'est-à-dire en "nous voulant l'être" (je torture un peu la grammaire), en visant une certaine condition. Condition qui s'annule dans l'instant si je change de visée, si je change de projet, si j'oriente mon existence différemment. Bref, nous ne sommes ce que nous sommes que sur fond de liberté, ce qui forme du même coup l'obligation d'assumer totalement ce que nous sommes (si j'échoue au bac, ce ne sera pas faute de sa difficulté ou de mes faiblesses; ce sera ma faute, pour n'avoir pas voulu transcender ces difficultés ou mes faiblesses : je me serais voulu faible, insuffisant face à la difficulté d'avoir cet examen, par exemple en préférant renoncer devant certains concepts philosophiques).

Nous sommes donc libres, irrémédiablement libres, "condamnés à la liberté" dit Sartre, et dans le même temps responsable de tout, aussi écrasante que nous paraisse cette perspective.

Et si il vous est difficile de vous en convaincre par le raisonnement, alors fiez-vous à votre expérience, rendez-vous attentifs à l'immédiateté vécue de l'existence : qui ne ressent l'indétermination radicale (angoissante et étouffante) de son "être", c'est-à-dire l'expression affective de la contingence? Suis-je cet élève timide, ou cette personne solide sur laquelle autrui aime à compter? Ne le suis-je pas déjà plus d'avoir conscience de l'être? Qui peut nier, sans mauvaise foi, son pouvoir de révoquer le système des gestes et des attitudes par quoi il est celui-ci ou celui-là aux yeux des autres? Qui ne ressent ce fond de néant d'où surgira, par ses choix, comme les dés sont jetés, l'être qu'il "est" (c'est seulement en jetant les dés que je fais exister la combinaison qu'ils forment).

L'homme n'est bien, aux dires du témoignage de la conscience (mais est-elle fiable, demandent les uns? Mais peut-il y en avoir d'autre, répondent en écho les autres?), "que ce qu'il se fait".


Pour poursuivre et compléter de manière plus scolaire, ce lien.

En relation à cet aspect de la philosophie de Sartre : le problème de l'identité du sujet (Y a-t-il une réponse à la question "qui suis-je"? / Qui est le "qui" de la question "Qui suis-je"? / Se raconter, est-ce (se) raconter des histoires?).

En discussion de Sartre, le problème de la réalité de la liberté du sujet , ou de sa nature (Sommes-nous libres ou déterminés? Le libre-arbitre est-il une illusion de la conscience?). Ces interrogations relèvent aussi de la réflexion sur les sciences : les sciences de l'homme sont-elles des sciences? L'homme peut-il être objet de science?


Comme question synthétique : La conscience est-elle sujet?






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